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Postmodernit?, religions et la?cit

Par Christian Lamontagne

Image Flickr par the|G|?

Le soir tombe et la pi?ce est d?j? dans la p?nombre. Je m?agenouille sur le tan, ce mince matelas qui amortit le contact des genoux avec le sol, et glisse le banc de m?ditation sous mes fesses. Apr?s 20 ans de pratique, le rituel r?p?t? tant de fois me permet d?entrer rapidement dans l?espace d?attention o? l?agitation du mental se calmera un peu. Le simple fait de m?asseoir ainsi provoque la m?me sensation que celle d?entrer dans un espace sacr? o? r?gne le silence propice ? et indispensable ? au recueillement.

J?entends le doux ronronnement du r?frig?rateur et le tr?s l?ger chuintement de l??changeur d?air. Je sens na?tre un l?ger sourire sur mon visage ? la pens?e que cet instant est complet. Comment expliquer cela? Comment comprendre le fait que je ne me sens jamais autant vivant que dans la parfaite immobilit? du corps et de l?esprit, simplement ? l?attention?

* * *

J?ai sous les yeux un texte s?en prenant violemment ? toutes les formes de religion, sign? par une professeure de philosophie et paru il y a quelques mois sur quelques sites web. Les gens pratiquant une religion y sont qualifi?s sans discrimination de ?fous de Dieu? et toute ouverture ? la manifestation du religieux dans l?espace public est consid?r?e comme un assaut contre les libert?s et une tentative des religions de contr?ler l??tat, les esprits et les moeurs. Le moins qu?on puisse dire est que ce texte rempli du plus profond m?pris pour les religions et ceux qui les pratiquent ne contient pas beaucoup d?amour ni m?me la forme la plus ?l?mentaire de respect des individus. L?intol?rance que l?auteure reproche aux religions leur est retourn?e sous la forme d?une d?inquisition ? rebours pourchassant sans merci le religieux en tant que manifestation d?une sorte de Mal absolu. Cette crois?e du la?cisme se serait probablement sentie ? l?aise parmi les inquisiteurs?

* * *

Je ne sais pas si j?aurais eu le m?me engagement spirituel si je n?avais v?cu, il y a fort longtemps, une br?ve mais d?terminante ?piphanie1 de nature non-duelle. Je sais (ou je crois savoir) que c?est ce type de rencontre avec? l?ineffable qui a constitu? le fondement de toutes les grandes religions. Ce que Mircea ?liade a appel? la rencontre avec le sacr?. Le probl?me est que cette sorte d?exp?rience n?est transmissible d?aucune fa?on, car elle n?est ni conceptualisable, ni m?diatis?e par les sens. Cependant, lorsqu?on essaie de la communiquer (et la personne qui la vit, se trouvant transform?e par l?exp?rience, ne peut pas vraiment la cacher), elle est interpr?t?e dans un contexte culturel particulier, autant par celui ou celle qui l?a v?cue que par ceux et celles qui en re?oivent le t?moignage.

Il y a donc ? la fois un d?calage entre la r?alit? et son expression, et une in?vitable d?formation/interpr?tation. Dans ce sens,? toutes les religions trahissent la r?alit? se trouvant ? leur origine commune. Le probl?me a ?t? bien r?sum? dans le dicton oriental avertissant le chercheur de ne pas regarder le doigt qui pointe vers la lune mais la lune elle-m?me. Le discours religieux ne peut pas ?tre autre chose que le doigt. Malheureusement, les fondamentalistes, religieux ou la?cs, mordent le doigt et ne voient que lui.

M?me si je ne m?identifie ? aucune religion ou croyance particuli?re, je me sens d?sormais ? l?aise de dire que je suis une personne religieuse. Et bien qu?il soit n?cessaire de distinguer religion, dans son acception courante de pratique rituelle et de syst?me de croyances, et spiritualit? (toute forme d??tonnement ing?nu envers le myst?re de l?existence), je n?ai aucune r?ticence ? me consid?rer enti?rement reli? au monde. L??tymologie du mot ?religion? faisant directement r?f?rence ? ce lien, je m?empare donc du mot ?religieux? et lui conf?re un sens universel et fondamental.

Les attaques r?centes et continues contre l?id?e de ?la?cit? ouverte? et la pr?sence de la religion dans l?espace public, en provenance du Mouvement la?c qu?b?cois, du Conseil du statut de la femme et du Collectif citoyen pour l??galit? et la la?cit?, ne distinguent pas le doigt et la lune. Si je peux endosser ? peu pr?s toutes les positions de ces organismes en faveur de l??galit? entre les hommes et les femmes, de la n?cessaire s?paration de l??tat et de la religion et des limites que la vie en soci?t? impose ? la libert? de religion, consid?rer les religions comme des formes de pens?e r?trogrades, malsaines et antirationnelles, ? extirper de l?espace public et des esprits, les r?duit? ? certaines caract?ristiques historiques tr?s limit?es. Cette position extr?miste a un aspect fanatique qui la place en fort mauvaise compagnie. Et qu?on pr?sente des discours remplis de haine, de col?re et d?autres ?motions fortes comme le summum de la rationalit? me laisse pantois.

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Les discussions actuelles sur la forme que devrait prendre la la?cit? dans notre soci?t? ignorent g?n?ralement les diff?rents niveaux de compr?hension du discours religieux. Tout est ramen? ? la recherche de l??quilibre entre, d?une part, les droits individuels et la libert? de conscience et, d?autre part, la n?cessaire ?neutralit?? des institutions communes et l?acceptabilit? sociale de certaines moeurs parfois en contradiction avec les valeurs fondamentales de la soci?t?. Comme la discussion concerne principalement les manifestations publiques de la religion et les institutions sociales, il est normal qu?on se concentre ? ce niveau. Mais on aurait tort de croire qu?on peut ?valuer ?objectivement? ces manifestations, sans tenir compte des diverses interpr?tations qu?on peut en faire, tant collectivement qu?individuellement.

Pour les fins de la discussion, admettons, par exemple, que l?opinion commune estime que les religions sont les v?hicules par excellence de hautes valeurs morales, valoris?es de tous. Les partisans de l?interdiction de tout signe religieux auraient-ils la m?me attitude envers les religions? Il est probable que non, pour la simple raison qu?il serait absurde et contradictoire de vouloir cacher ce qui est socialement valoris?.

De la m?me fa?on que la beaut? se trouve dans l?oeil de celui ou celle qui regarde, la compr?hension des diff?rents niveaux et aspects de la religion varie d?une personne ? l?autre. Mais bien que la compr?hension intellectuelle soit n?cessaire, elle n?est pas suffisante. Qu?on me permette de citer (en le traduisant), le psychiatre am?ricain Roger Walsh. Son all?gorie r?sume assez bien ce dont il est question.

?Imaginez qu?un animal rencontre un objet qui lui est inconnu.? Cet objet est sombre et l?ger, il a une odeur qu?il ne reconna?t pas et un go?t ?pouvantable. Il va sans dire qu?il le recrache avec d?go?t. Imaginez maintenant qu?une femme appartenant ? une tribu qui ne conna?t pas l??criture d?couvre cet objet. ? vrai dire, c?est un curieux objet qui s?ouvre et se ferme, qui est doux et souple et qui poss?de des marques bizarres ? la surface.? Comme elle est intelligente, elle fait rapidement une d?couverte merveilleuse: l?objet permet de partir facilement un feu. Imaginez alors qu?un enfant occidental d?couvre l?objet. Il reconna?t imm?diatement qu?il s?agit d?un livre mais comme il ne sait pas lire, il n?a aucune id?e de ce qu?il contient. Le m?me objet est alors ramass? par un adulte de notre ?poque. La personne commence ? le lire mais le met rapidement de c?t? parce qu?elle ne le comprend pas et qu?on y fait de bizarres assertions sur la nature de la r?alit?. Le livre tombe alors entre les mains d?un physicien. Il l?ouvre et est ?merveill? de reconna?tre une nouvelle et ?clairante vision de la physique quantique. Finalement, le livre tombe entre les mains d?une femme qui est ? la fois physicienne et contemplative. Elle aussi appr?cie la brillante d?monstration de physique et la nouvelle compr?hension qui en est offerte, tout en reconnaissant simultan?ment l?impossibilit? de saisir la nature fondamentale de la r?alit? ? l?aide de mots et de concepts.?

?Cette histoire simple introduit plusieurs id?es cruciales. Tout d?abord, les perceptions de l?animal, de l?enfant et de l?adulte analphab?te ?taient toutes correctes. L?objet ne se mange pas, il est utile pour partir un feu et c?est un livre. Cependant, leur perception et leur compr?hension ?taient ?galement partielles et ne leur permettaient pas de savoir que l?objet poss?dait des significations de niveaux plus ?lev?s attendant d??tre comprises. Le point important est de se rendre compte que nous pouvons passer compl?tement par dessus ces niveaux de signification plus ?lev?s et, en m?me temps, ignorer que nous le faisons. Dans sa critique remarqu?e du mat?rialisme scientifique, A Guide for the Perplexed (1977),? l??conomiste britannique E.F. Schumacher a bien d?crit le dilemme:

Lorsque le niveau de la personne qui conna?t ne correspond pas au niveau (de signification) de l?objet de la connaissance, il n?en r?sulte pas une erreur factuelle mais quelque chose de plus s?rieux: une vision inad?quate et appauvrie de la r?alit?.

[…]Le plus troublant est que nous nous r?alisons pas que des niveaux plus ?lev?s nous ?chappent. Une approche purement intellectuelle est inad?quate dans les domaines transpersonnel et spirituel. La compr?hension intellectuelle est importante mais non suffisante.2?

Ceux et celles qui voudraient voir dispara?tre les religions de la surface de la Terre passent ? c?t? de leurs niveaux de signification plus profonds et ne le savent m?me pas. Si certaines des critiques adress?es aux religions sont justes, elles sont aussi partielles et, dans un sens, ne concernent que des ?l?ments de surface, variant consid?rablement d?une ?poque ? l?autre, d?une soci?t? ? l?autre et d?une personne ? l?autre. Il serait tragique que cette vision inad?quate et appauvrie de la r?alit? s?impose comme la seule qui soit l?gitime.

* * *

J?ai commenc? ce texte en faisant r?f?rence ? ma pratique de m?ditation parce que j?estime qu?elle illustre une r?alit? qui me semble ?vidente et sur laquelle les la?cistes les plus intransigeants devraient ?tre d?accord. ? savoir qu?il est impossible ? une personne vivant aujourd?hui en Occident, intellectuellement ouverte, moyennement inform?e des diverses traditions spirituelles, r?fl?chissant selon les canons de la m?thode scientifique et ayant une vision ?volutionniste de la r?alit?, de croire qu?une tradition spirituelle quelconque poss?de La v?rit?. Cela serait en contradiction avec tout le reste. Toutes les grandes traditions pointent dans la m?me direction, m?me si elles utilisent des mots et privil?gient des angles d?approche un peu ou tr?s diff?rents. Elles sont toutes un doigt et on ne peut pas les consid?rer autrement. Mais l?important, c?est la lune.

C?est la raison pour laquelle les discours la?cistes qui combattent les visions traditionnelles de la religion, condens?es autour de la lettre de leurs r?cits fondateurs, s?attaquent, en fait, ? quelque chose de pass?. Bien s?r, quantit? de gens croient encore que ces r?cits mythiques doivent ?tre compris litt?ralement, mais un esprit en phase avec l??poque et l??tat des connaissances ne le peut pas.

Il n?est pas n?cessaire (et c?est m?me peut-?tre contre-productif) de combattre la pr?sence de la religion dans l?espace public pour d?fendre et mettre de l?avant les valeurs fondamentales des soci?t?s modernes et postmodernes. L??galit? entre les hommes et les femmes, la libert? de conscience, la d?mocratie et les moeurs socialement acceptables ne se d?finissent pas par rapport et en opposition aux religions. Mais ces valeurs fondamentales m?ritent certainement d??tre inscrites dans les chartes qui d?finissent les conditions et les moyens de notre vivre ensemble.

Notes
1- Une ?piphanie est la connaissance intuitive et spontan?e d?une r?alit?. La tradition orientale se sert g?n?ralement du mot ??veil? pour d?signer le m?me ph?nom?ne. Mais la tradition chr?tienne a oubli? le sens premier du mot et l?associe le plus souvent uniquement ? la f?te religieuse du m?me nom. Un exemple de plus d?une compr?hension inad?quate et appauvrie.

2 – The State of the Integral Enterprise, Roger Walsh, Journal of Integral Theory and Practice, vol 4, no 3, 2009

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  1. avatar

    Article extrêmement intéressant. Merci Christian Lamontagne.

    Le doigt est l’interprétation et la Lune est « ce qui est ».

    Je dirais également qu’une philosophie est l’interprétation et le philosophe est « ce qui est ».

    Toute interprétation est valable selon ce qu’elle produit sur « ce qui est »; beaucoup plus que ce qu’elle « devrait » produire.

    Amicalement

    Elie l’Artiste