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http://www.centpapiers.com/ Le journal citoyen du Québec pour la francophonie
8 avril 2011 |
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vu 255 fois Lundi de la semaine dernière, à Cuernavaca, Juan Francisco Sicilia Ortega, fils de Javier Sicilia, journaliste et poète mexicain, a été trouvé mort dans une voiture avec six autres personnes. Les cadavres présentaient des signes de torture et portaient un narcomensaje (message de menace de la part d’un cartel).
Depuis cinq ans, le Mexique doit faire l’ajout dans ses dictionnaires de nouveaux mots, néologismes qui traduisent la triste réalité du pays: narcomensaje, narcofosa, narcobloqueo, narcomanta. Une guerre sévit entre les forces de l’ordre, qui a fait jusqu’à présent — officiellement! — 35 000 morts et des milliers de disparus, enterrés dans des fosses communes ou abandonnés dans le désert, la forêt, si ce n’est jetés au fond d’un cours d’eau.
Beaucoup attribuent ce carnage à la politique erronée du président de droite, qui, peut-être dans un désir de passer à l’Histoire comme celui qui aurait délivré le pays du crime organisé, a déclaré la guerre ouverte aux trafiquants de drogue et groupes criminels. Le résultat, toutefois, est lamentable, et le taux d’homicide augmente exponentiellement depuis deux ans. Les membres du crime organisé pullulent, surtout dans le nord du pays, allant d’activités comme le trafic de stupéfiants pour fournir le plus gros marché au monde (dont le territoire partage avec le Mexique une frontière longue de 2800 milles), jusqu’aux enlèvements, extorsions, vente de protection, traite de personnes et j’en passe.
Indignation nationale
La mort de Juan Francisco Sicilia, 24 ans, a servi de catalyseur pour que s’exprime une indignation nationale que l’on sentait monter depuis l’assassinat en octobre de 73 immigrants latino-américains en route vers les États-Unis, massacrés comme des bêtes sur une ferme près de la frontière du Texas, par un groupe de criminels qui voulaient les recruter comme tueurs à gages. Ceux-ci ayant refusé, on les a éliminés un par un, mais l’une des victimes a survécu et le massacre (on calcule que la disparition d’immigrants illégaux a fait des milliers de disparus en territoire mexicain depuis 10 ans) a fait la une des journaux, jetant la honte sur le pays à travers tous les pays du sud du continent. Un mouvement de conscience civique baptisé No más sangre (fini le sang) a commencé depuis environ deux mois à se manifester spontanément dans plusieurs villes du pays.
Cette violence spectaculaire (attentats à la voiture piégée, à la grenade, cadavres mutilés qui pendent des ponts le matin, sacs où sont mélangés les parties de corps de différentes personnes, attaques en public à l’arme automatique où pour tuer une seule personne on en descend dix autres) était tout simplement inimaginable il y a cinq ans. Les décapitations, qui il y a quelques années à peine relevaient de la science-fiction, sont à l’ordre du jour: le cadran nord-est du pays vit sous le couvre-feu effectif; certaines localités de Chihuahua, Tamaulipas, Michoacan, Durango Coahuila, Nuevo Leon — les États les plus affectés par cette folie meurtrière — ressemblent à des villages fantômes.
Une poudrière en feu
Cette cruauté inouïe a couvé très silencieusement dans un bouillon de culture fait sur mesure: contiguïté avec le plus gros marché consommateur de drogue au monde, une énorme frontière avec un pays belliqueux où les armes sont fabriquées et circulent presque librement (des arsenaux époustouflants, avec en vedette le cuerno de chivo — Kalachnikov —, traversent la frontière régulièrement, générant des profits monstres chez le voisin du Nord); un taux de chômage et de marginalité qui va en augmentant et des salaires de crève-faim, même chez une grosse part de la classe moyenne, produit d’un néolibéralisme sauvage destiné à ne favoriser que les élites; une police, un appareil judiciaire et un establishment politique que beaucoup d’analystes considèrent comme des plus cyniques et corrompus.
Tout était en place pour que cette poudrière prenne feu. Ajoutons à cela l’apparition des Zetas, un groupe d’élite de l’armée mexicaine qui a quitté ses rangs dans les années 90 pour se joindre au cartel du Golfe et ensuite former son propre groupe. Le cas des Zetas (qui sont au coeur de cette flambée meurtrière) est emblématique: la ligne de partage entre criminels et fonctionnaires, armée et délinquants, forces de l’ordre et du désordre, est très poreuse. Les dernières nouvelles sur l’assassinat de Juan Francisco indiquent que les responsables de ce multiple crime sont d’anciens membres de la police, un phénomène très courant au Mexique.
Âme à guérir
Javier Sicilia, récipiendaire du plus important prix de poésie au pays, qui lui a été décerné en 2009, a annoncé publiquement il y a quelques jours en conférence de presse qu’il quitte la poésie. Brisé par ce drame inimaginable, il affirme qu’il n’y a plus de poésie en lui.
J’ai connu Javier il y a environ quatre ans à Guadalajara, où, étant Québécoise, je vis depuis une vingtaine d’années. J’ai suivi un atelier de poésie sous sa direction. Catholique engagé, homme connu de tous pour sa dignité, sa simplicité, son éthique chrétienne prônant le service, le partage, l’amour du prochain, il nous racontait alors qu’à la suite de la mort accidentelle de son frère, lui, homme de foi, ne trouvait pas de consolation dans la prière, habituellement son grand refuge.
Il disait que lire de la poésie avait amoindri son chagrin et l’avait remis sur la voie de l’acceptation. Que la parole avait le pouvoir de guérir l’âme. Maintenant, il annonce qu’il prend sa retraite littéraire et tourne le dos à la poésie; les mots sont inutiles, ils ne peuvent suffire à exprimer sa douleur.
Lettre de Sicilia
Dans la revue hebdomadaire Proceso de cette semaine, Sicilia publie une lettre de dénonciation déchirante, dont je traduis quelques extraits: «Nous en avons marre de vous, politiciens; et lorsque je dis politiciens, je ne fais allusion à aucun en particulier, mais à une bonne part d’entre vous, y compris ceux qui composent les partis, parce que dans vos luttes pour le pouvoir, vous avez déchiré le tissu de la nation, parce qu’au milieu de cette guerre mal conçue, mal faite, mal dirigée, de cette guerre qui a mis le pays en état d’urgence, vous avez été incapables — à cause de vos mesquineries, vos disputes, vos misérables magouilles, votre lutte pour le pouvoir — de créer les consensus dont a besoin la nation pour trouver l’unité sans laquelle le pays n’a plus d’issue. Nous en avons marre parce que la corruption des institutions génère la complicité avec le crime et l’impunité permettant de le commettre, parce qu’au milieu de cette corruption qui témoigne de l’échec de l’État, chaque citoyen de ce pays a été réduit à ce que le philosophe Giorgio Agamben a dénommé, reprenant un mot grec, zoé: soit, la vie non protégée, la vie d’un animal, d’un être qui peut être violenté, enlevé, bafoué et assassiné impunément. Nous en avons marre parce que vous n’avez que de l’imagination pour la violence, les armes, l’insulte et, de ce fait, exprimez un profond mépris envers l’éducation, la culture, les opportunités de travail honorable et bon, qui est ce qui fait les bonnes nations. Nous en avons marre parce que cette courte imagination est en train de permettre que nos jeunes, nos enfants, non seulement soient assassinés, mais aussi criminalisés, devenus faussement coupables pour satisfaire la soif de cette imagination: nous en avons marre parce qu’une autre partie de nos jeunes, en l’absence d’un bon plan de gouvernement, de l’espoir de trouver un travail digne, et ainsi acculés à la périphérie deviennent des recrues possibles pour le crime [...]. Nous en avons marre parce que la seule chose qui vous importe est un pouvoir impuissant qui ne sert qu’à administrer le malheur, l’argent, encourager la compétitivité [...] et la consommation démesurée, qui sont d’autres noms pour désigner la violence.
De vous, criminels, nous en avons marre; de votre violence, de votre perte d’honorabilité, de votre cruauté, de vos actes insensés. [...] Jadis, vous aviez des codes d’honneur. Vous n’étiez pas si cruels dans vos règlements de comptes et vous ne touchiez ni les citoyens ni leurs familles. Maintenant, vous ne faites plus la différence. [...] Vous, « messieurs » les politiciens, et vous, « messieurs » les criminels, et je le mets entre guillemets parce que cette épithète n’appartient qu’aux gens honorables, vous êtes en train, avec vos omissions, vos disputes et vos agissements, d’avilir la nation.
[...] Il n’y a pas de vie, écrivait Albert Camus, sans persuasion et sans paix, et l’histoire du Mexique d’aujourd’hui ne connaît que l’intimidation, la souffrance, la méfiance et la peur qu’un jour un autre fils ou une autre fille d’une autre famille soient massacrés ou avilis [...], et vous nous demandez que la mort devienne une affaire de statistiques et d’administration à laquelle nous devons nous habituer.»
Peine au coeur
Cette guerre, contrairement à ce que veulent bien affirmer les autorités, fait de plus en plus de victimes chez les gens non impliqués: balles perdues, erreurs de frappe de jeunes tueurs à gages qui sont des mineurs, piètrement entraînés au maniement d’armes, sans compter tous ceux qui sont lésés par les autres crimes non reliés au trafic de drogue, dont plus de 90 % restent impunis et non éclaircis.
C’est avec une grande peine au coeur que je vois se déchirer devant mes propres yeux un pays que j’aime tant, où il faisait si bon vivre, une terre qui m’a accueillie avec les bras ouverts, où la population dans son ensemble est connue pour sa gentillesse, sa douceur et sa tolérance, une seconde patrie qui a fait de moi une citoyenne utile, honorable et une poète accomplie qui représente du mieux qu’elle peut le Québec dans les pays où elle est invitée.
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Françoise Roy – Poète québécoise vivant au Mexique
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