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Quand nous la saurons en paix

Je lui refais cette place parmi nous, comme d?autres ici l?ont fait ? quelques reprises, parce qu?elle a besoin de nous tous.

On a fait le tour de son histoire, sans s?asseoir sur le banc o? elle pleure en silence. Victime d?un tueur qui lui a enlev? ses deux enfants, leur p?re en l?occurrence, victime d?un jugement de non responsabilit? criminelle et maintenant victime d?un syst?me qui le remet en libert? apr?s quelques mois d?internement durant lesquels on ne l?a oblig? ? suivre aucune th?rapie et o? il a demand? ? recevoir une m?dication contre la perte de cheveux, puis s?est inscrit il y a quelques semaines ? une th?rapie suite ? un ?pisode o? il aurait eu maille ? partir avec certains citoyens lorsqu?il se baladait ? v?lo pour se refaire une sant? mentale et tuer le temps, alors qu?il n?avait pas encore ?t? lib?r? mais b?n?ficiait tout de m?me de sorties.

Cette femme articul?e, malgr? tout pos?e, soul?ve un ? un tous les questionnements que cette situation immorale suscite. Bien s?r, elle a appris am?rement qu?on peut ?tre excus? de deux meurtres, pris en charge sans r?elles contraintes sauf celle de se recoucher dans un lit pay? par l??tat qui n?a pas jug? n?cessaire de contraindre le reconnu non coupable ? suivre une th?rapie. Une fois ? cette ?tape, le vrai d?fi n?est plus de prouver qu?il ?tait fou et subitement on saisit toute la signification des mots victimes et coupables. En fait les deux n?ont plus aucune signification.

Cette femme a aussi appris, comme elle le partageait en entrevue, que sa vision des victimes avait chang?e, se consid?rant elle-m?me victime et on ne saurait lui nier cette ?vidence ? moins d??tre juge? Elle souligne qu?avant les ?v?nements elle avait confiance au syst?me et ne pouvait mettre en doute les d?cisions de la justice et du syst?me. Pourtant, bien des victimes font des luttes insoutenables o? elles aussi se voient totalement ?cart?es, vuln?rables, laiss?es ? elles-m?mes, an?anties, d?poss?d?es, brim?es, violent?es dans l?oubli et l?indiff?rence, ruin?es trop souvent et ?videmment non soutenues par le syst?me.

Etant elle-m?me m?decin, elle souligne le peu de rigueur professionnelle dont font preuve les tribunaux pour ?valuer l??tat mental d?un individu, lorsque ce dernier fait reposer le poids de ses actes sur son incapacit? ? dominer ses d?mons. Un juge qui tranche entre un hold-up, une agression, une conduite en ?tat d??bri?t? et des meurtres commis dans le monde r?el par des armes r?elles et un cerveau que le pr?venu d?clare absent, n?a pas toutes les qualifications pour se substituer aux experts mais a la possibilit? de sugg?rer des contre-expertises lorsque sa conscience lui dicte que ce qu?il entend et voit devant lui d?passe l?entendement. Sinon, il faut faire un constat ridicule: on juge un individu absent de jugement et on prononce ce qui s?apparente ? une absence de jugement? ?Est-ce contagieux?

Selon Isabelle Gaston, plusieurs psychiatres de l?Institut Pinel qui accueillait la transition de son ex-mari ont confirm? qu?ils ?taient en d?saccord avec les ?valuations, la remise en libert? et m?me le jugement de non culpabilit?. Nous voil? ici devant le veau d?or. Lorsque pour se maintenir en place on doit pi?tiner ses propres valeurs? tromper par le silence complice ? retourner ? l?oubli des individus qui ont eu le tort d??tre victimes, on a un grave probl?me de d?cence et de morale. Lorsque quelqu?un est professionnel, sa premi?re responsabilit? et sa priorit? doivent ?tre de pr?server le caract?re sacr? du professionnalisme qui le distinguent de la masse par l??thique qui caract?rise ce statut. ?Ici, nous faisons face ? un tas de professionnels qui n?ont fait qu?ex?cuter des fonctions, dans le plus pur m?pris de leurs propres valeurs et de celles de leurs pairs. Il s?agit de fautes professionnelles graves, comme un m?decin qui ne porterait pas assistance ou le fameux cur? qui dirait: allez au diable.

Cette d?responsabilisation a sa source dans la peur, celle de d?ranger l?ordre ?tabli ou celui qu?on tente d?instaurer, celle d??tre ?cart? et de devoir payer le prix de son engagement. Il y a des culs-de-sac dans la vie. Des usines ferment leurs portes, des emplois sont perdus, des nouvelles normes encadrent des secteurs et les obligent ? se restructurer ou ? dispara?tre. Etre un professionnel n?est pas une assurance tous risques. Il y a les avantages qui y sont reli?s, mais il y a aussi les incontournables engagements moraux qui sont avant tout ce qui distingue ce statut d?une multitude d?autres et lui conf?re des pouvoirs que d?autres n?ont pas.

Isabelle Gaston demeurera ? vie la troisi?me victime, celle qu?on comprend, pour laquelle on ne peut qu??tre triste, ? moins que nous l?aidions ? foutre quelques claques au syst?me, en d?non?ant tous ces pr?cieux de la tour d?ivoire qui laissent au vestiaire leur conscience, qui refusent d?accomplir leurs fonctions avec l?enti?re mesure de ce qu?elle repr?sente. Il est l? l?autre crime et il s?vit r?guli?rement.

Que fera l?ordre des m?decins si le p?re des enfants morts r?int?gre ses fonctions de cardiologue? Une dissociation? Un refus de s?opposer ? une d?cision juridique tordue par crainte de repr?sailles juridiques et financi?res? Mettra-t-on le serment d?hypocrite (sic et sick) au rancart?

Madame Gaston oeuvre dans le m?me domaine. ?Elle est m?decin aussi. ?Il lui sera presqu?impossible de ne plus entendre parler de lui. Sera-t-elle forc?e comme de nombreuses victimes ? se cacher ou ? changer de milieu ou d?endroit? Il faut comprendre ce que la situation a d?odieux, de stressant et d?ind?finiment pr?judiciable pour elle. On lui a enlev? ses enfants, son statut de femme heureuse, son r?le de m?re, sa place sur le podium de la justice et sa place ?panouie dans le milieu m?dical. Un vrai travail de pro. Bien s?r aussi elle d?bourse des sommes astronomiques pour valider sa vie dans ce tourbillon d?ind?cences. On lui a tout de m?me laiss? ses larmes.

Ici, je soul?ve un questionnement: est-ce que toute personne doit attendre d??tre victime elle-m?me pour r?veiller sa conscience?

Les humains sont parfois tr?s d?cevants. Les animaux font bien de se m?fier d?eux.

Guy Turcotte a ?t? lib?r?, sans dossier criminel, sans v?ritables contraintes. ?Les psychologues ont d?termin? qu?il repr?sente un risque pour la soci?t?, mais un risque acceptable.

On ne peut m?me pas se cacher derri?re le: on y peut rien. On ne pouvait pas tout pour Isabelle Gaston, mais ce qu?on pouvait on se devait de le faire.

Quelqu?un se sent ? l?abri dans cette mer de merde? pas moi.

On a aussi mis en cage toute la famille de cette femme, condamn?e ? ?tre le t?moin passif de la descente aux enfers d?une de ses membres, de la leur aussi, sans m?me pouvoir maintenant crier haut et fort ? l?injustice consid?rant qu?ils risquent d??tre poursuivis. Le silence des agneaux. Quand des hommes et des femmes se permettent de faire le mal, les cons?quences sont grandes et s??ternisent, bien au-del? du temps qu?on croirait innocemment ?tre suffisant. Ce mal vit.

Avons-nous tous assez de d?cence pour l?aider ? obtenir de la justice qu?elle rende des comptes? Quand on aura plus rien ? dire, qu?on d?tournera nos yeux, c?est que nous serons aussi devenus immondes.

Un jour, pas si loin, nous serons dans ce monde o? l??tre humain devra s?afficher indigne pour survivre et les m?chants risquent d?emprunter de nouveaux visages, ceux de la nuit des juges. La confiance est une chose n?cessaire. Lorsqu?elle dispara?t et que s?installe la crainte, le mode survie prend le relais. On peut appeler ce processus: l?gitime d?fense. Lorsque les r?gles et les lois ne tiennent plus la route, que leur d?rapage ou leur inaction repr?sente un danger puisqu?elles se substituent ? chaque individu en repr?sentant ses seules options de d?fense, donc ses seuls moyens de se prot?ger, en abdiquant ? leurs fonctions elles l?gitiment ainsi le droit naturel de tout individu d?assurer sa propre s?curit? et celle de ses proches.

Pour l?instant il n?y a pas de franches coupures, comme celles qu?on remarque un peu partout sur la plan?te par l?abandon de populations enti?res ? leur situation pr?caire de la part des autorit?s qui d?tiennent leurs avoirs et le pouvoir. Si les dirigeants et ceux qui ont le pouvoir de changer les choses ne font rien, ces ?tapes d?abandon et de pr?judices se changeront en certitude que personne n?est oblig? de crever la bouche ouverte au pied du bourreau.

Nous n?en sommes pas l?, mais nous n?en sommes pas loin. Les discours qui dirigent toutes ces disgr?ces sont de plus en plus mensongers et surtout de moins en moins crus.

 

Olivier Turcotte, 5 ans, 4 pieds et 1 pouce, 64 livres, a re?u 27 coups de couteau. Anne-Sophie Turcotte, 3 ans, 3 pieds et 4 pouces, 36 livres, en a re?u 19. Les deux enfants ont tent? de se d?fendre ou du moins de se prot?ger, quand leur p?re, Guy Turcotte, m?decin de 36 ans, les a poignard?s ? mort durant la nuit du 20 au 21 f?vrier 2009, dans la maison qu?il louait depuis un mois, ? Piedmont.

Leur m?re vivra chaque jour avec les d?tails sordides de la folie maintenant pass?e du p?re des enfants, sachant mieux que quiconque puisqu?elle est m?decin, ce que chacune des blessures a pu repr?senter.

Peut-on ?tre lucide apr?s coup? il semble que non. La perte de lucidit? entra?ne une d?pendance.

On fait vivre ? cette femme une mis?re qui est inhumaine.

Jusqu?? ce jour et pour longtemps, on l?a condamn?e ? ?tre victime ? vie avec les plus puissants moyens dont chacun disposait. Son histoire raconte diff?remment les m?mes horreurs qu?ont v?cu tous les gens auxquels on s?est attaqu?s et qu?on a laiss? ? leur sort apr?s l?avoir aggrav?. Ils ne vivent pas tous les m?mes drames, mais ils ont en commun les larmes. Dans la balance de la justice, au haut sein de sa constitution, il s?agit d?un des pires crimes dont un humain puisse ?tre victime: ?l?abandon par ses pairs, les menottes invisibles et un verdict de perp?tuit?.

Si un jour Isabelle Gaston r?ussit ? passer ? autre chose et ? trouver une forme de bonheur, ce que nous lui souhaitons tous, c?est qu?on aura pu lui rendre la paix afin qu?elle puisse s?approprier sa propre condition. On remet symboliquement un drapeau aux conjoints de militaires tu?s, leur redonnant par ce signe la reconnaissance de leurs pairs et le tribut du sacrifice qui fut fait, geste humainement sacr? et n?cessaire. Isabelle Gaston n?a re?u aucune reconnaissance li?e aux symboles sacr?s du sacrifice. Elle erre toujours dans le m?me cauchemar. Des visages lui sourient, d?autres lui font peur, d?autres pleurent, mais personne ne l?am?ne sur un banc pour lui dire que tout est fini, qu?elle peut aller en paix.

Elle a mentionn? lors de cette entrevue, que depuis deux ans elle allait chercher un enfant ? la DPJ pour partager avec lui ?le jour de No?l, jour symbolique o??l?enfant est n? parmi nous.

Aux fonctionnaires, professionnels, compagnons et autres intervenants qui gravitent, ont gravit?, peuvent graviter ou graviteront autour de ce dossier, je fais la pri?re ici qu?ils re?oivent dans leur coeur la compassion qui leur fait d?faut, afin qu?une ? une s?ouvrent naturellement les portes qui m?nent ? la justice, celle qui fait que chaque homme est reconnu ?gal.
Dans le pr?sent cas, toute reconnaissance officielle, si infime soit elle, si imparfaite soit elle, serait pr?f?rable ? cette absence de droit.
Si nous nous taisons, nous sommes tous coupables. Si nous d?non?ons, le mal qui vit toujours dispara?tra.

Que nous reste-t-il encore ? accepter?

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    Carolle Anne Dessureault

    Bonjour Elyan,

    Je suis très émue par votre article qui relate avec justesse toute cette sordide histoire, et l’essentiel, redonner sa vie à Isabelle Gaston.

    Dans toute cette affaire, on a tellement parlé de Guy Turcotte, toujours lui, des représentants de la justice et de la santé mentale semblent s’en faire pour qu’il reprenne le cours de sa vie. Mais il est vrai qu’on ne parle pas tellement de la 3e victime, cette belle Isabelle, qui est pour moi le symbole du courage et de la dignité. Jamais de propos déplacés, de vulgarité.

    Guy Turcotte : j’ai écrit plusieurs articles sur lui depuis les douze derniers mois. Ce n’est pas bien de le sortir, s’il est malade, qu’on le garde enfermé. Quand vous parlez qu’il a demandé une médication contre la perte des cheveux (fait que j’ignorais), voici une indication qui montre l’extrême EGO de ce monsieur qui se nourrit du regard des autres. Il ne semble même pas avoir de remords.

    Merci, Elyan, pour cet article très très bien rendu. La révolte, le sens de la justice, la responsabilité, la conscience, tout y est.

    Carolle Anne Dessureault