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Quand le statut des enseignants du supérieur est menacé

Si la communauté universitaire ne réagit pas très vigoureusement à la « réforme » que le banquier est en train de mettre sur pied concernant le statut des enseignants-cheureurs et celui de l’Université dans son ensemble, l’institution va sortir du cadre de la Fonction publique. Cette communauté universitaire devra d’autant plus repenser son rapport au pouvoir politique que, depuis une vingtaine d’années, elle a globalement accepté tous les reculs et les avanies qu’il lui a infligés.

La genèse de ce que le banquier prépare actuellement, c’est, bien sûr, la loi LRU de Pécresse, acceptée presque telle quelle par Hollande et les fauxcialistes. Une université privatisée, sous la coupe des patronats locaux, sans fonctionnaires, sans recrutement national, sans diplômes nationaux. Pour simplifier, une université à « l’anglo-saxonne » (mais sans les salaires qui vont avec). Une université de « projets », de contrats et de contractuels. C’en sera fini de l’indépendance des enseignants-chercheurs et de leur liberté intellectuelle. Les établissements seront dirigés par des présidents chefs d’entreprise (globalement déjà complices du banquier), aidés par des administratifs ayant déjà pris le pas sur les universitaires qui, depuis une bonne dizaine d’années, se laissent manipuler et écraser par des tâches qui ne sont pas de leur ressort.

Je propose ici une analyse de mon collègue Jean-Christophe Murat, maître de conférences à “ Aix-Marseille Université ” (que les universitaires aient accepté cette dénomination anglo-ricaine est déjà tout un programme !), du rapport de la loi de programmation pluriannuelle.

Si l’on ne peut que se réjouir de la proposition de revalorisation du salaire des MCF en début de carrière et d’un allègement de leur service d’enseignement, la plupart des points du rapport sont plus qu’inquiétants. Traduisons le jargon des diverses propositions : le « CDI de mission scientifique aligné sur la durée des projets de recherche » ressemble à s’y méprendre aux fameux « contrats de chantier » dont la durée n’excède pas celle d’une mission. Quand celle-ci sera terminée, l’emploi sera terminé lui aussi. Le rapport le spécifie en toutes lettres : « Le terme du projet pourrait être lié à sa réussite mais également à la fin du financement du projet ou à son abandon. Il constituerait un motif de licenciement pour cause réelle et sérieuse, sans qu’il soit possible de remettre en cause la réalité de ce motif. Il donnerait donc lieu au versement d’une indemnité de licenciement, mais ne conduirait pas à l’application d’une obligation de reclassement. »(rapport p. 36). Le dispositif du « tenure-trace » [possibilité – dans les faits : impossibilité – d’obtenir un emploi permanent, BG] est calqué sur le système anglo-saxon du CDD renouvelable sur une durée de 5 à 7 ans, avec le chantage au licenciement si le malheureux enseignant-chercheur ne satisfait pas à toutes les exigences scientifiques (colloques, publications dans des revues internationales à comité de lecture…). C’est donc par l’instauration d’un régime de la terreur que l’on veut rendre notre métier plus « attractif » ?! Quid des irresponsables qui auraient envie de fonder une famille et d’avoir des enfants ? Des projets aussi déraisonnables devront être écartés car nuisibles à la « compétitivité ». Poursuivons la lecture du rapport : « Le maintien de la procédure de qualification, que la Conférence des présidents d’université (CPU) juge déresponsabilisant pour les universités, peut être considéré comme un obstacle à des recrutements de qualité. » (rapport p. 26). De façon explicite, on lit ici la tension entre la Conférence des présidents d’université et celle du CNU [qui gère le versant scientifique des carrières des universitaires, BG]. Les premiers souhaitent la disparition pure et simple du cadre national du recrutement des enseignants-chercheurs, dont le recrutement serait laissé à leur discrétion, tandis que les seconds constituent un garde-fou contre cette disparition (voir rapport p. 40).

Il ne s’agirait donc de rien de moins que de supprimer toute notion de titularisation des Maîtres de Conférences à l’issue de leur recrutement. Le statut de MCF pourrait à terme devenir une sorte de phase précaire dont la seule issue serait la conversion en poste de Professeur des Universités. Lorsque l’on connaît la difficulté budgétaire qu’ont les établissements pour obtenir de tels postes, et lorsque l’on songe à nos collègues britanniques et américains que leur statut de « lecturer » ou de « associate professor » fait vivre dans la peur permanente du licenciement, il est de notre devoir d’informer au plus vite la communauté scientifique du danger et de préparer, syndicalement et politiquement, les moyens de la riposte.

L’analyse de ce collègue repose sur les propositions élaborées par trois groupes de travail du ministère. Extraits de leurs travaux :

Financement de la rechercherapport

« Le groupe de travail s’est (…) attaché à donner aux organismes et universités les moyens de développer une politique scientifique de niveau mondial, en leur attribuant des moyens supplémentaires sur la base de leur performance pour leur permettre de mieux financer leurs laboratoires et leurs projets de recherche. Le rayonnement de la recherche française passera également par l’affirmation de l’ANR [Agence nationale de la recherhe  https://fr.wikipedia.org/wiki/Agence_nationale_de_la_recherche] et de son financement au niveau des standards mondiaux des agences de financement de projets, et par des mesures visant à accroitre la participation française dans les appels à projets européens. »

Attractivité des emplois et des carrières scientifiquesrapport et constats :

Une répartition de l’emploi scientifique peu adaptée aux besoins de la recherche

De mauvaises conditions d’entrée dans la carrière

Des procédures de recrutement des enseignants-chercheurs éloignées des standards internationaux

Une insuffisance de moyens de travail pour les jeunes chercheurs et enseignants-chercheurs

Un corps de maîtres de conférences peu attractif pour les jeunes voulant embrasser la carrière d’enseignant-chercheur

Une gestion des personnels scientifiques très hétérogène qui n’est pas à la hauteur des enjeux

Les enseignants sont insuffisamment évalués

Une mobilité insuffisamment facilitée

Propositions :

  • Améliorer les conditions d’emploi des contractuels sur ressources propres en créant :

Un « contrat à durée indéterminée de mission scientifique» aligné sur la durée des projets de recherche pour contribuer à la dé-précarisation des agents concernés

Un contrat de post-doctorant « jeune chercheur »à durée déterminée pour améliorer les débuts de carrière dans la recherche publique • Rapprocher les procédures de recrutement des enseignants-chercheurs et des chercheurs des meilleures pratiques internationales par : – La création de chaires d’excellence junior pour attirer les jeunes talents avec un nouveau dispositif de recrutement de type « tenure-track » organisé par les établissements

–  La création d’un programme national de chaires d’excellence sénior pour attirer des chercheurs de grande réputation

– L’intégration d’une épreuve de mise en situation professionnelle aux procédures de recrutement

– L’augmentation des recrutements externes de directeurs de recherche et de professeurs des universités

– Une extension des dispenses de qualification pour les établissements qui le souhaiteraient et dont les processus de recrutement auront été certifiés.

  • Alléger les obligations de service d’enseignement en début de carrière pour faciliter les activités de recherche

  • Analyser l’opportunité d’une fusion des corps d’enseignants-chercheurs

  • Adapter les obligations de service des enseignants-chercheurs à la réalité de leur métier

–  En proposant un système de régulation collectif des charges d’enseignement au niveau de l’UFR ou du département et en y intégrant les laboratoires

–  En menant des expérimentations sur la base d’un service évalué non plus en volume horaire mais en crédits ECTS (European Credit Transfer System)

  • Professionnaliser les procédures d’évaluation et en faire un des éléments clés de la gestion des ressources humaines par :

– Le rétablissement de l’évaluation périodique des enseignants-chercheurs

– La consolidation du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur pour s’assurer de la qualité des processus d’évaluation

– L’encouragement, à travers la composition des instances d’évaluation, de la reconnaissance d’activités autres que celles de la recherche

  • Revaloriser, par le régime indemnitaire, les rémunérations de l’ensemble des personnels de la recherche en les alignant sur les rémunérations moyennes des pays membres de l’OCDE et de la fonction publique française: une revalorisation qui doit avant tout être indemnitaire

Au sujet du doctorat:

  • Adapter la durée du contrat doctoral à la diversité des disciplines, des projets professionnels et de la parentalité, en prévoyant des périodes d’immersion en entreprise ou en administration, notamment au sein de la haute fonction publique

  • Généraliser un financement dédié pour les doctorants en formation initiale

  • Augmenter la rémunération minimale des contrats doctoraux

  • Créer un cadre juridique spécifique pour le contrat doctoral

  • Augmenter le nombre de thèses CIFRE et en étendre le périmètre

Recherche partenariale et innovationrapport

Propositions :

  • Former à l’innovation les jurys amenés à se prononcer sur les carrières des chercheurs ;

  • Nommer systématiquement des industriels et des chercheurs investis dans des activités de recherche partenariale et d’innovation dans les comités d’évaluation des chercheurs ;

  • Lors des évaluations, assurer une prise en considération réelle de l’engagement en recherche partenariale et innovation en intégrant une rubrique obligatoire dans le rapport des évaluateurs

L’université française, ce n’est pas la flamboyante d’Oxbridge. C’est plutôt ceci :

 

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