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Programme FBI : mille femmes contre mille chevaux

Nous sommes le 18 septembre 1874 à Washington. Le vainqueur de la Guerre de Sécession, Ulysses Grant, 18e président des États-Unis d’Amérique, reçoit en grandes pompes le chef cheyenne Little Wolf dans le cadre solennel du Capitole en présence des membres du Congrès. Pour sceller la paix définitive avec l’État américain et assurer la pérennité du peuple cheyenne, Little Wolf propose un marché au Président…

Entouré de quelques-uns de ses plus fiers guerriers, il a belle allure, Little Wolf, dans sa tenue traditionnelle faite de peaux de cerf aux coutures desquelles pendent des dents de wapitis et les scalps de ses ennemis. Sa silhouette est complétée par des jambières à franges et des mocassins garnis de perles. Son visage altier est souligné par des tresses garnies de rubans de cuivre et de fourrures d’hermine.

Plus que tout, Little Wolf est préoccupé par la probable disparition de la nation indienne, menacée comme les bisons par la conquête des territoires sauvages par les Blancs. Lorsqu’il parle au « Grand Père » (le président Grant), il exprime la fierté de son peuple et lui propose de mêler les sangs blanc et cheyenne afin d’assurer la pérennité des Indiens dans une intégration bénéfique à tous. Solennellement, il dit : « C’est pourquoi nous avons l’honneur de demander au Grand Père le présent de mille femmes blanches. Nous les épouserons afin d’apprendre, à nous et à nos descendants, la vie nouvelle qu’il nous faudra mener lorsque le bison aura disparu. » Malgré le tollé que ces propos provoquent sous la voûte du Capitole, Little Wolf poursuit : « Ainsi, nos guerriers logeront leur graine de Cheyennes dans le ventre des femmes blanches. Elle s’épanouira dans leurs entrailles et la prochaine génération de nos enfants viendra au jour dans votre tribu pour jouir de tous les avantages qui y sont associés. »

Tandis que Julia Grant, présente au côté de son mari, s’évanouit dans un concert d’exclamations indignées, Little Wolf conclut d’une voix ferme et puissante : « En échange des mille femmes blanches, nous vous donnerons mille chevaux. Cinq cent bêtes sauvages et cinq cent autres déjà dressés. Les sangs de nos deux peuples seront irrémédiablement mêlés. »

La réaction est unanime, tant dans la classe politique que dans la presse et la bourgeoisie : cette proposition scandaleuse – livrer des femmes à des « sauvages » contre des chevaux – est inacceptable et doit être rejetée avec la plus grande force.

Toutefois, le président Grant est pragmatique : les terres indiennes ne sont pas encore totalement sécurisées, et cet accord pourrait apporter une solution définitive aux problèmes de colonisation des territoires où vivent les Cheyennes. Encore faudrait-il pouvoir trouver mille femmes volontaires pour se convertir au « camping » et aller s’accoupler avec des peaux-rouges sous des tipis. Un challenge impossible. À moins que… À moins de rendre leur liberté à ces nombreuses femmes qui, dans le pays, croupissent en prison ou dans des asiles d’aliénées, contre un engagement à partir épouser un Cheyenne.

C’est ainsi qu’en grand secret est mis en place le plan FBI : Femmes Blanches pour les Indiens. En échange d’une promesse de discrétion de leur part, les femmes volontaires partiront libres vers les territoires cheyennes, officiellement en mission d’évangélisation. La proposition de l’État américain rencontre un réel succès auprès des détenues et des internées : nombre d’entre elles acceptent le marché pour fuir leurs déplorables conditions de vie carcérale. Quelques femmes libres se joignent même volontairement à elles pour des raisons diverses, notamment religieuses ou scientifiques.

Le 23 mars 1875, un premier train de « missionnaires » s’élance de Chicago pour Omaha puis Fort Sidney sous protection militaire. Là, un convoi de chariots, conduit lui aussi par un détachement de militaires, emmène les « Brides for Indians » vers Fort Laramie puis Camp Robinson, au cœur du Nebraska sauvage. C’est là que les Indiens viendront chercher leurs futures épouses et livrer en échange les chevaux promis. Malgré quelques défections en cours de route, ce premier contingent compte encore un étonnant panel de femmes aux caractères variés et parfois hauts en couleur.

Parmi elles, May Dodd, une jeune mère arrachée à la liberté par la volonté de ses parents, des riches propriétaires terriens, furieux qu’elle se soit mésalliée avec un ouvrier dont elle a eu deux enfants hors mariage. Internée dans un asile pour une prétendue « débauche sexuelle », May Dodd s’est trouvée confrontée à des traitements dégradants – notamment des injections d’eau bouillante dans le vagin et des entraves – ainsi qu’à des viols répétés. Impossible de connaître pire, s’est dit la jeune femme en se portant volontaire pour le plan FBI.

Or, il se trouve que May Dodd a la fibre rédactrice : dès les premiers tours de roue du train qui l’emmène avec ses compagnes vers les grandes plaines du Nebraska, elle confie à un journal intime ses états d’âme ainsi qu’une peinture détaillée des femmes qui l’accompagnent. Cette habitude ne la quittera plus : dorénavant, carnet après carnet, elle relatera les évènements qui se succèderont et décrira en détail les personnages qui graviteront autour d’elle.

Le 8 mai 1875, May Dodd prend ses quartiers dans le wigwam de son futur mari, en compagnie des deux autres épouses de ce chef indien, l’une vieille, l’autre jeune. Une nouvelle vie commence, faite de surprises en tous genres et non dénuée de dangers. Une vie au cours de laquelle May Dodd, devenue Swallow (Hirondelle), découvre la culture et les mœurs de la tribu qu’elle a intégrée…

Mille femmes blanches, publié en 2000 par Le Cherche Midi*, n’est pas un récit historique : les carnets de May Dodd n’ont jamais existé, et s’il y a bien eu une rencontre entre le président Grant et le chef cheyenne Little Wolf, il n’existe aucune trace de l’échange entre les deux hommes. Pourtant, bien que ce roman soit une pure fiction, nombre de lecteurs, tant en France qu’aux États-Unis, s’y sont laissé prendre après avoir lu l’introduction d’un certain J. Will Dodd, un journaliste contemporain descendant de May Dodd, tout droit sorti lui aussi de l’imagination de l’auteur, un dénommé Fergus, en l’occurrence Jim, le talentueux romancier américain et non le modeste chroniqueur de CentPapiers.

Superbement traduit par Jean-Luc Piningre, ce roman, parfois grave, très souvent drôle, est tout au long des chapitres qui s’égrènent caractérisé par ses accents picaresques. Mille femmes blanches est tout à la fois une formidable ode à la différence, un vibrant plaidoyer pour le respect des cultures alternatives, et un hommage mérité au génie des femmes, si fragiles dans leur apparence et si fortes mentalement. Une grande réussite littéraire, incontestablement. Merci, monsieur Fergus !

L’édition originale a été publiée en 1998 aux États-Unis par Saint Martin’s Press sous le titre A Thousand White Women : The Journals of May Dodd.

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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