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Quand on utilise les ch?meurs pour voter l’aust?rit

Daniel Zamora

Alors que le ch?mage atteint des records en Europe avec plus de 12%, dans une longue interview pour de Standaard, Bart De?Wever?d?clarait que la contradiction entre capital et travail n’?tait plus pertinente mais que la nouvelle ligne de d?marcation se situait entre les productifs et les non-productifs. Pour lui, ??l’?tat est un monstre qui inspire puis expire de l’argent. Qui apporte l’argent?? Ceux qui cr?ent la valeur ajout?e. Qui consomme cet argent?? Les non-productifs qui sont si importants ?lectoralement qu’on perp?tue cette politique.??

En France, le d?put? d’extr?me droite Jacques Bompard d?posait une proposition de loi visant ? transformer le ch?meur indemnis? en un travailleur gratuit. Cette id?e, loin d’?tre nouvelle, ?tait d?j? dans le programme de Nicolas Sarkozy en 2007, proposant que les ???titulaires d’un minimum social aient une activit? d’int?r?t g?n?ral, afin d’inciter chacun ? prendre un emploi, plut?t qu’? vivre de l’assistanat???. En Angleterre, pour justifier une nouvelle r?forme du syst?me social visant ? limiter le montant des allocations de ch?mage David Cameron d?clarait qu’aujourd’hui ce syst?me ??est devenu un choix de style de vie pour certains??(1). Les changements pr?n?s par ces politiciens sont alors sens?s r?tablir la ??justice?? d’un syst?me qui bl?me celui qui ??travaille dur?? et r?compense ceux qui se complaisent dans la ??d?pendance??.?Ce discours est devenu h?g?monique et incarne une tendance g?n?rale sur le continent o? il est devenu un lieu commun d’exalter ??ceux qui se l?vent t?t?? contre les ??assist?s??, les ??productifs?? contre les ??improductifs??, et ce afin de mieux l?gitimer des r?formes d’aust?rit? et la croissance des in?galit?s.

Cette id?e nous renvoie aujourd’hui au ??mod?le allemand?? promouvant notamment ces fameux travaux d’int?r?t g?n?ral pay?s 1 euro de l’heure pour pouvoir recevoir l’aide sociale. L’int?r?t de ce mod?le d?velopp? sous le gouvernement Schroeder entre 2003-2005 r?side pr?cis?ment dans le fait qu’il concentre son action sur la restructuration profonde du syst?me de ch?mage et d’aide sociale en lien avec des r?formes en mati?re d’emploi tr?s radicales?; les r?formes Hartz. Cette reconfiguration de l’?tat-social allemand est alors mise au service de la r?forme du march? de l’emploi pouvant ainsi contraindre les ch?meurs ? accepter un emploi m?me lorsque le salaire per?u est inf?rieur ? l’indemnit?-ch?mage faisant alors exploser les chiffres des fameux ??working poors??. Loin de se limiter ? une politique de mod?ration salariale, le mod?le Allemand a donc pour caract?ristique centrale d’avoir pr?cis?ment concentr? son action sur les ??surnum?raires?? (ch?meurs, pauvres, pr?caires) et non sur les salari?s ??stables??. Mais par ce biais, elle a provoqu? une profonde d?stabilisation de l’ensemble du march? du travail sans pour autant s’?tre confront?e directement aux secteurs les plus syndiqu?s et combatifs du salariat. Ce type de r?formes loin de se cantonner ? l’Allemagne semblent se g?n?raliser en Europe. Une question se pose cependant avec insistance?; comment expliquer la relative passivit? avec laquelle les syndicats et les mouvements ouvriers de ces pays ont r?agi ? ces r?formes. En Belgique la r?forme pour la d?gressivit? des allocations de ch?mage n’a mobilis? que des franges minoritaires du salariat, en Allemagne les tr?s radicales r?formes Hartz ont largement ?t? accompagn?es par ceux-ci. Comment expliquer une si faible mobilisation des factions ??actives?? du salariat lorsqu’il s’agit d’enjeux touchant les ??non-actifs????

Pour comprendre ce probl?me il faut saisir la dualisation du salariat qui s’est produite entre les ??actifs?? et les ??non-actifs?? sous l’effet de l’explosion du ch?mage depuis les ann?es 70. Cette ?volution a profond?ment modifi? ce qui fondait la vision populaire du monde, cette division ??eux?? (les patrons) / ??nous?? (les ouvriers), si bien ?tudi?e par Richard Hoggart. Enracin?e dans l’exp?rience quotidienne du monde ouvrier, cette vision permettait, avant m?me toute pratique politique, la solidarit? culturelle des classes populaires fondant alors l’efficacit? du discours politique de la gauche(2). La d?structuration des environnements populaires a alors consid?rablement d?stabilis? cette solidarit? en rajoutant un ??eux?? en dessous de ??nous??. Une partie des couches populaires ayant ainsi le sentiment que les ??eux?? d’en haut ne font rien contre les abus des ??eux?? d’en bas. Dans son ?tude sur le monde ouvrier Oliver Schwartz ?crira qu’??on ? ici un type de conscience populaire qui (…) est tourn? ? la fois contre les plus hauts et contre les plus bas???3. Cette structure correspond partiellement au nouveau profil que le FN cherche ? se donner pour conqu?rir le vote des classes populaires. Il semble ainsi s’opposer au ??syst?me??, ? ses ???lites?? et ? ??l’argent roi?? tout en attaquant ?galement cet autre ??eux?? que constituent les ch?meurs, immigr?s, sans-papiers, peuplant les rangs de l’??assistanat??4. Cette s?paration ne doit cependant pas nous aveugler sur le fait que la logique politique que devrait d?fendre la gauche n’est pr?cis?ment pas celle qui renforce cette dynamique, mais qui au contraire la d?passe. Et cela tant sur le plan tant th?orique que pratique.

Au sens th?orique cela veut dire rompre avec la tendance qui a substitu? la probl?matique de ??l’exclusion?? ? centralit? de la question ouvri?re dans la p?riode d’apr?s-guerre. En effet, si la probl?matique s’articule de mani?re diff?rente selon les pays c’est bien la question des ??surnum?raires?? dans toutes leur variantes (ch?meurs, pauvres, pr?caires, exclus, immigr?s,…) qui va occuper le d?bat public et scientifique pour les d?cennies suivantes. Comme le notait Xavier Vigna, on assiste ? un d?placement de ??la focale du monde du travail vers l’exclusion, les pauvres ou le ch?mage.??(5) qui, paradoxalement, ? contribu? ? fa?onner cette dualisation dans la mani?re dont on a abord? publiquement ces probl?mes. S?par?e de l’emploi la cat?gorie de ??ch?meurs??, ??pauvres??, ??pr?caires??, ne renvoie alors plus ? la notion d’exploitation ancr?e au c?ur du rapport ?conomique mais beaucoup plus aux formes de domination, aux situations de privation relative en termes mon?taires, sociaux ou psychologiques.

Il est ? ce titre int?ressant de noter comment Marx posait le probl?me ? son ?poque. Consid?rant alors que ??le concept d’ouvrier libre implique que l’ouvrier est pauper?: virtuellement mis?reux?? (6) il concevait la notion de paup?risme comme ??latente dans celle du travail salari???. Elle l’est?virtuellement?car elle est le fruit contradictoire d’un m?me et unique d?veloppement, celui qui ?tablit, ??une corr?lation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de la mis?re??. Fredric Jameson soulignait d’ailleurs que nous devons partir de la structure du mode de production et donc de la structure de l’exploitation et non de ses formes imm?diates ou apparentes. La domination voire l’exclusion est pour lui non seulement ??le r?sultat de cette structure mais aussi la mani?re dont elle se reproduit???7?et non l’inverse. Par ce biais il nous incite ? ??penser le ch?mage comme une cat?gorie de l’exploitation??8?et pas seulement comme un statut ??pr?caire?? ou une situation s?par?e de l’exploitation du salariat.

Au plan pratique, force est de constater que les organisations de d?fense des ch?meurs et des pauvres saisissent trop souvent ces probl?mes ind?pendamment du monde du travail. Pourtant c’est pr?cis?ment cette s?paration qui en fait tout l’int?r?t pour r?aliser des r?formes tr?s dures vis-?-vis des surnum?raires tout en s’?pargnant une contestation sociale forte. Ce d?sint?r?t – voire l’opinion parfois conservatrice dans la classe ouvri?re – ? l’?gard des ??assist?s?? est devenue l’un des enjeux centraux des mouvements sociaux des ann?es ? venir contre l’aust?rit?. La capacit? qu’auront les organisations politiques et syndicales ? sensibiliser et lier les enjeux des ??surnum?raires?? ? ceux de la classe ouvri?re ??stable?? d?terminera en grande partie la r?ussite ou non des luttes ? venir. Aussi, d?s le d?but de l’industrialisation, Marx remarquait qu’une ?tape d?cisive dans le d?veloppement de la lutte sociale r?side notamment dans le moment ou les travailleurs ??d?couvrent que l’intensit? de la concurrence qu’ils se font les uns aux autres d?pend enti?rement de la pression exerc?e par les surnum?raires???afin de s’unir pour???organiser l’entente et l’action commune entre les occup?s et les non-occup?s???(9).


1lesoir.be

2?Lire ? ce propos Robert Castel,?La mont?e des incertitudes, Seuil, Paris, 2009, p. 370-371

3?Olivier Schartz,?Le monde priv? des ouvriers, PUF, Paris, 2002, p. 56

4?Marine Le Pen,?Pour que vive la France, Grancher, Paris, 2012, pp.18

5?Xavier Vigna,?Histoire des ouvriers en France au XXe si?cle, Perrin, Paris, 2012, p. 282

6?Karl Marx,??uvres. Economie II, La Pl?iade, Gallimard, Paris, 1968, p.255

7?Fredric Jameson,?Representing capital, Verso, London, 2011, p. 150

8?Ibid, p. 151

9?Karl Marx,??uvres. Economie I, La Pl?iade, Gallimard, Paris, 1965, p.1157

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    « … En France, le député d’extrême droite Jacques Bompard déposait une proposition de loi visant à transformer le chômeur indemnisé en un travailleur gratuit…. » Cela s’appelle le rétablissement de l’esclavage !… Comme c’était la politique du 3° reich, on ne sera guère surpris de l’origine du projet : chassez le naturel, il revient au galop !… C’est toute idéologie criminelle héritée de la corvée du Moyen-Âge [ où elle pouvait encore se « justifier » …] qui revient en force !…

    C’est d’autant plus ignoble que cette politique n’en est pas à son coup d’essai , loin s’en faut : « …un lieu commun d’exalter « ceux qui se lèvent tôt » contre les « assistés », les « productifs » contre les « improductifs », et ce afin de mieux légitimer des réformes d’austérité et la croissance des inégalités…. » On retrouve ces discours de « remise de la France au travail » quand il s’agit de mener une campagne abjecte contre la Nation !… Ainsi, Edouard Daladier ,  » héros de Munich » trahit la classe ouvrière et le Front Populaire en détruisant les jeunes réformes des Accords Matignon de 1936 : en novembre 1938, avec la police, les juges et les « capitaux » revenus, le Président du Conseil organisait une énorme chasse aux sorcières, multipliant les licenciements et les arrestations de syndicalistes et de militants trop dérangeants, procès truqués, saisies de journaux et d’imprimeries, interdictions, agressions, faux-témoignages …. C’était l’époque que l’on savait comment on entrait dans un commissariat mais jamais dans quel état on allait en sortir !…

    Son attention polarisée par le soutien aux républicains espagnols ( qui eux, combattaient l’ennemi par les armes ! ) , « l’aristocratie ouvrière » avait négligé de protéger son dos : depuis Crécy, l’esprit de chevalerie mène régulièrement aux mêmes erreurs !… Cette fois, Daladier et ses suppôts n’avaient pas hésité à détruire la III° République ( 1875-1940 ) qui avait été si utile à des générations de profiteurs …

    KO debout, la classe ouvrière resta apathique pendant plus de 2 ans, jusqu’à ce que les racines de la révolution prolétarienne, en Russie, soient à leur tour, menacées !… Entre-temps, « la semaine des 4 jeudis » ne défendit pas la France, jusqu’à ce que les débris de cette République scélérate soient balayés : le peuple avait fait de même avec la II° République, qui trahit la Révolution de 1848 et laissa ( avec indifférence ) le Sarkozy de l’époque, Napoléon III, rétablir le Second Empire !… Quand on scie la poutre-maîtresse d’une maison, celle-ci s’écroule !…
    La culture révolutionnaire se trouve à nouveau au milieu du gué, à se demander quelle route ( semée d’embûches !) prendre !… La « classe ouvrière » s’est métamorphosée, mais les patrons sont toujours aussi infâmes, menteurs et cons !… Incapables de saisir quelle perche inestimable aurait consisté à « partager » le « gâteau », quand s’est instaurée la Société d’économie mixte qu’avait créé le programme du CNR et les « Ordonnances » de 1945 !… La déchéance de cette classe sociale est inéluctable !… Il faut juste veiller à ce qu’elle n’entraîne pas le reste du genre humain dans son éradication !…