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Poutine : comment rester aux commandes de la Russie après 2024 ?

« Je suis convaincu que notre pays, avec son vaste territoire, sa structure nationale et territoriale complexe et une grande variété de traditions culturelles et historiques, ne peut pas se développer normalement et, je dirais plus, exister simplement de manière stable sous la forme d’une république parlementaire. La Russie doit rester une république présidentielle forte. » (Vladimir Poutine, le 15 janvier 2020 à Moscou).

Faut-il parler de révolution ? Peut-être pas révolutionnaire, mais historique, certainement, fut le discours du Président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine prononcé le mercredi 15 janvier 2020 devant l’Assemblée Fédérale, qui regroupe la Douma d’État (Chambre basse) et le Conseil de la Fédération (l’équivalent du Sénat), un discours traditionnel chaque année. Tremblement de terre ? Certainement pas, mais grande surprise, à l’évidence puisque tout le monde a été étonné de ce discours, la « communauté internationale », bien sûr, mais aussi et surtout la classe politique nationale.

Rappelons l’histoire avant de parler de ce discours très important, et rappelons aussi l’ambition du « tsar » Poutine, celle de vouloir laisser son nom dans les livres d’histoire à l’égal des grands de la Russie éternelle, et pourquoi pas, Pierre le Grand ? Laisser un nom dans l’histoire, c’est très mégalomaniaque mais c’est assez courant dans l’histoire politique des peuples. Hannah Arendt expliquait d’ailleurs que c’était pour cette raison que les chefs d’État encourageaient les arts car l’art est plus intemporel que la vie politique (d’où les grands travaux d’architecture).

Vladimir Poutine, ex-agent du KGB, était complètement inconnu du grand public russe lorsqu’il fut nommé Premier Ministre (je garderai ce terme même si le terme exact est Président du Gouvernement de la Fédération de Russie) le 9 août 1999 par Boris Eltsine. À l’époque, c’était la valse des Premiers Ministres, Sergueï Stepachine, Evgueni Primakov, Viktor Tchernomyrdine, Sergueï Kirienko, en une seule année, Boris Eltsine avait nommé cinq chefs de gouvernement, tous plus ou moins pressentis comme futurs héritiers. Boris Eltsine était malade et cherchait à se retirer dans la plus grande douceur : ne pas avoir d’ennuis judiciaires ou politiques avec son successeur. Vladimir Poutine, 46 ans à l’époque, semblait « inoffensif », c’est-à-dire, un technocrate modèle, organisé, brillant, sans ambition politique proclamée.

On le sait depuis un certain temps, Poutine n’était pas un pape de transition puisqu’il est à la tête de la Russie depuis ce 9 août 1999, soit plus de vingt ans. Patiemment, progressivement, il a pris ses marques, a conquis ses territoires pour conquérir tout le pouvoir politique avec la grande force d’avoir anéanti toute opposition.

La Russie est-elle une dictature ? Non, à l’évidence non, mais est-elle une démocratie ? C’est difficile de répondre. Il n’y a jamais eu de démocratie pour le peuple russe. C’est une notion très récente, probablement installée avec la perestroïka et la glasnost de Mikhaïl Gorbatchev. Si l’on compare, les États-Unis sont une démocratie depuis plus de deux siècles. La France depuis un siècle et demi. Les démocraties ont besoin d’histoire pour s’affirmer, se perfectionner et même pour se définir.

Ceux qui comparent Poutine à Staline n’ont pas compris grand-chose aux institutions. Poutine est même un anticommuniste. Son principal opposant lors de ses premières élections présidentielles fut Guennadi Ziouguanov, le chef du nouveau parti communiste de Russie (qu’il serait vain de comparer à l’antique PCUS dissout en 1991). Un signe qui ne trompe pas : les références soutenues à la religion (orthodoxe) de Poutine, sa proximité avec son clergé. Et un autre signe, son admiration sans bornes pour Soljenitsyne. Poutine est un libéral en économie, il soutient le capitalisme et veut attirer les capitaux étrangers pour faire redémarrer l’économie russe trop souvent basé sur ses seules ressources énergétiques.

Poutine a même préservé et renforcé l’État de droit. C’est essentiel. Une démocratie doit se baser d’abord sur les textes. Ensuite, elle se base sur leur application par les hommes (et les femmes). Il y a encore des comportements peu démocratiques. Ainsi, on peut citer de nombreuses violations de la liberté d’expression et de la liberté de manifestation. Les médias russes sont quasiment tous à la botte du Kremlin. Si les opposants crédibles n’existent pas, c’est à cause de cette mainmise généralisée du pouvoir sur les médias. Il y a même pire avec l’assassinat d’opposants notoires (Boris NemtsovAnna Politkovskaia, etc.) ou des morts suspectes (Egor Gaïdar, Alexandre Litvinenko, Boris Berezovsky, etc.). Il manque encore beaucoup la sincérité dans cette démocratie, mais il faut compter qu’un pays ne peut pas s’improviser en démocratie sur un claquement de doigts. Cela n’empêche pas les gens de s’exprimer, cela n’empêche pas la présence d’organisations non gouvernementales qui aiguillonnent le pouvoir, font pression. Le régime actuel n’a rien à voir avec la dictature communiste d’il y a trente ans.

Le grand progrès d’aujourd’hui, c’est que l’autocratie de Poutine repose sur lui et pas sur un système voué à perdurer pour des siècles et des siècles comme c’était le cas avec la dictature communiste d’avant 1991. Poutine avait compris dès 1999 que les Russes avaient eu un sentiment d’humiliation avec Boris Eltsine, comme si la Russie était un nouvel eldorado prêt à être conquis par les méchants « Occidentaux » (considérer que les Russes ne seraient pas des « Occidentaux » est à mon avis une erreur tant de culture que de géostratégie, mais je comprends bien leur besoin de se différencier des Européens).

Dès 1999, grâce au vide politique, Vladimir Poutine a ramassé à la petite cuillère le pouvoir. Il fallait ce moment de pouvoir fort, qui a redonné cette fierté aux Russes et qui a replacé la Russie dans le jeu de la « communauté internationale », le jeu d’avant la Révolution russe, sans être un ennemi, mais sans être un vassal. Ce n’était pas facile. C’est la Russie le premier pays qui a soutenu les États-Unis lors des attentats du 11 septembre 2001. Poutine le premier chef d’État étranger à avoir appelé George W. Bush Jr. Même si c’est plus confus aujourd’hui, près de vingt ans plus tard, c’était le nouveau clivage international : les nations contre les terroristes islamistes. Vladimir Poutine a d’ailleurs voulu asseoir son autorité en déclenchant la 2e guerre de Tchétchénie le 26 août 1999, ce n’est pas un hasard. L’ennemi n’est plus américain mais l’islamiste.

Vladimir Poutine est devenu naturellement le dauphin de Boris Eltsine quand ce dernier a démissionné. Vladimir Poutine dirige donc la Russie depuis plus de vingt ans avec alternativement deux fonctions : Premier Ministre du 9 août 1999 au 7 mai 2000 et du 8 mai 2008 au 7 mai 2012, et Président de la Fédération de Russie du 31 décembre 1999 au 7 mai 2008 et depuis le 7 mai 2012. Pour cette dernière fonction, il a été élu et réélu au suffrage universel direct les 26 mars 2000, 14 mars 2004, 4 mars 2012 et 18 mars 2018.

Pourquoi parle-t-on de l’année 2024 ? Parce qu’en principe, Vladimir Poutine sera constitutionnellement conduit à quitter le pouvoir. Ce ne sera pas une « démission » mais une fin de mandat non reconductible. En 2000, et cela depuis 1993, le mandat présidentiel était de quatre ans, avec une limitation à deux mandats successifs. Comme aux États-Unis dont la Constitution fut prise pour modèle par Boris Eltsine. Vladimir Poutine préfère plutôt la Cinquième République française comme modèle constitutionnel.

En 2008, Vladimir Poutine ayant accompli deux mandats successifs, ne pouvait pas se représenter à l’élection présidentielle. Il aurait pu faire comme l’a fait récemment Xi Jinping ou même Hugo Chavez il y a un peu plus longtemps, à savoir changer le texte constitutionnel et faire sauter ce verrou juridique pour pouvoir se présenter une troisième fois de suite. C’est à cela qu’on peut comprendre que l’État de droit l’emporte sur la volonté autocratique en Russie.

Vladimir Poutine, au lieu de changer le texte, a plutôt rusé. Personne n’a été dupe mais la Constitution ratifiée par référendum le 12 décembre 1993, non modifiée sur ce point précis, a été respectée. Il a pris un prête-nom, Dmitri Medvedev, numéro deux du gouvernement de l‘époque, homme plutôt intelligent et même « libéral » (en politique comme en économie), un intello de Saint-Pétersbourg (la ville de Poutine), mais visiblement sans aucune personnalité.

Homme loyal et fidèle, Dmitri Medvedev a été élu Président de la Fédération de Russie le 2 mars 2008 pour un mandat de quatre ans, gardant au chaud la place pour son prédécesseur qui, en attendant, est devenu chef du gouvernement. En 2012, Vladimir Poutine pouvait ainsi se représenter à nouveau à l’élection présidentielle pour une nouvelle série de deux mandats, mais par la loi constitutionnelle du 30 décembre 2008, il avait en revanche fait adopter une révision constitutionnelle pour allonger le mandat présidentiel à six ans. Son second mandat de six ans se termine ainsi le 7 mai 2024.

Entre-temps, le loyal et fidèle Dmitri Medvedev est devenu Premier Ministre, à partir du 8 mai 2012. Ce jeu d’alternance qui n’en était pas une, non seulement n’a dupé personne mais était particulièrement hypocrite. Personne, dans aucun pays, n’a usé de cette ruse institutionnelle pour se maintenir au pouvoir : soit on respectait l’esprit des textes et le dirigeant ne cherchait pas à rester en place, soit au contraire, on changeait les textes, parfois par un coup d’État, et on se maintenait au pouvoir manu militari (c’était le cas pour Louis Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851, il n’avait été élu le 11 décembre 1848 que pour un mandat de quatre ans non renouvelable immédiatement, il a préféré se faire proclamer Président à vie puis Empereur l’année suivante).

En 2024, Poutine aura 71 ans et ne semble pas prêt à quitter le pouvoir. Alors, comment va-t-il s’y prendre ? On pourrait imaginer qu’il refasse le coup de 2008, à savoir remettre Dmitri Medvedev à la Présidence et lui à la tête du gouvernement, mais pour une durée de six ans, ce serait un peu long pour attendre un prochain mandat présidentiel (Poutine aurait alors 77 ans en 2030). On pourrait imaginer aussi qu’il change la Constitution et fasse sauter ce verrou de limitation.

Ce 15 janvier 2020, on a pu comprendre que Poutine va changer très profondément la Constitution. Plus exactement, pas la changer, mais la modifier. C’est pour cette raison que quelques heures plus tard, Dmitri Medvedev, très impopulaire dans son pays, notamment en raison d’une réforme des retraites, a démissionné ainsi que son gouvernement : « Nous, en tant que gouvernement de la Fédération de Russie, devons donner au Président de notre pays les moyens de prendre toutes les mesures qui s’imposent. C’est pour cela (…) que le gouvernement dans son ensemble donne sa démission. ». Dmitri Medvedev a été immédiatement nommé Vice-Président du Conseil de Sécurité de Russie par Poutine (poste qu’il venait de créer).

Une nouvelle phase arrivait et il fallait donc de nouvelles loyautés. Dmitri Medvedev fut remplacé le jour même par un inconnu de la classe politique russe, Mikhaïl Michoustine (53 ans). Le nouveau chef du gouvernement est un technocrate, le patron du fisc russe depuis presque dix ans, depuis avril 2010 (il a fait augmenter nettement le taux de recouvrement des impôts). On imagine sans mal qu’il connaît donc la situation fiscale de tous les responsables politiques (au cas où).

Mikhaïl Michoustine a pris ses fonctions le jeudi 16 janvier 2020 après avoir reçu la confiance de la Douma d’État par 363 voix (contre zéro opposition).

Revenons au discours de Vladimir Poutine le 15 janvier 2020.

Parmi les points abordés, la faible natalité russe (elle est dramatique) et des mesures incitatives pour la redresser (avec des avantages donnés dès le premier enfant). Mais le plus important fut la révision de la Constitution qu’il s’apprête à faire, qu’il considère très large et qu’il veut faire ratifier par le peuple lors d’un référendum : « Je juge nécessaire de soumettre au vote des citoyens du pays l’ensemble des révisions de la Constitution proposées. ». Gageons qu’il n’aura pas de mal à obtenir l’appui populaire, d’autant plus que beaucoup de mesures tendent à donner plus de pouvoir au Parlement au détriment du Président.

Il n’y a pas eu beaucoup de révisions de la Constitution depuis le 12 décembre 1993, quatre : le 30 décembre 2008 (prolongation de la durée du mandat présidentiel de quatre à six ans et du mandat de la Douma d’État de quatre à cinq ans), le 5 février 2014 (suppression de la Haute Cour d’arbitrage), le 21 mars 2014 (création de deux nouveaux sujets de la Fédération, la République de Crimée et Sébastopol) et le 21 juillet 2014.

Il ne faut cependant pas croire que toutes les mesures présentées vont dans le sens de plus de démocratie. Ainsi, Poutine veut rendre plus strictes les conditions pour être candidat à l’élection présidentielle russe en imposant l’obligation de résidence en Russie depuis au moins vingt-cinq ans et ne pas avoir une double nationalité ou un permis de séjour d’État étranger « non seulement au moment de leur participation à l’élection, mais également par le passé ». Si cet aspect ne concerne qu’un nombre très limité de candidats potentiels, comme il y a déjà un vide pour avoir un candidat d’opposition qui en a la stature et la capacité de rassemblement, accroître les contraintes rend encore plus difficile d’en trouver, surtout avec des mesures rétroactives en ce qui concerne des cartes de séjour dans des pays étranger. Lui-même, d’ailleurs, résidait en Allemagne de l’Est (à Dresde puis Berlin) lorsqu’il travaillait pour le KGB, d’août 1985 à février 1990, il devait nécessairement avoir un permis de séjour longue durée…

Autre mesure restrictive : l’interdiction aux gouverneurs (chefs des sujets de la Fédération), parlementaires, membres du gouvernement, juges d’avoir la double nationalité ou un permis de séjour permettant de résider de manière permanente dans un pays étranger : « L’idée, la mission du service public, c’est le service, et la personne qui choisit cette voie doit d’abord décider par elle-même qu’elle lie sa vie à la Russie, à notre peuple, et pas autrement, sans hésitations et arrière-pensées. ». Quid des ambassadeurs ?!

Poutine souhaite aussi, dans un élan nationaliste, transformer complètement la hiérarchie des normes en considérant la primauté du droit national sur le droit international : « Il est temps d’apporter à la loi suprême du pays certaines modifications qui garantiront directement la primauté de la Constitution russe dans notre espace juridique. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela veut dire que les dispositions de la législation internationale et des traités, ainsi que les décisions des organes internationaux, peuvent s’appliquer sur le territoire de la Russie uniquement dans la mesure où elles n’entraînent pas de restriction des droits et libertés de l’homme et du citoyen, et ne contredisent pas notre Constitution. ».

Ce point mériterait un débat entre experts constitutionnalistes, car cela va à l’encontre de tout le droit international. Ainsi, les traités internationaux ont en principe une valeur juridique plus importante que le droit national. Vladimir Poutine semble sous-entendre (à tort) que la primauté du droit national sur le droit international favoriserait les droits de l’homme, mais la réalité est justement l’inverse : ce sont les conventions internationales (de très nombreuses) qui ont renforcé les libertés des citoyens des pays signataires. On peut citer les droits des enfants, et l’une des premières, les Accords d’Helsinki qui ont donné dans les années 1970 un cadre juridique aux revendications de « dissidents » soviétiques comme Andrei Sakharov.

Cela dit, les autres mesures renforcent plutôt la démocratie russe. Ainsi pour la limitation à deux mandats présidentiels successifs. Vladimir Poutine propose de supprimer le mot « successifs », ce qui empêcherait définitivement de faire comme il l’a fait puisqu’il a eu en tout quatre mandats (cinq si l’on compte que pour les deux derniers, il a augmenté de 50% leur durée), voire six si l’on prend en compte celui de Dmitri Medvedev : « Je ne considère pas cette question comme une question de principe, mais je suis d’accord avec cela. ».

Plus cruciale, la nomination du Premier Ministre : il souhaite que la Douma d’État ratifie non seulement la nomination du Premier Ministre mais aussi des ministres : « Je propose de modifier cela et de confier à la Douma d’État non seulement la concertation, mais aussi l’approbation de la candidature du chef du gouvernement de la Fédération de Russie, puis sur sa proposition (…), de tous les vice-premiers ministres et ministres fédéraux. ». Ces membres du gouvernement ne pourront plus être remplacés par le Président de la Fédération sans cette nouvelle procédure.

Cela n’est pas incompatible avec le maintien d’un régime présidentiel fort (voir en haut de l’article). Cela signifie que le pouvoir présidentiel de destitution du Premier Ministre et des ministres reste maintenu.

Poutine propose une autre mesure pour renforcer (en théorie) l’État de droit. Il s’agit de donner au Conseil de la Fédération (le Sénat) le pouvoir de destituer les juges des Cours suprême et constitutionnelle sur proposition du Président de la Fédération. En fait, il n’est pas sûr que l’important soit dans ce pouvoir de destitution de certains parlementaires mais plus dans la capacité du Président à proposer cette destitution, auquel cas cela signifierait au contraire un élargissement du pouvoir du Président à choisir ou limoger des juges suprêmes. Poutine justifie sa proposition ainsi : « Le système judiciaire, les Cours suprême et constitutionnelle, joue un rôle clef pour garantir la légalité et les droits des citoyens. Je souligne que non seulement le professionnalisme des juges, mais aussi leur crédibilité devraient être inconditionnels. La justice et le droit moral de prendre les décisions qui affectent la vie des gens ont toujours été d’une importance primordiale. La loi fondamentale ne doit consolider et protéger l’indépendance et les principes de leur subordination que par la Constitution et la législation fédérale. ».

De même, il souhaite adopter ce qui existe depuis une cinquantaine d’années en France, à savoir les contrôles de constitutionnalité des lois avant leur promulgation. La France est très en avance dans ce domaine (j’y reviendrai cette année). Il s’agit de vérifier que les parlementaires n’ont pas adopté dans leurs lois des dispositions qui seraient contraires à la Constitution (en France, on dirait plutôt au « bloc de constitutionnalité » dont peut faire partie, par exemple, une simple loi comme celle du 9 décembre 1905 sur la laïcité), en particulier au sujet des libertés publiques.

Avec les mots de Poutine : « Afin d’améliorer la qualité de la législation nationale, afin de mieux défendre les intérêts des citoyens, je propose de renforcer le rôle de la Cour constitutionnelle, c’est-à-dire de lui donner les moyens de vérifier à la demande du Président la conformité à la Constitution des projets de loi adoptés par l’Assemblée Fédérale avant leur promulgation par le Président. ».

Notons à cet égard que cette disposition n’est pas suffisante, et c’était quasiment la même inscrite en 1958 en France (au-delà du Président de la République, les présidents des deux assemblées pouvaient aussi demander ce contrôle de constitutionnalité). C’est le Président Valéry Giscard d’Estaing qui a étendu l’initiative du contrôle de constitutionnalité en permettant à l’opposition de saisir le Conseil Constitutionnel (et le Président Nicolas Sarkozy a fait encore beaucoup plus avec la QPC sur laquelle je reviendrai).

Enfin, Vladimir Poutine propose aussi d’inscrire dans la Constitution russe deux mesures déjà appliquées mais seulement par des lois simples : le salaire minimum et l’indexation des retraites. Salaire minimum : « J’estime nécessaire de consacrer directement dans la Constitution la disposition selon laquelle le salaire minimum en Russie ne peut pas être inférieur au minimum vital de la population active. ». Retraites : « Fixer dans la loi fondamentale les principes de retraites dignes. Cela signifie appliquer une indexation régulière des pensions de retraite. ».

Je ne peux pas m’empêcher de penser, parce qu’il est un habile homme politique qui connaît bien la vie politique intérieure d’autres pays, que Vladimir Poutine a proposé ces mesures économiques à inclure dans la Constitution dans un but de faire un double clin d’œil narquois : à l’Union Européenne qui va devoir négocier pour éventuellement instituer un salaire minimum européen (la partie n’est pas gagnée), et à la France elle-même, du moins au gouvernement français et au Président Emmanuel Macron, enlisés dans un pays paralysé par les grèves contestant la réforme des retraites et auparavant, par les gilets jaunes qui avaient protesté contre la désindexation des pensions de retraite en 2018.

Ces annonces ont surpris tout le monde, et surtout, ont pris de court tout le monde. Il est clair que ces modifications constitutionnelles ont pour objectif de préparer l’après-2024 et il est peu crédible d’imaginer que Vladimir Poutine puisse renoncer à son pouvoir ou à son influence sur un pays qui n’a connu, en vingt ans, qu’un seul leader sans aucune autre personnalité forte.

Certains ont imaginé qu’en quatre ans, Vladimir aurait encore le temps de faire cette Arlésienne que serait la réunion de la Russie et de la Biélorussie, avec un Président qui chapeauterait les deux pays. C’était le rêve du Président biélorusse Alexandre Loukachenko qui se voyait en nouveau Staline, mais l’idée que Vladimir Poutine puisse présider une confédération russo-biélorusse reste cependant peu réaliste et peu crédible.

En revanche, il y a une autre possibilité pour rester au pouvoir. Car j’ai oublié une autre proposition de révision constitutionnelle de Vladimir Poutine. Le 1er septembre 2000, il avait réuni dans une structure informelle, qu’il a appelée « Conseil d’État », un organe consultatif réunissant les chefs des sujets de la Fédération et les présidents des deux assemblées de l’Assemblée Fédérale, ainsi que les représentants du pouvoir central dans les districts fédéraux. Le Président de la Fédération est le Président du Conseil d’État.

Ce que veut Poutine, c’est constitutionnaliser l’existence de ce Conseil d’État : « À mon initiative, le Conseil d’État (…) a été réactivé. Au fil du temps, le Conseil d’État a démontré une haute efficacité. Ses groupes de travail assurent un examen professionnel, complet et de haute qualité des questions les plus importantes pour les citoyens du pays. Je crois qu’il serait approprié d’inscrire le statut et le rôle correspondant du Conseil d’État dans la Constitution de la Fédération de Russie. ».

Voici ainsi une piste pour conserver le pouvoir : que la Présidence du Conseil d’État ne soit plus attribuée au Président de la Fédération …mais à Vladimir Poutine lui-même. Avec des prérogatives qu’il aura rédigées minutieusement à l’occasion de cette révision de la Constitution.

Car de cette surprenante annonce, il y a deux interprétations. Les plus poutinolâtres, dont l’allégeance est un peu trop visible, vont y voir un acte exceptionnel de démocratie et l’idée que Poutine va laisser à ses successeurs une démocratie apaisée. Mais franchement, qui peut le croire raisonnablement ? Alors que Erdogan, Xi Jinping, Sissi, au contraire, ont installé durablement leur leadership dans un cadre constitutionnel qui les avantage ? Les plus réalistes se disent que Vladimir Poutine, suffisamment fin et habile pour rester dans le cadre de l’État de droit, va chercher une voie nouvelle pour conserver son pouvoir tout en quittant la Présidence de la Fédération. Ce n’est pas un hasard s’il veut réduire une partie des prérogatives présidentielles.

Poutine peut néanmoins observer d’autres modèles. Le premier est celui de Deng Xiaoping qui, jusqu’à la fin de sa vie, a toujours eu une grande influence sur le pouvoir mais n’a jamais eu de titre officiel si ce n’est la très stratégique présidence de la Commission militaire (en d’autres termes, le contrôle de l’armée).

Le deuxième est récent, il est au Kazakhstan, où le chef d’État a été longtemps classé numéro un parmi les dictateurs du monde. En effet, Noursoultan Nazarbaïev, patron du parti communiste kazakh au moment du délitement de l’URSS, a été Président de la République du Kazakhstan du 24 avril 1990 au 20 mars 2019 et le 20 mars 2019, il a laissé son poste sans pour autant renoncer au pouvoir en restant Président du Conseil de sécurité et « chef de la nation », titre obtenu par une révision de la Constitution en 2010 et une loi de 2018. Sa fille a été élue Présidente du Sénat et son neveu Vice-Président du Conseil de Sécurité. Cela tombe bien, Vladimir Poutine (actuel Président du conseil de Sécurité de la Russie) vient de nommer son fidèle Dmitri Medvedev Vice-Président du Conseil de Sécurité. « The Economist » considère qu’il est encore le leader du Kazakhstan.

Le troisième exemple, c’est Singapour. Lee Kuan Yan fut le père de l’indépendance, Premier Ministre de Singapour du 5 juin 1959 au 28 novembre 1990, mais il fut considéré, jusqu’à sa mort le 23 mars 2015, comme ayant une influence déterminante dans la vie politique (il fut « ministre senior » du 28 novembre 1990 au 12 août 2004 puis « ministre mentor » du 12 août 2004 au 21 mai 2011 quand le gouvernement était dirigé par son fils Lee Hsien Loong) : « Même sur mon lit de mort, même si vous êtes sur le point de m’enterrer dans ma tombe, si je sens que quelque chose ne va pas bien, je me lèverai. » (9 août 1988).

Le quatrième exemple, c’est la Corée du Nord, dont le chef d’État, Kim Jong-Un, officiellement « Dirigeant suprême de la République populaire démocratique de Corée » depuis le 17 décembre 2011, est en lien de subordination avec son grand-père, Kim Il-Sung, mort le 8 juillet 1994 certes, mais promu le 5 septembre 1998 « Président éternel de la République » par son fils Kim Jong-Il.

Le cinquième exemple, c’est la République islamique d’Iran dont le dirigeant effectif n’est pas le Président de la République élu au suffrage universel direct, mais le Guide suprême de la Révolution, placé à vie, Ali Khamenei depuis le 4 juin 1989.

Alors, Président du Conseil d’État, Président du Conseil de Sécurité, Président de la Commission militaire permanente, Chef de la Nation, Ministre mentor, Président éternel, Guide suprême… Dans un pays dont la longue tradition du siècle dernier fut de ne pas laisser le pouvoir au chef de l’État (pendant la dictature communiste), Vladimir Poutine n’a pas encore décidé quelle carte il va jouer avec cette révision constitutionnelle à enjeu politique majeur. Et dans tous les cas, cela concerne aussi la France et l’Europe, car l’avenir politique de la Russie aura nécessairement des impacts sur l’Europe et sur le reste du monde.

Sylvain Rakotoarison (16 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu

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