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Quand les banques fran?aises financent all?grement les gaz de schiste

PAR?OLIVIER PETITJEAN

Toutes, ou presque, se d?clarent tr?s sensibles aux pr?occupations environnementales. Ce qui n?emp?che pas les banques fran?aises, Soci?t? G?n?rale et BNP Paribas en t?te, de soutenir financi?rement les gaz de schiste, une industrie aux impacts n?fastes pour les ressources en eau, les populations locales et le climat. C?est ce que r?v?le une ?tude r?alis?e par les Amis de la terre Europe, qui d?taille les investissements et pr?ts dont b?n?ficient les compagnies p?troli?res les plus actives dans ce secteur. Pourtant, d?autres grandes banques mondiales n?ont pas h?sit? ? exclure les gaz de schiste de leurs investissements.

La France a pour l?instant ferm? la porte au gaz de schiste sur son territoire. Mais ses entreprises nationales ne se privent pas d?en faire la promotion, en Europe et ailleurs, et d?y investir des ressources consid?rables. C?est le cas, bien s?r, pour les grands op?rateurs gaziers, Total et GDF Suez, et pour les fournisseurs traditionnels du secteur des hydrocarbures (lire?notre enqu?te?? ce sujet). C?est aussi le cas des banques. Selon une ?tude r?alis?e pour l?association ?cologiste les Amis de la terre Europe, dont nous avons pu prendre connaissance en exclusivit?, les banques fran?aises figurent en bonne place parmi les institutions financi?res les plus actives dans le financement du gaz de schiste dans le monde.

La Soci?t? G?n?rale en pointe sur les gaz de schiste

L??tude d?taille les diff?rents types d?investissements et soutiens financiers ? pr?ts, achat d?actions, souscription d?obligations ou garantie d??missions d?obligations ? dont b?n?ficient 17 entreprises tr?s actives dans la prospection et l?exploitation de gaz de schiste, parmi lesquelles les ??majors?? p?troli?res Total, Shell, Chevron ou l?espagnol Repsol, et des firmes nord-am?ricaines ou polonaises moins connues. Puis l??tude ?value l?implication de chaque banque ou fonds d?investissements au sein de ces entreprises. R?sultat?: la Soci?t? G?n?rale est la banque fran?aise la plus pr?sente dans ce secteur. Elle a ainsi investi en pr?ts, achat d?actions, ou souscription d?obligations pr?s de 2,4 milliards d?euros depuis 2010. Vient ensuite BNP Paribas, avec pr?s de 2 milliards d?euros, puis le groupe BPCE (Banque Populaire Caisse d??pargne), avec plus d?1,2 milliard d?euros engag?s et le Cr?dit agricole (373 millions d?euros). L?assureur Axa y est aussi pr?sent pour plus de 100 millions d?euros. Les banques fran?aises sont principalement impliqu?es dans Total (participation au capital), aupr?s du groupe p?trolier espagnol Repsol ou du polonais PGNiG. A titre de comparaison, la plus grosse banque des ?tats-Unis, JP Morgan, soutient financi?rement ces entreprises ? hauteur de 5,8 milliards d?euros, principalement Total, Shell et Chevron.

Au vu du caract?re extr?mement controvers? de cette industrie, on aurait pu s?attendre ? un peu plus de prudence. La seule technique d?extraction viable ? ce jour est la fracturation hydraulique, facteur de pollution des nappes phr?atiques et d?aggravation des risques sismiques. Les cons?quences de l?extraction des hydrocarbures de schiste sur la pollution de l?air et le climat sont aussi probl?matiques?: la fracturation hydraulique occasionne d?importantes ?missions de m?thane, un gaz ? effet de serre beaucoup plus puissant que le CO2. Et le gaz ou le p?trole extraits restent, en eux-m?mes, des sources d??nergie fossile, ?mettrices de carbone.

Une ??conscience des risques?? qui n?emp?che pas les financements

Les Amis de la terre Europe ont donc ?crit aux banques et compagnies d?assurances concern?es pour les interpeller sur ces risques et leur demander de se d?sengager du secteur. Seule la Soci?t? g?n?rale n?a pas daign? leur r?pondre. De son c?t?, BNP Paribas affirme ?tre???parfaitement conscient des risques et opportunit?s relatif [sic] ? cette activit?, ayant particip? aux c?t?s d?autres institutions financi?res ? l??laboration d?un ??guide pour les financiers??, intitul? ??Prospection et production de gaz de schiste?: enjeux fondamentaux et pratiques commerciales responsables???[1]. Ce document liste certains des aspects les plus controvers?s du gaz de schiste et ?voque de mani?re tr?s g?n?rale les???meilleures pratiques???pour pr?venir les risques. Mais BNP Paribas ne dit absolument rien de l?application concr?te qu?elle fait de ce guide dans ses d?cisions de financement. Quant au fonds d?investissement Amundi, impliqu? dans les gaz de schiste polonais, il pr?cise ?tre???particuli?rement sensible aux questions environnementales et plus largement ? l?ensemble des crit?res ESG (Environnemental, Soci?tal, Gouvernance)??. Mais ses crit?res???d?analyse et de choix d?investissement???ne semblent pas suffisamment stricts pour exclure les soci?t?s impliqu?es dans les gaz de schiste.

Peut-on r?ellement faire confiance ? l?industrie du gaz de schiste pour respecter les r?gles sociales et environnementales auxquelles elle est th?oriquement tenue?? Et peut-on faire confiance aux banques pour qu?elles contr?lent effectivement l?application de ces r?gles, et orientent leurs investissements en cons?quence?? Une ?tude r?alis?e par des groupes d?investisseurs ?thiques am?ricains, intitul?e ??Transparence et risques dans les op?rations de fracturation hydraulique???[2]sugg?re que la r?ponse est n?gative.

Les grands groupes aussi irresponsables que les aventuriers texans

L??tude porte sur 24 entreprises actives dans le secteur du gaz de schiste aux ?tats-Unis, dont plusieurs sont soutenus financi?rement par les banques fran?aises. Elle ?value leur transparence en ce qui concerne les risques occasionn?s par la fracturation hydraulique et les mesures mises en ?uvre pour pr?venir ces risques ? travers de nombreux crit?res?: pollution de l?eau, de l?air, produits toxiques utilis?s, impacts sur les populations environnantes, gouvernance g?n?rale des projets… Le r?sultat est sans appel?: pas une seule de ces 24 entreprises n?atteint un score de 50%. Or, ??mesurer et rendre publics les impacts et la mise en ?uvre des ?meilleures pratiques? est le principal moyen par lequel les investisseurs peuvent ?valuer comment ces entreprises g?rent les impacts des op?rations de fracturation hydraulique sur les communaut?s et l?environnement??, notent les auteurs du rapport. Autrement dit, si ces entreprises entretiennent une large opacit? sur leurs activit?s et leur impact, comment les banques peuvent-elles ?tre si s?res qu?elles respectent leurs crit?res d?investissement responsable??

Un argument en vogue parmi les lobbies europ?ens du gaz de schiste est ?galement contredit par l??tude?: les graves probl?mes environnementaux constat?s aux ?tats-Unis seraient dus aux petites firmes texanes qui ont ?t? les pionni?res du secteur. Des aventuriers sans scrupules en quelque sorte. En r?alit?, les grandes compagnies ne font pas mieux que leurs cons?urs?: Shell obtient une note de 7 sur 32, BP 2 sur 32, ExxonMobil 2 sur 32 et Chevron 3 sur 32. Des scores sans appel?!???Ces donn?es renforcent ?videmment nos craintes ? l?heure o? plusieurs de ces compagnies s??tendent hors des ?tats-Unis, en Europe mais ?galement dans plusieurs autres r?gions du monde??, confie Antoine Simon, des Amis de la terre Europe.???Ni les technologies les plus avanc?es ni les ?meilleures pratiques existantes? ne peuvent v?ritablement permettre aux industries du p?trole et du gaz d?extraire les hydrocarbures non conventionnels de mani?re propre et s?curis?e. Toute activit? industrielle comporte une part de risque, mais nous estimons que les risques g?n?r?s par cette industrie d?passent de tr?s loin ce qui peut ?tre acceptable.??

Les banques n?erlandaises se d?sengagent du gaz de schiste

Autre argument avanc? par les ?tablissements financiers fran?ais pour opposer une fin de non-recevoir aux interpellations?: leurs financements sont octroy?s ? des entreprises engag?es aussi bien dans le domaine des hydrocarbures classiques que dans celui des hydrocarbures dits ??non conventionnels?? comme le gaz de schiste. Les banques n?auraient donc pas les moyens de cibler pr?cis?ment leurs investissements.???BNP Paribas ne finance pas directement ce type d?activit? mais peut ?tre concern?e de mani?re indirecte via ses investissements et financements de grands groupes ?nerg?ticiens op?rant dans des pays europ?ens o? l?exploration est autoris?e??, explique ainsi la premi?re banque fran?aise. Celle-ci a pourtant ?labor? une liste excluant plusieurs productions de ses investissements ou financements, comme les fibres d?amiante, les PCB ou les filets d?rivants de plus de 2,5 km de long.

Et d?autres banques parviennent, elles, ? exclure purement et simplement les gaz de schiste du champ de leurs investissements. C?est le cas des deux principales institutions n?erlandaises de banque et d?assurances, ING et Rabobank. Dans le cadre de sa?nouvelle politique pour le p?trole et le gaz, Rabobank s?est engag?e ???ne plus fournir d?argent qui serait utilis?e pour extraire des combustibles fossiles non-conventionnels [gaz de schiste et sables bitumineux]??. ING, de son c?t?, a indiqu? aux Amis de la terre qu?elle avait???d?cid? de s?abstenir de financer la production de gaz de schiste en Europe au moins jusqu?? fin 2016??, au vu des incertitudes sur???les impacts environnementaux et sociaux du gaz de schiste??. Si ING et Rabobank l?ont fait, pourquoi BNP Paribas en est-elle incapable??

Le gaz de schiste, un investissement sp?culatif

Rabobank a m?me poursuivi en justice il y a deux ans l?entreprise p?troli?re Cuadrilla. Celle-ci voulait proc?der ? des forages par fracturation hydraulique ? quelques dizaines de m?tres ? peine de l??tablissement souterrain o? la banque h?berge ses bases de donn?es. A l??chelle du pays, 120 municipalit?s et trois grandes r?gions des Pays-Bas se sont d?clar?es officiellement???frack free??, refusant la fracturation hydraulique sur leur territoire. L?opposition n?erlandaise au gaz de schiste s?explique en partie par la multiplication r?cente de?secousses sismiques occasionn?es par des forages de gaz conventionnel. Les initiatives de Rabobank et ING s?inscrivent aussi dans une tradition de surveillance et de pression citoyenne sur les banques plus forte que dans d?autres pays.

Les banques devraient d?autant se m?fier que le gaz de schiste est consid?r? comme une activit? hautement sp?culative.???L?objectif est surtout de gagner beaucoup d?argent ? court terme. Le gaz de schiste est par nature une industrie sp?culative, bas?e sur une succession rapide de ??booms??, et donc une fuite en avant permanente??, analyse Antoine Simon. Hier les Etats-Unis, aujourd?hui l?Argentine, l?Ukraine ou la Roumanie. ??Les majors sont toutes confront?es au d?clin de leurs r?serves conventionnelles de gaz. Elles ont tout int?r?t ? acheter des licences de gaz de schiste pour compl?ter leur inventaire, m?me si les perspectives concr?tes d?exploitation sont illusoires ? comme on l?a vu en Pologne ? et m?me si cela implique de perdre de l?argent ? terme. C?est une pure op?ration d?affichage ? destination des financiers et des actionnaires.??, explique Antoine Simon. Et une activit? lourde de cons?quences qui ne profite qu?? une part infime de l??conomie (lire?l?int?gralit? de notre enqu?te?sur le sujet).

Olivier Petitjean, avec Ivan du Roy

Photo?: CC Nick Bonzey

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