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Psychologie des foules

?GAETAN PELLETIER

La?foule?est conduite presque exclusivement par l?inconscient.?Ses actes sont beaucoup plus sous l?influence de la moelle ?pini?re que sous celle du cerveau.?Les actes ex?cut?s peuvent ?tre parfaits quant ? leur ex?cution, mais, le cerveau ne les dirigeant pas, l?individu agit suivant les hasards des excitations.

Une foule est le jouet de toutes les excitations ext?rieures et en refl?te les incessantes variations.?Elle est donc esclave des?impulsions?qu?elle re?oit.?L?individu isol? peut ?tre soumis aux m?mes excitants que l?homme en foule ; mais comme son cerveau lui montre les inconv?nients d?y c?der, il n?y c?de pas.?C?est ce qu?on peut physiologiquement exprimer en disant que l?individu isol? poss?de l?aptitude ? dominer ses r?flexes, alors que la foule ne la poss?de pas.[?]

Rien ne saurait ?tre pr?m?dit? chez les foules.
Elles peuvent parcourir successivement la gamme des sentiments les plus contraires, mais elles seront?toujours sous l?influence des excitations du moment. Elles sont semblables aux feuilles que l?ouragan soul?ve, disperse en tous sens, puis laisse retomber.
Cette mobilit? des foules les rend tr?s difficiles ? gouverner, surtout lorsqu?une partie des pouvoirs publics est tomb?e entre leurs mains. Si les n?cessit?s de la vie de chaque jour ne constituaient une sorte de r?gulateur invisible des choses, les d?mocraties ne pourraient gu?re durer.?Mais, si les foules veulent les choses avec fr?n?sie, elles ne les veulent pas bien longtemps. Elles sont aussi incapables de volont? durable que de pens?e.[…]

Errant toujours sur les limites de l?inconscience, subissant ais?ment toutes les suggestions, ayant toute la violence de sentiments propre aux ?tres qui ne peuvent faire appel aux influences de la raison, d?pourvue de tout esprit critique,?la foule ne peut qu??tre d?une cr?dulit? excessive. L?invraisemblable n?existe pas pour elle, et il faut bien se le rappeler pour comprendre la?facilit? avec laquelle se cr?ent et se propagent les l?gendes et les r?cits les plus invraisemblables.[?]

Les d?formations qu?une foule fait subir ? un ?v?nement quelconque dont elle est t?moin devraient, semble-t-il, ?tre innombrables et de sens divers, puisque les individus qui la composent sont de temp?raments fort diff?rents. Mais il n?en est rien.
Par suite de la?contagion, les d?formations sont?de m?me nature et de m?me sens pour tous les individus.?La premi?re d?formation per?ue par un des individus de la collectivit? est le noyau de la suggestion contagieuse. Avant d?appara?tre sur les murs de J?rusalem ? tous les crois?s, saint Georges ne fut certainement aper?u que par un des assistants.?Par voie de suggestion et de contagion?le?miracle?signal? par un seul fut imm?diatement accept? par tous.

Tel est toujours?le m?canisme de ces hallucinations collectives si fr?quentes dans l?histoire, et qui semblent avoir toutes les caract?res classiques de l?authenticit?, puisqu?il s?agit de ph?nom?nes constat?s par des milliers de personnes.?Il ne faudrait pas, pour combattre ce qui pr?c?de, faire intervenir la qualit? mentale des individus dont se compose la foule. Cette qualit? est sans importance.?Du moment qu?ils sont en foule, l?ignorant et le savant sont ?galement incapables d?observation.[?]

Les observations collectives sont les plus erron?es de toutes et que le plus souvent elles repr?sentent la simple illusion d?un individu qui, par voie de contagion, a suggestionn? les autres.?Les ?v?nements historiques les plus douteux sont certainement ceux qui ont ?t? observ?s par le plus grand nombre de personnes.?Dire qu?un fait a ?t? simultan?ment constat? par des milliers de t?moins, c?est dire le plus souvent que le fait r?el est fort diff?rent du r?cit adopt?.

Il d?coule clairement de ce qui pr?c?de qu?il faut consid?rer comme des ouvrages d?imagination pure les livres d?histoire.?Ce sont des r?cits fantaisistes de faits mal observ?s, accompagn?s d?explications faites apr?s coup. G?cher du pl?tre est faire oeuvre bien plus utile que de perdre son temps ? ?crire de tels livres. Si le pass? ne nous avait pas l?gu? ses oeuvres litt?raires, artistiques et monumentales, nous ne saurions absolument rien de r?el sur ce pass?.?Connaissons-nous un seul mot de vrai concernant la vie des grands hommes qui ont jou? les r?les pr?pond?rants dans l?humanit?, tels que Hercule, Bouddha, J?sus ou Mahomet ? Tr?s probablement non. Au fond d?ailleurs, leur vie r?elle nous importe fort peu. Ce que nous avons int?r?t ? conna?tre ce sont les grands hommes?tels que la l?gende populaire les a fabriqu?s.?Ce sont les h?ros l?gendaires, et pas du tout les h?ros r?els, qui ont impressionn? l??me des foules.[?]

L?histoire ne peut gu?re ?terniser que des mythes.

La?simplicit? et l?exag?ration des sentiments des foules?font que ces derni?res ne connaissent ni le doute ni l?incertitude. Le soup?on ?nonc? se transforme aussit?t en ?vidence indiscutable.?Un commencement d?antipathie ou de d?sapprobation, qui, chez l?individu isol?, ne s?accentuerait pas, devient aussit?t haine f?roce chez l?individu en foule.
La violence des sentiments des foules est encore exag?r?e, dans les foules h?t?rog?nes surtout, par l?absence de responsabilit?.La certitude de l?impunit?, certitude d?autant plus forte que la foule est plus nombreuse et la notion d?une puissance momentan?e consid?rable due au nombre, rendent possibles ? la collectivit? des sentiments et des actes impossibles ? l?individu isol?. Dans les foules, l?imb?cile, l?ignorant et l?envieux sont lib?r?s du sentiment de, leur nullit? et de leur impuissance, que remplace la notion d?une force brutale, passag?re, mais immense.[?]

Les foules ne connaissant que les sentiments simples et extr?mes?; les?opinions, id?es?et?croyances?qui leur sont sugg?r?es sont accept?es ou rejet?es par elles en bloc, et consid?r?es comme des v?rit?s absolues ou des erreurs non moins absolues. Il en est toujours ainsi des croyances d?termin?es par voie de suggestion, au lieu d?avoir ?t? engendr?es par voie de raisonnement.?Chacun sait combien les croyances religieuses sont intol?rantes et quel empire despotique elles exercent sur les ?mes.?N?ayant aucun doute sur ce qui est v?rit? ou erreur et ayant d?autre part la notion claire de sa force,?la foule est aussi autoritaire qu?intol?rante.?L?individu peut supporter la contradiction et la discussion, la foule ne les supportent jamais.?Dans les r?unions publiques, la plus l?g?re contradiction de la part d?un orateur est imm?diatement accueillie par des hurlements de fureur et de violentes invectives, bient?t suivis de voies de fait et d?expulsion pour peu que l?orateur insiste. Sans la pr?sence inqui?tante des?agents de l?autorit?, le contradicteur serait m?me fr?quemment massacr?.[?]

L?autoritarisme et l?intol?rancesont pour les foules des sentiments tr?s clairs, qu?elles con?oivent ais?ment et qu?elles acceptent aussi facilement qu?elles les pratiquent, d?s qu?on les leur impose.?Les foules respectent docilement la force et sont m?diocrement impressionn?es par la bont?, qui n?est gu?re pour elles qu?une forme de la faiblesse. Leurs sympathies n?ont jamais ?t? aux ma?tres d?bonnaires, mais aux tyrans qui les ont vigoureusement ?cras?es.?C?est toujours ? ces derniers qu?elles dressent les plus hautes statues. Si elles foulent volontiers aux pieds le despote renvers?, c?est parce qu?ayant perdu sa force, il rentre dans cette?cat?gorie des faibles qu?on m?prise parce qu?on ne les craint pas.?Le type du?h?ros?cher aux foules aura toujours la structure d?un?C?sar. Son panache les s?duit, son autorit? leur impose et son sabre leur fait peur.

Toujours pr?te ? se soulever contre une autorit? faible, la foule se courbe avec servilit? devant une autorit? forte. Si la force de l?autorit? est intermittente, la foule, ob?issant toujours ? ses sentiments extr?mes, passe alternativement de l?anarchie ? la servitude, et de la servitude ? l?anarchie.

Ce serait d?ailleurs bien?m?conna?tre la psychologie des foules?que de croire, ? lapr?dominance de leurs instincts r?volutionnaires.?Leurs?violences?seules nous illusionnent sur ce point.?Leurs explosions de r?volte et de destruction sont toujours tr?s ?ph?m?res.?Les foules sont trop r?gies par l?inconscient, et trop soumises par cons?quent ? l?influence d?h?r?dit?s s?culaires, pour n??tre pas extr?mement?conservatrices

Abandonn?es ? elles-m?mes, elles sont bient?t lasses de leurs d?sordres et se dirigent d?instinct vers la servitude.?Ce furent les plus fiers et les plus intraitables desJacobins?qui acclam?rent le plus ?nergiquement?Bonaparte, quand il supprima toutes les libert?s et fit durement sentir sa main de fer.

Il est difficile de comprendre l?histoire, celle des r?volutions populaires surtout, quand on ne se rend pas bien compte des instincts profond?ment conservateurs des foules.Elles veulent bien changer les noms de leurs institutions, et elles accomplissent parfois m?me de violentes r?volutions pour obtenir ces changements ; mais le fond de ces institutions est trop l?expression des besoins h?r?ditaires de la race pour qu?elles n?y reviennent pas toujours. Leur mobilit? incessante ne porte que sur les choses tout ? fait superficielles.?En fait, elles ont des instincts conservateurs aussi irr?ductibles que ceux de tous les primitifs.?Leur respect f?tichiste pour les traditions est absolu, leur horreur inconsciente de toutes les nouveaut?s capables de changer leurs conditions r?elles d?existence, est tout ? fait profonde.?Si les?d?mocraties?eussent poss?d? le pouvoir qu?elles ont aujourd?hui ? l??poque o? furent invent?s les m?tiers m?caniques, la vapeur et les chemins de fer, la r?alisation de ces inventions e?t ?t? impossible, ou ne l?e?t ?t? qu?au prix de r?volutions et de massacres r?p?t?s. Il est heureux, pour les?progr?s de la civilisation, que la?puissance des foulesn?ait commenc? ? na?tre que lorsque les grandes d?couvertes de la?science?et de l?industrie ?taient d?j? accomplies.??

??????????????????????? Gustave Le Bon?(Psychologie des foules, livre I chap 2)

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