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Pourquoi les grands patrons fran?ais sont obnubil?s par les gaz de schiste

PAR?IVAN DU ROY,?OLIVIER PETITJEAN?(6 JUIN 2013)

Lobbying intense ? Bruxelles, recommandations ? r?p?tition aupr?s de l?Elys?e, op?rations s?duction vers les m?dias?: plusieurs groupes fran?ais d?ploient des efforts consid?rables pour plaider la cause des gaz de schiste. Pourquoi une telle insistance?? Qui sont les acteurs de cette guerre d?influence?? On y retrouve Total bien ?videmment, mais pas seulement. Les gaz de schiste cachent de puissants int?r?ts, qui refusent toute transition ?nerg?tique. Enqu?te.

C?est un v?ritable rouleau compresseur qui s?est mis en branle en faveur de l?exploitation des gaz de schiste. Le groupe de travail patronal franco-allemand sur la ??comp?titivit? et la ??croissance?? en Europe, mis en place sous l??gide du Medef et de la F?d?ration allemande des industries (BDI)?[1], en a fait une de ses propositions phares.???L?Europe doit oeuvrer en faveur du d?veloppement des comp?tences industrielles et d?un cadre d?action pour le secteur des gaz non conventionnels?(dont les gaz de schiste, ndlr)???, sugg?re-t-il, dans leur liste de 32 revendications patronales remises ? Fran?ois Hollande et Angela Merkel le 30 mai. A l?automne dernier, un plaidoyer???pour que la recherche sur les techniques d?exploitation des gaz de schiste soit poursuivie??, figurait d?j? parmi les 22 propositions du rapport Gallois sur la comp?titivit? fran?aise.

La proposition faisait d?j? ?cho ? ??l?appel des 98 PDG??, publi? fin octobre parLe Journal du Dimanche?(groupe Lagard?re) qui, eux aussi, insistent pour???se donner les moyens d?explorer et d?exploiter nos ressources nationales comme les gaz de schiste??. Sans oublier la succession de d?clarations gouvernementales ambigu?s et la salve d??ditoriaux ou d?articles (Le Monde,?Le Point,Challenges?) qui, entre juillet et septembre 2012, appelaient ? rouvrir le d?bat.??Profitons de la richesse du sol fran?ais en gaz de schiste?!??, lan?ait Claude Perdriel, patron du groupe?Nouvel Observateur, dans une tribune publi?e parChallenges?du 12 juillet.???Le d?bat n?est pas tranch?, expliquait le Premier ministre Jean-Marc Ayrault un mois plus tard (lire?notre article). Exploiter les gaz de schiste permettrait de faire baisser le prix de l??nergie, cr?erait des emplois, rendrait la France moins d?pendante des co?teuses importations d?hydrocarbures, contribuerait ? la croissance et renforcerait notre ??comp?titivit? au m?me titre que ??la baisse du co?t du travail??. A croire que les ?nergies renouvelables, elles, ne contribueraient ? rien de bien int?ressant.

Bruxelles assi?g?e par les lobbyistes p?troliers

Le ??d?bat?? sur les gaz de schiste agite ?galement Bruxelles. La Commission et le Parlement sont???assi?g?s par les grands acteurs des secteurs p?troliers et gaziers??, estime l?organisation Corporate Europe Observatory (CEO), qui ?tudie les actions de lobbying des grandes entreprises au niveau europ?en.???Entre janvier et ao?t 2012, treize r?unions formelles avec pour th?me les gaz de schiste ont eu lieu entre la Commission et des repr?sentants d?ExxonMobil, Talisman Energy, Shell, Statoil, Halliburton, Chevron et GDF Suez??, d?crit le CEO, dans un rapport publi? en novembre?[2]. Total fait aussi partie de ces firmes d?ployant un lobbying intensif pour tenter de???minimiser les d?g?ts ?cologiques et sociaux de la production de gaz de schiste???et???faire passer le gaz pour une option ?nerg?tique favorable aux climats dans un avenir moins carbon?.???Exemple?: ce voyage de presse financ? par le p?trolier, qui avait donn? lieu ? une s?rie d?articles et d??ditoriaux d?fendant la cause des gaz de schiste dans?Le Monde?[3].

En France, cette offensive industrielle et m?diatique se heurte pour l?instant ? un obstacle de taille?: la fracturation hydraulique, seule technique en vigueur aujourd?hui pour acc?der aux gaz de schiste enferm?s dans la roche, dont l?utilisation est interdite par la loi du 13 juillet 2011. La fracturation hydraulique est excessivement gourmande en eau, recourt ? des produits chimiques, et peut provoquer des remont?es non ma?tris?es de gaz ? la surface, le tout risquant de contaminer nappes phr?atiques, cours d?eau et sols. C?est cet obstacle que s??vertuent ? lever le s?nateur UMP de l?Orne Jean-Claude Lenoir et le d?put? PS du Nord Christian Bataille. Les deux ?lus pr?parent un rapport parlementaire sur les???techniques alternatives ? la fracturation hydraulique pour l?exploration et l?exploitation des gaz de schiste??.

Le CAC 40 pl?biscite les gaz de schiste

Ils consid?rent que la fracturation hydraulique est???une technique ancienne qui ?volue aujourd?hui rapidement sous l?effet de consid?rations environnementales de plus en plus partag?es??. Et proposent d??tudier d?autres voies?:???Une technique alternative op?rationnelle existe?: il s?agit de la fracturation au propane, qui m?riterait un plus ample examen. D?autres technologies sont envisag?es en recherche et susceptibles d?aboutir ? des applications d?ici une dizaine d?ann?es.???Un rapport d??tape sur leurs premi?res investigations vient d??tre pr?sent? ce 5 juin. Le jour o? la fracturation hydraulique n?appara?tra plus comme la seule technique possible, l?interdiction pourra ?tre contourn?e.

Cette interdiction commence s?rieusement ? g?ner des int?r?ts ?conomiques consid?rables. Car l?extraction des gaz de schiste n?est pas seulement l?affaire d?aventuriers texans et de ??majors?? p?troli?res et gazi?res, comme Total ou GDF Suez, qui voudraient fracturer le sous-sol fran?ais comme ils le font aux ?tats-Unis ou en Pologne. Fait peu connu, pas moins de dix groupes fran?ais cot?s au CAC 40, d?Air Liquide ? Veolia, ainsi que plusieurs autres grandes entreprises nationales, sont impliqu?s dans l?extraction des gaz de schiste, depuis la fourniture d??quipements et de produits chimiques jusqu?au traitement des eaux us?es. Et ce, partout dans le monde.

Total amasse les concessions

Total, GDF-Suez et la compagnie p?troli?re franco-britannique Perenco exploitent de nombreux gisements de gaz de schiste hors de France. Le g?ant fran?ais amasse les concessions ? l??tranger. Aux ?tats-Unis, Total a acquis 25?% des concessions de Chesapeake Energy, premier producteur mondial de gaz de schiste, et premier foreur nord-am?ricain avec 11 000 puits creus?s en 20 ans. Et y a investi plus de 2,2 milliards de dollars?! En Pologne, Total a r?cup?r? une partie des concessions d?exploration d?ExxonMobil. Il en d?tient au Danemark, au Canada, en Chine, en Alg?rie, en Argentine, et m?me en Libye?

GDF-Suez, l?autre grand acteur fran?ais du gaz, ?tait sur les rangs pour exploiter le fameux ??permis de Nant?? en Aveyron. Suite au moratoire, G?rard Mestrallet, PDG de GDF-Suez, a annonc? publiquement que sa firme attendrait la mise au point des technologies plus s?curis?es avant de relancer ses op?rations. L?entreprise garde sous la main des licences d?exploitation en Allemagne. En attendant, elle accro?t ses achats de gaz am?ricain ? bas prix, partiellement issu de la fracturation hydraulique, en encaissant au passage la diff?rence entre son co?t r?el d?achat et le co?t th?orique sur lequel est bas? le tarif r?glementaire du gaz en France. Une pratique qui p?nalise les consommateurs et d?nonc?e par la Commission de r?gulation de l??nergie (CRE) (Lire?notre article). De son c?t?, Perenco proc?de ? des forages par fracturation hydraulique en Tunisie.

Schlumberger et la ??fracturation intelligente??

N?en d?plaisent aux deux ?lus en qu?te de ??techniques alternatives ? la fracturation hydraulique??, ni Total, ni GDF Suez ne semblent encore en mesure d?en proposer.???L?activit? de la R&D s?intensifie dans le domaine des gaz et huile de schiste, avec une attention toute particuli?re sur la gestion de l?eau dans l?ensemble du cycle de production et sur la recherche d?alternatives ? la fracturation hydraulique??, avance Total dans son rapport annuel. GDF Suez n?en fait aucune mention.

Derri?re les deux ??majors?? arrivent les firmes sp?cialis?es dans les services ? l?industrie p?troli?re et gazi?re?: Vallourec, Technip et Schlumberger. Ces firmes ne poss?dent pas directement de gisements, mais assistent les compagnies p?troli?res dans leur exploitation. Elles leur vendent des services et des solutions technologiques pour extraire l?hydrocarbure. Schlumberger, qui poss?de un double si?ge ? Paris et Houston, est l?un des principaux fournisseurs de mat?riaux de pompages et de produits chimiques liquides utilis?s pour la fracturation hydraulique. Ces m?mes produits qui suscitent les craintes des populations riveraines et dont les firmes concern?es se refusent obstin?ment ? r?v?ler la composition, sous pr?texte de secret commercial. Schlumberger essaie d?sormais de se positionner sur la fracturation ??haut de gamme??, qui, selon son directeur g?n?ral, Paal Kibsgaard, serait un peu moins gourmande en eau et en produits chimiques?: bienvenue au ??smart fracking??, ou ??fracturation intelligente??…

Vallourec?: des forages ??sans nuisance aucune??

Vallourec a aussi massivement investi aux ?tats-Unis. L?entreprise est aujourd?hui l?un des principaux fournisseurs de tubes de forage profond pour l?extraction des gaz de schiste. Son PDG, Philippe Crouzet, esp?re des??productions massives de gaz de schiste???en Europe d?ici 2017.??Il faudra d?abord rendre acceptable, par l?opinion publique, l?exploitation des gaz de schiste d?un point de vue environnemental??, pr?vient-il. A l??couter, il n?existe pas de source d??nergie plus s?re?:???Il n?y a pas eu un seul accident d? au forage horizontal au cours des derni?res d?cennies aux ?tats-Unis (?). Tous les forages traversent, sans nuisance aucune, des nappes phr?atiques pour aller chercher le gaz ou le p?trole beaucoup plus loin en dessous. Mais l?id?e qu?il puisse y avoir des fuites dans les tubes est une aberration??, expliquait-il en ao?t 2012?[4]. L?arriv?e des gaz de schiste en Europe est, selon lui, synonyme de???retomb?es ?conomiques significatives??. Pas s?r que ces retomb?es profitent ? tout le monde?: Vallourec est la soci?t? du CAC 40 qui, entre 2003 et 2009, a le plus largement favoris? ses actionnaires par rapport ? ses employ?s. Les dividendes vers?s par action ont progress? de 1 007?%?!?[5].

Le secteur du BTP est ?galement concern??: Lafarge, leader mondial des mat?riaux de construction, fabrique des ciments sp?ciaux pour les puits de forage nord-am?ricains, ? la fois pour les gisements conventionnels et pour la fracturation hydraulique. Saint-Gobain fournit des mat?riaux de fracturation, notamment des billes en c?ramique de la taille d?un grain de sable qui, inject?es dans les failles rocheuses, font office de sout?nement pour am?liorer le taux de r?cup?ration des hydrocarbures. Technip, sp?cialiste des infrastructures p?troli?res et gazi?res, mais aussi du raffinage et de la p?trochimie, a ?galement redirig? une grande partie de ses investissements strat?giques ? 225 millions d?euros ? vers les ?tats-Unis pour profiter des retomb?es du gaz de schiste. Sans oublier l?industrie chimique, comme Solvay, et sa filiale fran?aise Rhodia, qui d?pendent de l?achat d?hydrocarbures pour une partie de leur production. Ils figurent parmi les principaux d?fenseurs du gaz de schiste, dans lequel ils voient une promesse de r?duction de leurs co?ts.

La fracturation hydraulique, source de profits pour Veolia et Suez

Pas de fracturation de la roche sans de l?eau en abondance. Veolia et Suez environnement ont trouv? l? le moyen de compenser leurs pertes de march? dans l?approvisionnement en eau potable, dont la gestion priv?e est de plus en plus contest?e. Les deux g?ants de l?eau consid?rent la fracturation hydraulique comme une source de profit prometteuse. Elles ont r?alis? des investissements importants dans les zones d?exploitation des gaz de schiste aux ?tats-Unis (Pennsylvanie, Texas et Ohio), et financ? les lobbies du secteur?[6]. Gr?ce aux gaz de schiste, elles gagnent sur deux tableaux?: la vente d?eau en gros aux entreprises r?alisant les forages ? 15 000 m3 d?eau sont n?cessaires, en moyenne, pour une op?ration de fracturation ? et le traitement des eaux contamin?es issues de la fracturation. Cette utilisation massive des ressources en eau provoque tensions et conflits avec les agriculteurs, notamment aux Etats-Unis?? Qu?importe. Jean-Michel Herrewyn, directeur g?n?ral de Veolia Eau, ?voque les???tr?s beaux projets???de son entreprise dans???les mines, le p?trole ou les exploitations de schistes bitumineux, tous ?normes consommateurs d?eau??.

La plupart de ces groupes fran?ais, ou de leurs filiales, sont membre des puissants groupes de pression ?tats-uniens, tr?s actifs pour promouvoir les gaz de schiste et limiter au maximum toute r?gulation contraignante?: de l? ??American Petroleum Institute?? ? l? ??American Gas Association??, en passant par la ??Marcellus Shale Coalition??, qui regroupe les firmes ayant des int?r?ts dans les gisements de gaz de schiste de Pennsylvanie. Cette coalition, dont Veolia, Vallourec, Lafarge et Schlumberger sont membres, milite pour ?touffer toute critique et combattre toute vell?it? de r?gulations de l?impact environnemental de l?exploitation des gaz de schiste dans la r?gion, ainsi que pour r?duire leur contribution fiscale aux administrations des territoires o? ils op?rent?[7].

Une coalition anti-transition ?nerg?tique??

Ce mod?le d?influence se retrouve dans tous les pays dont les sous-sols rec?lent des gisements potentiels de gaz de schiste, de la Pologne ? l?Argentine. Et semble d?sormais se propager dans toute l?Europe, et gagner la France. Cet engouement et ces investissements font-il sens, alors que les gaz de schiste pourraient conna?tre leur pic de production ? le moment o? la production commence ? d?cro?tre, faute de ressources ? aux alentours de 2017?? Les gaz de schiste permettront de maintenir artificiellement des syst?mes industriels p?rim?s, car bas?s sur l?usage intensif d??nergies fossiles ? un co?t relativement bas. Et ensuite??

Face ? cette offensive d?ampleur,???une petite poign?e d?organisations de la soci?t? civile exprime ses inqui?tudes, fait pression pour une interdiction de la fracturation ou, au minimum, pour un cadre r?glementaire strict??, d?crit le CEO. Les partisans d?une transition ?nerg?tique vers moins d??nergies fossiles feront-ils le poids face ? cette impressionnant cartel de multinationales?? La bataille s?annonce rude.

Ivan du Roy et Olivier Petitjean

Photo?: CC?SkyTruth

Notes

[1]?Et anim? par le Fran?ais Jean-Louis Beffa et l?Allemand Gherard Cromme, respectivement anciens patrons de Saint-Gobain et de ThyssenKrupp.

[2]?Pour le?consulter.

[3]?Lire?ici.

[4]??Source.

[5]?Source?:?L?Expansion, d?cembre 2010.

[6]?Lire ici, en anglais.

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    Ce n’est pas la quantité importante d’eau employée pour la fracturation qui est le problème majeur; c’est la fracturation elle-même.

    Cette technique est employée depuis longtemps lors de creusage de puits artésiens et le résultat est, qu’au Québec, la majorité des sources d’eau naturelles sont polluées au point qu’on en défend l’accès.

    Il faut empêcher toute fracturation.

    André Lefebvre