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http://www.centpapiers.com/ Le journal citoyen du Québec pour la francophonie
27 mars 2011 |
4 commentaire(s) |
vu 1 599 fois Eduardo Kac soumet ses expériences à tous les curieux de bonne volonté. De la lapine transgénique à l’homo-pétunia en passant par une œuvre organique mutante et un canari connecté sur le Web, l’apprenti-sorcier de l’art contemporain se déploie dans les biotechnologies, disposant molécules d’ADN et couleurs vives dans des compositions déroutantes. Quand le concept artistique erre dans les zones escarpées du vivant, le mélange des genres et sa mise en œuvre laissent augurer un bien polémique avenir.
Qui se souvient des lois de Mendel, de la transmission génétique des petits pois ? Programme de 5ème , avec l’incontournable affiche Rossignol suspendue au tableau, leur postérité jaune et verte reliée par des flèches, la peau fripée, la peau lisse, la cosse pleine ou étroite – et nous, perplexes et ballots, dans une orgie d’appareils dentaires et de comédons, nous tenions engoncés dans nos blouses râpeuses devant des paillasses en carreaux de faïence. Elles étaient un peu mornes ces lois de l’hérédité nichées dans des graines, un peu languissantes ; nous rêvions de pois sauteurs, de pois velus, de pois carnivores écrasés sur le parquet mais ils restaient désespérément plaqués sur l’affiche et commentés d’un ton martial par l’obersturmbannführer (mademoiselle B., notre professeur) qui pétrifiait d’angoisse depuis deux générations aussi bien la classe de sciences nat’ que le collège tout entier. C’était il y a trente ans et c’était à la dure. Et moi, depuis cette époque, je peux vous garantir que les lois de Mendel se sont imprimées dans ma tête comme les Dix Commandements.
Malgré le traumatisme, je fais toujours un usage immodéré de la génétique. La manie du croisement s’est emparée de moi de façon spontanée par d’irrépressibles visions. Je fusionne des individus mâle et femelle, des œuvres et des objets susceptibles de produire des rejetons esthétiquement intéressants. Faire feu de tout bois est mon credo : j’accouple Yvette Horner et Klaus Kinski, Eddie Constantine et Bo Derek, le commandant Massoud et la duchesse de Mantoue peinte par Titien, je mélange le Chili con Carne et le hachis Parmentier, j’imagine des lasagnes à la bourguignonne, visualise des figuiers parasols, des élépieuvres et des panthères de gouttière. Tout y passe. Parfois, le phénomène agit en sens inverse : la Renault 5, par exemple, m’a toujours semblé être l’enfant naturelle d’une carrosserie lambda et de Michel Drucker. C’est ainsi, et je n’ai toujours pas de traitement.
Ce qui est pratique avec l’imagination, c’est que tout y est permis. Pas de rabat-joie pour vous ralentir, de coupeur de cheveux en quatre pour vous embrouiller ni de Torquemada pour vous conduire sur le gril. L’imagination, c’est le Big Circus Band dans une bringue permanente, c’est l’horizon panoramique à 180 degrés dans un référentiel non galiléen, type pendule de Foucault oscillant dans toutes les directions à la fois.
Puis dès qu’on coupe le jus, il y a la vraie vie. Beaucoup plus segmentée, avec des systèmes fossilisés, des devoirs indiscutables, des obligations de base et accessoirement, des droits superflus mais dont il faut tirer profit, par principe. Bref, il y a toujours des dogmes, des conventions, des théories et des apprêts pour perturber votre propre vue des choses, des cartes d’état-major qu’on vous fiche très tôt sous le nez pour un meilleur acclimatement ; le mode d’emploi pour fabriquer deux ou trois morveux modèle, l’épouse idéale pour les nulles, le kit de la grossesse hilare, avec cette tendance particulièrement vicieuse à tout transformer en épreuve positive, voire en sagesse ancestrale. Faire avaler aux gogos dans mon genre qu’avoir les boules est super génial, que cela dissout les réluctances et je ne sais quelle psychofoutaise.
La vraie vie a donc ses inconvénients avec lesquels il faut composer. Ce que l’imagination autorise, le réel y rechigne souvent. La génétique, pour revenir à elle, constitue un bon exemple de clivage entre le rêve et la réalité. Toutes les manipulations sont envisageables, et même passionnantes, dès lors qu’elle restent consignées dans l’abstraction ; en revanche, si ces expériences débordent du cadre imaginaire, se concrétisent dans des boîtes de Petri, un sourde anxiété fait barrage devant ce qui ressemble à un secret-défense. Impulsivement ou non, lorsqu’elles touchent le factuel de nos vies, c’est comme ça, on bloque.
Eduardo Kac, lui, ne bloque pas. Il y va même franco. Figure majeure du très controversé bio-art, notre Brésilien enjambe allègrement la barrière éthique entre le domaine réservé de la science et les fantaisies créatrices. Ce courant artistique emploie les moyens plastiques fournis par les biotechnologies ; il utilise la vie et ses constituants pour transformer ou concevoir des nouveautés chimiques, animales, végétales, bactériennes et autres, toujours d’origine organique. Il n’est plus question de fleufleurs à papiers peints barbouillées au grand air mais de vraies plantes composites en devenir, de bêtes génétiquement modifiées, de communication interactive en réseau entre des espèces différentes. L’ « œuvre » la plus emblématique de Kac est certainement Alba, la lapine transgénique qui, sous excitation U.V., apparaît vert fluo. Commandée auprès de l’INRA*, elle s’est vue transplantée une protéine de méduse, la GFP**, dont les capacités phosphorescentes lui procurent cette robe originale qui fait d’elle un hybride vivant parfaitement unique. La même idée se trouve aussi dans le commerce, chez les GloFish, ces petits poissons zèbres jaunes et roses, bidouillés en laboratoire et vendus aux Etats-Unis pour la plus grande joie des amateurs d’aquariums. Kac s’aventure encore plus loin dans la transgénèse en manipulant son propre ADN avec la fleufleur tant honnie : un soporifique pétunia en pot transfiguré par les gènes de l’auteur fixés dans son lacis veineux. Son travail sur la biotélématique permet également de développer une plante en serre par l’intermédiaire de ciels numériques, de Cape Town ou d’Oslo, projetés en vidéo au-dessus d’elle et changeant au gré des internautes pour lui donner la lumière indispensable à sa photosynthèse. Tout cela fonctionne et interagit dans une réciprocité que Kac définit comme un jeu biologique où la robotique et les organismes vivants communiquent et s’assimilent les uns aux autres.
Cette démarche pose évidemment un certain nombre de questions que lui-même encourage volontiers. Peut-on considérer une lapine génétiquement modifiée ou un homo-pétunia comme des œuvres d’art ? L’ « artiste » à l’origine de ces créations a-t-il des prérogatives exclusives sur ses « œuvres » ? Quant à la question de base, « tout cela est-il finalement de l’art ? », chacun trouvera sa réponse selon ses repères si tant est qu’un relativisme complaisant soit recevable dans ce contexte. Je serais bien en peine de proclamer quoi que ce soit dans ce domaine sachant que j’ai été formée, voire formatée, aux œuvres et aux matériaux anciens avec des techniques traditionnelles jalousement préservées. Cependant, la chimie, qui a impitoyablement charpenté mon cursus durant de longues années, n’a eu de cesse de nous rappeler, à nous étudiants naïfs, que tout est en perpétuel mouvement et voué aux métamorphoses, que les protocoles les plus dingues ont des résultats parfois surprenants et que l’expérimentation est souvent la seule manière d’avancer. Rappelons également, dans un souci de culture générale, que Platon mettait dans le même sac les arts et les sciences (tekhnai) et qu’il ne viendrait à l’idée de personne de prendre Platon pour un con. Libre à chacun ensuite de faire son propre tri.
Le bio-art lève des boucliers légitimes. Chosifier les organismes vivants et les considérer comme du matériel de recherche (ludique) peut être franchement contestable dans la mesure où la vie, quelle qu’elle soit, reste en général un état noble à respecter. Faire mumuse avec ses processus pour les exposer ensuite dans des galeries ou des musées – répertoriés « art contemporain » – semble parfois relever de la provocation puérile ou être perçus comme telle par les amoureux d’un art plus traditionnel. La recherche doit-elle être réservée aux seuls scientifiques reclus dans leurs labos ou est-il judicieux d’ouvrir son champ dans le domaine du divertissement, de l’esthétique ou de la simple pose ? Après tout, pourquoi les chercheurs encartés auraient-ils le monopole du tripotage biologique, alors qu’eux-mêmes sont régulièrement tentés par des écarts et des abus contre lesquels leur compétence ne les prémunit pas ? Les dérives eugénistes font aujourd’hui partie du quotidien, la bioéthique peinant à en réduire l’expansion ; l’exclusivité du contrôle des méthodes reproductrices, même chez les humains, est poreuse et le mercantilisme à deux doigts de détrôner la bonne vieille institution. Juridiquement, les brevets génétiques n’ont-ils pas un caractère usurpatoire, les droits d’auteur revenant d’abord à la nature, voire à Dieu si l’on est tatillon ? Quant à l’art avec un grand A, la conservation de ces œuvres biotech n’est pas encore possible, ces dernières étant condamnées à ne perdurer que sur des supports photo et vidéo, et par conséquent à ne laisser aucun témoignage tangible. Le périssable mérite-t-il le label certifié conforme de l’Art, au sens sublime du terme ? Qui serait à ce point infaillible et doué de science infuse pour l’affirmer ou le démentir ? Le Pape, peut-être.
Le bio-art est un courant autonome qui n’obéit à aucun manifeste et aucune école. Il évolue dans une souveraine liberté, parfois aux limites de la loi et du supportable, mais il a le mérite de susciter la réflexion. L’art est-il jouissance, rêverie, recueillement ou déclaration et revendication? Dans tous les cas, il devrait au moins émouvoir, c’est le minimum qu’on lui demande. Les créateurs biotech visent l’intimité avec la matière vivante, ont vocation à interroger, souvent de façon critique, nos grilles de valeurs et de repères culturels – notre ethos – face à la domination sur le vivant et sa fatale folie des grandeurs. Il dépasse la représentation et l’allégorie pour s’enfoncer dans une palette de réalités concrètes issues de l’imaginaire. S’il dérange, s’il passe un peu les bornes, c’est pour mieux nous rendre compte des distorsions possibles et de l’exceptionnelle faculté humaine à surpasser l’ordre du monde.
Aux Etats-Unis, les expositions de bio-art sont étroitement surveillées et ne peuvent avoir lieu sans l’approbation d’un comité de santé publique ; sortir des organismes vivants des chambres stériles ou des enceintes expérimentales peut constituer, à juste titre, un danger pour la population et l’environnement. Notons au passage, et pour remuer le couteau dans la plaie, que les particules radioactives de ces dernières semaines n’ont pas eu besoin, elles, d’une autorisation officielle pour s’échapper de leurs réacteurs. Mais à défaut d’être de l’art, elles provenaient assurément de la nature et de la science.
Mouais… les choses sont décidément bien compliquées.
Institut National de la Recherche Agronomique.
(**) Green Fluorescent Protein.
Eduardo Kac. Life, Light & Language / La vie, la lumière et le langage. Du 21 janvier au 10 avril 2011 au Centre des Arts d’Enghien-les-Bains (France).
Photographies :
KAC, E., Edunia Seed Pack Studies (de la série Natural History of the Enigma), 2006, lithographie, 55,8 x 76,2 cm, coll. Virgile Novarina.
KAC, E., GFP Bunny, 2000, lapin possédant une protéine fluorescente verte de méduse.
KAC, E., Edunia, 2003, plantimal.
Centre des Arts, Enghien-les-Bains : http://www.cda95.fr/
Site d’Eduardo Kac : http://www.ekac.org/
De grâce, éviter le traitement.
C’est moins compliqué. Merci Sandrine Lagorce.

DG
09:24, le Dimanche 27 mars 2011Scientists create animals that are part-human
http://www.msnbc.msn.com/id/7681252/ns/health-cloning_and_stem_cells
10:17, le Dimanche 27 mars 2011Vous devez être connecté pour publier un commentaire.
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Sandrine Lagorce a répondu:
mars 27th, 2011 à 10:08
Aaah! c’est ça!! merci Denis.