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Centpapiers

  • Pourquoi se battre à la guerre ?

    11 novembre 2007 | 0 commentaire(s) | vu 540 fois

    La Grande Guerre se démarque des conflits précédents par son ampleur et son intensité. L’industrie lourde, la logistique moderne et l’implication totale des sociétés seront mis en marche pour se défendre face à l’ennemi.

    Avec un recul, il peut être difficile de cerner la volonté qui animait les combattants. Se battre par contrainte ou avec consentement ? Il apparaît que le sujet a alimenté la recherche académique au point d’en dégager de grandes théories. Deux grandes tendances sont observables dans l’historiographie : la thèse de la société tournée vers le progrès (l’individu civilisé a été contraint de se battre) ainsi que la thèse de la société perméable (l’individu peut consentir à se battre). Les concepts de « dynamisme européen/civilisation des mœurs » et de « brutalisation des société/culture de guerre » étant diamétralement opposés, ils vont proposer des avenues différentes pour expliquer les phénomènes observables dans les rapports sociaux en Europe.

    La continuité du sociologue Norbert Elias

    Dans son livre Sur le processus de civilisation, l’auteur énonce une tendance lourde qui neutralise le caractère violent des individus par un processus d’encadrement extérieur et une régulation interne (auto contention). Sa théorie échelonnée sur un grand espace temps est orientée vers l’idée d’une marche irrésistible du progrès. Elle fait abstraction de la Grande Guerre qui semble un accident de parcours fortuit. La « civilisation des mœurs » énonce « le lent reflux de la violence sociale dans la civilisation occidentale à partir des débats de l’époque moderne ». Le progrès qu’il qualifie de lent processus est porteur d’amélioration certaine tel qu’une sensibilité accrue face à la mort et la violence.

    Arguments en faveur de la contrainte (dynamisme européen)

    Le conflit de la Première Guerre mondiale serait un cas isolé dans la trame du temps. Cette guerre serait l’exception à la règle. Elle ne fait que ralentir la longue marche déjà en cours de la progression de l’humanité vers une civilisation détachée des pratiques barbares. Pour faire la démonstration de cette vision ethnocentrique véhiculée par les défenseurs du combattant « contraint » de se battre, nous allons énumérer les arguments possibles pour défendre ce point de vue. Les éléments suivants peuvent influencer la perception des individus concernant une Europe civilisée qui par sa culture peut illuminer par son exemple.

    Tout d’abord, examinons cette représentation mentale et abstraite du concept de « civilisation des mœurs ». Ce terme évoque en quelque sorte un stade social supérieur, un aboutissement à un long processus d’acquis positifs. La barbarie étant l’élément à proscrire sous toutes ses formes. L’abus de la force, l’intimidation et la soumission sont des gestes que l’on retrouverait moins dans la description d’un corps social européen progressiste. Le sociologue Elias fait la démonstration de l’assouplissement des mœurs et il l’explique par le degré de sensibilité des individus au sein de cette « communauté de la raison ». Néanmoins, se résoudre à faire l’emploi de la violence peur devenir nécessaire, la guerre connaît aussi un développement similaire dans lequel des règles humanisent les conflits. L’auteur réfère à l’époque médiévale (guerre brutale et sanglante) en comparaison aux conflits modernes (code d’honneur et respect de l’ennemi). Ce terme idéal tel que proposé par l’Allemand Elias admet le mouvement possible, des zones de turbulence. Cependant, d’aucune manière il va admettre une cassure et une radicalisation de cette société qui tend vers un stade de développement. La thèse s’appui sur les phénomènes de « self control » et de l’augmentation du seuil de sensibilité.

    Pourtant, les individus issus de cette évolution ont combattus durant la Grande Guerre. Les défenseurs de la dynamique européenne vont insister sur l’élément de la contrainte. Autrement, il aurait été impossible de persuader et de convaincre les individus d’aller contre leurs valeurs morales. D’autres arguments comme la persistance de système de valeur et le culte des morts viennent affirmer que malgré la guerre à grande échelle, il reste un fond d’humanité. Les valeurs morales supérieures ont préséances sur la sauvagerie. En fait, c’est la croyance sincère face aux atrocités ennemies qui va contraindre le soldat de défendre son sol et sa nation. On se sent obligé de défendre les valeurs justes de la civilisation occidentale contre la barbarie. Cependant, il ne faut pas oublier que les antagonistes avaient exactement la même croyance, celle de se battre contre l’infamie.

    Ensuite, dans l’historiographie suivant l’arrêt du conflit, nous pouvons dégager une tendance à faire la promotion du soldat comme victime de la guerre. Celui-ci ayant subi le front et étant le détenteur de l’expérience des tranchées, il se situe comme l’objet d’une terrible épreuve. On remarque que le soldat et le civil sont deux entités distinctes. Cette différence démontre que le citoyen civilisé doit se différencier du militaire qui lui doit se salir les mains à l’occasion. On insiste aussi sur le fait que les pratiques guerrières tendent à se civiliser et même à disparaître devant l’émergence de solution réfléchie.

    Par après, le pacifisme déployé par les anciens combattants , les témoignages des acteurs du conflit ainsi que le « discours de l’arrière » servent bien l’argumentation des tenants de la « contrainte ». Tout d’abord, les vétérans aspirant à la paix, qui sont devenus partisans de l’apaisement et du calme vont servir d’instrument pour outiller l’argumentaire en faveur d’une Europe des valeurs. La victimisation et le plaidoyer pour l’harmonie seront les éléments du discours de ces combattants. Ensuite, nous pouvons énoncer que les réalités vécues sur le terrain et celle à l’arrière peuvent créer une distorsion. Les combats peuvent alors paraître fantastiques ou bien irréels, donc difficile à croire. On peut alors se mettre à douter de ces exploits ou encore être simplement dépassé par les événements. La perception du combat vue de l’extérieur fait en sorte que la mort peut sembler indolore, propre et abstraite. Elle est traitée comme une donnée numérique.

    Comment expliquer que des citoyens tant civilisé est pu accepter de combattre sous le feu nourri de l’ennemi sans broncher ? La répression serait la réponse à ce questionnement. Cet outil nécessaire est l’élément de contrainte ultime pour motiver les troupes à ne pas se mutiner. Les fraternisations avec l’ennemi, les désertions et les mouvements de mutinerie seraient des manifestations humaines prouvant que la société européenne était en proie à un combat de valeurs morales. Elle se battait contre elle-même et seul un appareil répressif puissant pouvant contraindre les individus à combattre.

    Ignorant la montée des extrêmes, l’Italie fasciste, la crise espagnole, l’Allemagne hitlérienne et l’URSS, la position du « dynamisme européen » met en avant-plan le succès des démocraties et effectue une périodisation du progrès social qui semble toujours avancer malgré tout. Comme une espèce de force irrésistible qui va permettre aux individus de se dégager des tendances et comportements immoraux. L’utilisation de la violence, dans ces conditions, ne peut-être que limitée, encadrée et elle ne peut surpasser les débordements connus lors de conflit précédent. La vie a une valeur inestimable, le traitement conféré aux morts toujours aussi présent sur le champ de bataille où l’on tente de récupérer les dépouilles de ses camarades.

    La contrainte au combat proviendrait aussi par la diffusion d’atrocité commise. Elle serait en fait un instrument où le faux et le vrai se côtoie, ces événements épouvantables auraient servi de motivateur pour biaiser l’opinion. Une propagande efficace pour miner l’esprit remarquable de cette civilisation aux mœurs élevées. Cette guerre une fois terminé, le Bien ayant gagné, on retourne alors à un état normal, constructif et tourné vers la promotion des idéaux civilisationnels. Il s’agit d’une vision sans trop de nuance qui n’admet pas que les nationalismes qui s’entrechoquent appartiennent tous à cette même civilisation.

    Ensuite, quelle est la définition du meurtre sous l’angle des « contraints » ? Il s’agit d’une abomination. En effet, cet acte est une finalité, une issue impossible à entretenir. Le fait de tuer ne semble jamais positif. Dans un sens, le fair-play, les règles de combat, le respect des conventions et des lois semblent plus ce qui importe que de tuer son adversaire. Dans cet approche civilisée, on peut combattre et tuer son ennemi, mais il est possible de le faire dans un cadre raffiné qui est loin des méthodes barbares.

    La guerre terminé, l’esprit de la raison reprend droit de cité, il est possible de voir les individus reprendre les activités telles qu’ils les avaient laissés la veille des combats. Cette guerre ayant été rendue possible par la manipulation des esprits et aussi par le développement d’un sentiment d’obligation, elle est maintenant critiquée et vilipendée par ceux qui se souviennent. La Der des Ders est une dure leçon qui laisse émerger cette volonté de progrès si chère aux partisans d’une Europe qui illumine par sa sagesse et son avancement.

    La rupture selon Georges Mosse

    Historien spécialisé sur la question de l’extrême droite en Allemagne, Georges Mosse va faire la démonstration dans son livre Fallen soldier d’une radicalisation de la violence en quelque sorte souhaitée par les antagonistes du conflit de la Grande Guerre. Cet état de fait serait l’élément déclencheur d’une mutation sociale. Cette transfiguration serait source d’une désintégration des valeurs morales et d’une croyance irrationnelle dans des motivations destructrices.

    Arguments en faveur du consentement (culture de guerre)

    En contrepartie de l’explication « contraignante » nous retrouvons une thèse qui met en doute l’essence même d’une Europe plus avancée aux niveaux des mœurs. Les termes « rupture », « brutalisation des sociétés » et finalement « culture de guerre » remettre en question les fondements de cette société soi-disant progressiste. On définit la culture de guerre comme étant : « la manière dont les contemporains se sont représentés et ont représenté le conflit » . On parle alors d’une Europe divisée et tendue, loin de cet idéal social d’un continent partageant des valeurs communes. La tension est immense et elle se présente sous plusieurs formes. La guerre sera retardée au maximum mais dès le début du conflit, le combat est accepté. La vision linéaire d’un progrès social ne tient plus la route. Elle est maintenant rompue et le conflit laissera des cicatrices qui vont marquer longtemps les rapports entre individus et les collectivités. L’héritage de cette cassure sera porteur des germes destructeurs tel que le nazisme. La guerre met en relief le recul de la société, elle va tomber avec une étonnante rapidité dans des comportements supposément liés à une étape antérieure de son développement. Les soldats vont consentir à se battre et ils vont le faire avec enthousiasme et une agressivité inégalée dans le début du conflit. Alors de manière spontanée et soudaine, ces hommes se transforment en soldat adoptant un style de combat nouveau genre. Les méthodes guerrières deviennent sophistiquées et en même temps barbares. La cible devient tout ce qui appartient à l’autre camp : soldats, civils et prisonniers.

    L’aptitude de « self control » est démentie. Le viol, l’assassinat, l’exécution sommaire ont pour dénominateur commun la négation de la vie. Aucune armée n’enseigne ou encourage ces gestes particuliers, ils sont de l’initiative de la soldatesque. Ces actes ne sont pas le fait de tous, mais ils prennent une ampleur inégalée. Pour ce qui est des valeurs humaines qui persistent, elles représentent la volonté des individus de vivre normalement dans cette situation anormale. Elle ne démontre en rien la supériorité d’une civilisation en comparaison à une autre. La camaraderie et une forme d’empathie pour l’ennemi qui partage les mêmes horreurs vont développer des sentiments forts qui vont transparaître dans leur perception de la société civile.

    Le culte des morts est un autre élément qui subit une redéfinition. La haine ethnique touchera autant les vivants que les morts. Les corps ennemis seront sujets à la profanation et aux sacrilèges. Aucun respect est envisagé ou possible car ces cadavres sont considérés comme des nuisances. Les soldats vont continuer à récupérer leurs morts mais l’ennemi aura souvent un traitement inégal. Ce traitement des morts deviendra même source de conflit même après la guerre. En effet, l’ennemi continu à occuper la terre, il devient source de malaise et aussi de mépris. Le choix de couleur des pierres tombales (blanche pour les Français, noire pour les Allemands est chargé en symbolique.)

    La recherche de cohésion suite au conflit aura comme résultat une autre avenue que le pacifisme. La radicalisation de la société et en particulier dans le champ politique sera le symptôme d’une Europe ayant choisie de combattre et dans laquelle une partie de cette collectivité n’est pas satisfaite de l’issue des combats. La rage xénophobe et l’exclusion sociale des minorités démontre aussi les limites de la thèse d’Elias. La violence a transmis un sentiment d’intolérance. Elle banalise la violence et le recours à celle-ci. On peut affirmer que la guerre continue sur plusieurs aspects, le conflit armé est en veille et il n’attend qu’un déclencheur. Une preuve de cette dégradation sociale est l’assouplissement des lois en Allemagne concernant le meurtre politique ainsi que le laisser aller généralisé laissant le chemin libre au courant extrémiste.

    Un autre aspect de la Grande Guerre pouvant infirmer ou confirmer l’une ou l’autre des thèses serait les mouvements de mutinerie et de désertion. Cet élément semble avoir été mal interprété, il ne s’agirait pas d’une preuve supplémentaire appuyant la « contrainte ». Au contraire, les soldats désiraient en finir rapidement de la guerre mais ils voulaient surtout se battre efficacement. Leur rébellion contre les états major se voulait avant tout une tentative de faire réaliser aux commandements la nécessité d’adopter des stratégies gagnantes. Ils consentent toujours de se battre mais dans l’optique de la victoire. Aucun contrainte n’a réellement été efficace pour faire combattre ces soldats, ils avaient toujours la volonté de poursuivre les hostilités mais de manière judicieuse.

    Le phénomène de la violence a été déterminant dans ce conflit. Il se démarque des conflits précédents et on voit une augmentation des comportements agressifs transféré sur l’ensemble de la communauté ennemie. Il n’y a pas vraiment de transition entre la vie civile et l’épreuve militaire. Les citoyens se transforment spontanément en combattants usant des techniques de guerre les plus agressives possibles. Le recours à cette violence semble être commun à l’ensemble des belligérants en cause. Cette nouvelle manière de combattre est en quelque sorte une mode, une entente tacite provenant d’une tension immense et accumulée. La peur de l’Autre, les tensions ethniques et religieuses, les représentations caricaturales et l’incarnation du Mal feront en sorte de motiver d’avantage les soldats au front. Devant cette peur de l’anéantissement, ils choisissent de tenir et de s’imposer. Détruire l’autre ou subir le même sort, voilà ce qui motive les soldats.

    La vie va perdre de sa valeur. L’indifférence et la banalité devant la mort qui est si quotidienne causera une perte de sensibilité profonde. L’ennemi en sera la première victime. Georges Mosse parle d’une « déshumanisation » de l’ennemi qui est conséquence à la différenciation même dans la mort. Pour ce qui est de la mort, elle passe vite d’un événement tragique à une notion épurée. La survie étant l’objectif du soldat, l’apitoiement n’est pas une stratégie très utile lorsque la mort semble commune et familière. Ajoutons que la propagande concernant ces atrocités n’était en fait qu’un outil pour confirmer ce que tous savaient déjà. Une forme de renforcement pour conditionner les esprits certes, mais le choix de défendre sa patrie était directement lié à l’action sur le terrain et non pas les messages véhiculés par les états major. Cette épreuve va marquer les individus, ils vont devenir perméables et sensibles à des tendances et des positions plus radicales.

    Analyse du phénomène de la radicalisation de la société en Allemagne

    La transition difficile vers la paix en Allemagne où certains individus poursuivent les hostilités est l’un des symptômes qui peut démontrer que l’Europe a été atteinte par un mal. La société idéalisée est maintenant fragmentée et certain membre de sa famille se radicalise. Nous le constatons dans la partie « La brutalisation du champ politique allemand » contenue dans le livre De la grande guerre au totalitarisme de Georges L. Mosse.

    Le combat continue, en Allemagne, même suite à l’arrêt de la première guerre mondiale. L’auteur qualifie ce transfert de « brutalité politique ». L’état allemand s’administre de manière grossière, il adopte une manière d’agir, une stratégie de plus en plus violente. L’auteur énonce que ce processus est subversif, qu’il pénètre et persiste dans la vie parlementaire. Les partis respectables comme les ailes radicales utilisent une propagande axée sur l’autoreprésentation et la différenciation. Le champ de bataille se trouve maintenant chez les parlementaires et les citoyens allemands. Selon l’auteur, la mort est maintenant un objet de banalité et une réalité abstraite. Les survivants du conflit forme une race d’homme nouveau, on fait l’exaltation d’une humanité purgée lors de ces combats permettant d’accéder à un état « primaire », on délaisse le patriotisme pour le substituer par l’envie de destruction complète de l’ennemi.

    Les fondements de l’extrême droite perpétuent l’idéalisation des valeurs d’entraide et de l’effort ultime. La gauche comme la droite va récupérer cette consécration des valeurs nouvelles issues de la désintégration du tissu social. Les révolutionnaires et les réactionnaires vont propager ces qualités. L’extrême droite va transférer le combat dans la tranchée par une action citoyenne engagée où l’idéal de camaraderie devient un outil de domination. Les camarades priment sur la vie des ennemis extérieurs tout come intérieurs.

    La violence devient la norme sociale. Le parlement allemand devient souple, nous pouvons constater le consentement généralisé dans la société. « La déshumanisation de l’ennemi fut une des conséquences les plus terribles du processus de brutalisation ». Il n’y a plus de tabous, les représentations violentes sont banalisées. Ce syndrome affecte toutes les couches de la société. Le discours jette un discrédit sur l’autre et un blâme des ensembles complet. L’autoreprésentation et la différenciation sont encore plus évidentes en Allemagne où le niveau de vie a diminué drastiquement. Les Juifs deviennent l’exutoire, le bouc émissaire en réaction à l’affaiblissement du tissu social. Le besoin de cohésion dans la société se bâtit sur l’exclusion et un transfert d’affect commun.

    Pour une histoire culturelle, Jean-Pierre Rioux et Jean-Francois Sirinelli

    À la vue de l’Europe prospère et stable, il est difficile, selon les auteurs, de comprendre exactement la volonté des individus ayant acceptés de se battre en masse. De plus, Versailles aurait fossoyé l’Europe avant même qu’elle puisse se remettre de ce conflit douloureux. Elle y perd son rayonnement et se voit maintenant obligée de composer avec un gênant voisin prônant des idées révolutionnaires. Les conséquences de Versailles : une montée du nationalisme allemand, une radicalisation de sa société, une négation des vérités morales et ultimement la consécration du nazisme. La guerre est source de misère et de détresse. Elle va permettre à d’autres ensembles économiques d’émerger et elle ralenti l’Europe dans sa quête de domination culturelle et technologique. Pour ces chercheurs, la guerre « totale » impliquant toute la société aura de grandes conséquences sur les représentations et les mentalités.

    Il y a moins de différence entre les militaires et les civils car le citoyen s’est engagé massivement au front. Pour ce qui est de la mort, elle apparaît comme une abstraction quasi irréelle. L’aseptisation de la mort prend sa source dans les gestes anonymes et les grandes vagues d’assaut commune. L’artillerie rend encore plus impersonnel le phénomène de la mort au combat. On perd le sens de la réalité devant le nombre infini de mort s’accumulant, les individus développent une forme de résistance pour être en mesure de d’affronter la dure réalité. Le détachement nécessaire pour survivre va affecter la vie après la guerre. La société va devenir plus tolérante à la violence. Les auteurs énoncent que la violence directe a existé mais elle sera occultée. Ils constatent le développement d’une « culture de guerre » qui est le résultat d’une volonté de survivre.

    La vision d’Elias n’est pas dénudée de sens car effectivement on peut observer une régression de certain comportement violent dans les rapports sociaux des sociétés en Europe. Cette progression n’est cependant pas l’apanage seul de ce continent et elle ne constitue en rien à un stade évolutif dans lequel les Européens auraient une place de choix. La théorie d’Elias n’explique pas la montée des idéologies irrationnelles et la mutation quasi automatique de simple citoyen en formidable machines de guerre obéissantes et déterminées. Les tenants de la position de la « contrainte » ne parviennent pas à convaincre que les soldats étaient tenu en laissent par la peur et par le déploiement d’un appareil propagandiste efficace. La répression et le conditionnement étaient au rendez-vous, mais ils n’expliquent pas cette volonté guerrière qui s’exprime dès les premiers échanges. D’autre part, nous retrouvons Mosse et ses successeurs, partant de sa théorie de la brutalisation des sociétés, ceux-ci vont amener une nouvelle interprétation de la Première Guerre Mondiale en l’expliquant au travers les principes de la « culture de guerre ». Mosse démontre la rupture que subie le corps social européen, il insiste sur la diffusion certaine de la violence dans les mœurs politiques en Allemagne. Il énonce que cette guerre laissera des traces qui vont déterminer les futures rapports sociaux, démontrant ainsi la fragilité de la thèse d’Elias.

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