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Porte-glaives

par Vernon Sullivan

Alors que nous poursuivons la publication en ?pisodes des Arm?es secr?tes de l’Otan, Vernon Sullivan s’interroge sur l’ampleur du ph?nom?ne Gladio. Pour lui, les services secrets de l’Alliance atlantique ne faisaient pas que se pr?parer ? une invasion sovi?tique ou que pr?venir l’acc?s des communistes aux gouvernements europ?ens. Au demeurant, si le Gladio n’existe plus aujourd’hui comme au temps de la Guerre froide, rien ne prouve qu’il ait totalement disparu.

R?seau Voltaire | Moscou (Russie) | 14 ao?t 2013

Le secr?taire g?n?ral de l’Otan (Anders Forgh Rasmussen), le pr?sident des ?tats-Unis (Barack Obama) et le Premier ministre britannique (David Cameron). Selon eux, le Gladio n’a jamais exist??: la preuve, il a d?j? ?t? dissous plusieurs fois.

La parano?a serait l’apanage des r?gimes dictatoriaux, que l’on dit ??forts?? par antiphrase car leur duret? est pr?cis?ment fonction de leur faiblesse intrins?que, un d?faut d’assurance qui les force ? user de fermet? pour se maintenir. On soup?onne ? l’inverse les soci?t? civilis?es de mollesse et de laxisme, si assur?es qu’elles sont de la solidit? de leurs fondements. Il n’en pas toujours ?t? ainsi. ? preuve, les formes sophistiqu?es qu’a prises la surveillance polici?re du temps de la Guerre froide.

??Gladio??, mot latin qui veut dire glaive, est l’appellation oubli?e d’une organisation secr?te mont?e dans presque tous les pays qui rel?vent de l’OTAN. Ce r?seau invisible ?tait la pr?figuration d’une arm?e secr?te de saboteurs et de partisans ayant pour fonction de d?stabiliser un adversaire dont on ?tait certain qu’il gagnerait la premi?re manche de toute guerre. La guerre ne pouvait ?tre que du fait des Sovi?tiques, elle serait invasive et la domination russe ne pourrait ?tre arr?t?e que par la Manche, l’Atlantique et peut-?tre les Pyr?n?es. La Gr?ce et la Turquie seraient aux trois-quarts perdues, la France, l’Italie, l’Allemagne, la Scandinavie et le Benelux le seraient en int?gralit?. La guerre se poursuivrait en Suisse, en Espagne et en Turquie?; l’avance russe serait stopp?e par la ma?trise anglo-saxonne du ciel… Mais la reconqu?te ne serait pas envisageable. Les destructions cataclysmiques. L’Irlande abriterait les si?ges de plusieurs gouvernements en exil, ceux de Suisse, de Belgique et d’Italie notamment.

Ce sc?nario ancien n’aurait ?t? abandonn? qu’avec la chute du Mur de Berlin. Avec cet abandon, l’ancienne structure s’est rel?ch?e sans pour autant cesser compl?tement d’exister. C’est que ses principaux promoteurs ont encore du travail, beaucoup, celui d’op?rer le d?montage en douceur en ?vitant que la structure ne devienne trop visible et que les noms des membres et des responsables principaux ne soient tous divulgu?s. Car s’il est ?vident que les chefs des services secrets des grandes d?mocraties ?taient, de par leur fonctions officielles, tout autant que l’essentiel des g?n?raux d’?tats-majors des arm?es, investis automatiquement de r?les dirigeants, des fonctions tout aussi importantes ont pu ?tre occup?es par des chefs de service de polices, des parlementaires et parfois par des personnalit?s non ?lues, de simples officiers de r?serve exer?ant des professions anodines mais strat?giques – dans les transports par exemple.

Le d?montage partiel du syst?me a ?t? souhait? d?s la fin des ann?es 1970, quand divers scandales impliquant les services sp?ciaux italiens et des loges ma?onniques ont ?clat? au grand jour par le biais d’op?ration de police judiciaire diligent?es dans le cadre de la lutte contre les terrorismes. Je dis bien ??les?? terrorismes, car les attentats de la gauche marxiste et ceux des anarchistes ne constituent gu?re plus de la moiti? des attaques et du point de vue du nombre des victimes, ils sont en fin de compte bien moins significatifs que ceux qui sont imputables ? l’extr?me droite. Il y avait alors bien deux types de terrorisme, aux objectifs contraires et dont les acteurs n’avaient pas des moyens comparables. Les gauchistes tuaient ou enlevaient des personnalit?s, les anarchistes faisaient sauter des b?timents publics, les fascistes, eux, visaient la foule. En Italie, ces diff?rences ont ?t? soulign?es par toutes les investigations judiciaires qui s’encha?nent dans les ann?es 1980. Les m?mes juges ont fr?quemment confirm? ? leur corps d?fendant des th?ories ?mises d?s l’?poque des faits par des cin?astes et des romanciers?: les pr?sum?s fascistes agissaient en parfaite intelligence avec des membres du r?seau ??Gladio?? qui leur fournissaient l’approvisionnement n?cessaire en explosifs de grande intensit?.

Au fil des proc?s les plus retentissants, certains juges conclurent ? l’impossibilit? de remonter les fili?res. Il s’agissait bien d’un projet d’?tat?: ??pour cr?er des tensions dans le pays, pour favoriser les tendances sociales et politiques conservatrices et r?actionnaires. Bien que cette strat?gie ait ?t? mise en ?uvre, il est n?cessaire de prot?ger ceux qui sont derri?re cela parce que les preuves les impliquant ont ?t? d?couvertes. Des t?moins ont masqu? l’information pour couvrir les extr?mistes de droite?? [1]. De m?me, il est probable que les activit?s des Brigades Rouges aient ?t? en partie couvertes par des membres de services sp?ciaux dans le cadre d’un projet global d’assainissement de la politique et de consolidation du r?gime. Le meurtre d’Aldo Moro ferait sens sous cet angle. De ce point de vue, le th??tre italien n’?tait en aucun cas comparable ? celui de l’Allemagne puisque, dans ce dernier pays, la fameuse Fraction Arm?e Rouge ?tait un groupe isol? et vraiment pourchass?, qui ne pouvait s’appuyer que sur le Fatah palestinien et n’?tait ravitaill? que tr?s parcimonieusement par la Stasi est-allemande. ? cette ?poque, en Allemagne, aucun militant n?o-fasciste n’a song? ? prendre les armes, de m?me qu’en France o? les militants d’Action directe ont ?t? en ce temps-l? les seuls terroristes au sens propre.

L’Italie est donc un cas d’?cole, sans aucun doute faut-il y voir la confirmation que le pouvoir des partis atlantistes y ?tait le plus fragile. L’un des anciens chefs du contre-espionnage italien, le g?n?ral Giandello Maletti, en a fait l’aveu en mars 2001, disant que c’est la CIA qui a fabriqu? le terrorisme en Italie, et accusant nomm?ment Richard Nixon de la d?cision ? l’origine de l’attentat qui fit en 1969 seize morts et quatre-vingt bless?s Piazza Fontana.

La Gr?ce et la Turquie ont v?cu des situations similaires, mal connues car la transparence d?mocratique y est moindre. En Turquie, il s’agissait pour l’essentiel de d?truire la capacit? de nuisance des divers groupes communistes, arm?s ou non, et des maquis inexpugnables de Kurdes et de militants al?vi dans certaines montagnes d’Anatolie orientale. C’est pourquoi les principaux chefs du Gladio turc ont pu quitter des fonctions militaires puis assumer celles de directeurs de prisons et de camps de concentration pour enfin ?tre nomm?s dans des cabinets de gouvernements civils afin d’en surveiller les ?ventuelles d?rives et de pr?venir les envies de sortir de l’OTAN. Au besoin, des exp?riences de contre-gu?rilla ont ?t? faites, comme le fameux attentat anti-communiste et anti-syndicaliste du premier mai 1977 place Taksim – 38 morts et des centaines de bless?s. La fusillade aurait dur? 20 minutes sans que la police n’intervienne pour d?loger les francs-tireurs. Toutes les enqu?tes post?rieures de journalistes ont ?chou? ? expliquer ce ph?nom?ne et les t?moignages r?cents de g?n?raux en rupture ont ?t? tenus sous le boisseau. Dans la mesure o? le coup port? en juin 2007 par le r?gime de R.T. Erdogan au r?seau ??Ergenekon?? a nui aux structures de contr?le des ?tats-uniens, on peut penser qu’une bonne partie des connexions auront ?t? effac?es.

En Italie, les relais des loges ma?onniques P2, P26 et P27 ont servi de sas de contr?le pour l’acc?s aux plus hautes fonctions. On sait aujourd’hui que Francesco Cossiga, longtemps sous-secr?taire ? la D?fense, ministre ? diverses reprises et enfin pr?sident de la R?publique, ?tait un des chefs de l’organisation Gladio. On a la preuve que Giulio Andreotti s’est montr? chaud partisan du maintien en activit? de Gladio apr?s 1990. En Gr?ce, il semble que les Colonels aient largement effac? les traces de leur collaboration en quittant le pouvoir. Mais des documents d?class?s aux ?tats-Unis apportent les preuves du lancement d’une premi?re arm?e secr?te d?s 1944, sous commandement britannique et pass?e vers 1950 sous la direction de la CIA. Cette arm?e grecque bis avait pour t?che principale l’entretien d’importantes caches d’armes l?g?res dans des secteurs montagneux de mani?re ? cr?er facilement des poches de r?sistance en cas d’invasion. Des demandes d’investigation des origines du coup d’?tat de 1967 et de l’action arm?e secr?te ont toujours ?t? repouss?es.

Pour Gladio, l’Espagne de Franco a ouvert dans les Canaries un espace d’entrainement au contre-terrorisme, op?rationnel jusqu’en 1975. Mais l’Espagne a ?t? maintenue hors de l’organisation par l’opposition des antifascistes allemands, n?erlandais et britanniques. Elle n’a donc pas pu se servir des acquis de l’arm?e secr?te dans sa lutte contre l’ETA. Du moins jusqu’en 1981, date probable de la cr?ation d’une section espagnole de Gladio. Au Portugal, les activit?s de l’organisation ont cess? avec la R?volution des ?illets de mai 1974, les agents ?trangers ont ?t? expuls?s et ceux de la police politique PIDE licenci?s sans m?nagements. Par souci de ne pas alimenter une pol?mique avec les gouvernements fran?ais, italien, ?tats-unien et britannique, les jeunes officiers r?volutionnaires liquident les preuves et effacent les traces.

Le Royaume-Uni a ?t? certainement le centre de commandement de l’organisation dans la mesure o? les USA ont toujours fait plus confiance aux Anglais qu’? quiconque pour ce genre de t?ches malgr? les rat?s imputables aux infiltrations russes (affaire de Cambridge, Philby etc.). Dans la mesure o? le MI6 ?tait le chef d’orchestre de ??Gladio??, l’organisation aurait pu ais?ment ?tre mise au service de ses int?r?ts en Irlande du Nord. On dit que Margaret Thatcher l’a souhait? et que Georges Kennedy Young, l’un des patrons du MI6, aurait ?t? charg? du projet de constituer une cellule arm?e permanente ? la fin des ann?es 1970. Il est difficile de remonter la fili?re car certains des contre terroristes pressentis auraient ?t? identifi?s et liquid?s par l’IRA, les autres auraient pr?f?r? laisser tomber, jouir de leurs retraites et mourir dans leurs lits.

En France, les Anglo-am?ricains montent une premi?re arm?e secr?te de l’arri?re (secret stay-behind army) ? la Lib?ration, dans le dos du gouvernement provisoire. Ses effectifs sont constitu?s ? partir de r?seaux de r?sistance directement affili?s aux services sp?ciaux britanniques, gonfl?s d’un afflux de militants monarchistes et d’anciens fonctionnaires de Vichy ayant jou? double jeu, c’est-?-dire ceux qui pensaient ?viter de Gaulle et conserver P?tain ou Giraud en trahissant l’Allemagne au profit du Royaume-Uni. Leur nombre n’a jamais ?t? r?v?l?, mais le proc?s de l’ex-Mar?chal fait appara?tre qu’ils ?taient membres des instances d?cisionnaires de Vichy. L’?crivain Jules Roy sugg?re qu’ils ?taient nombreux en Afrique du Nord, pieds-noirs mais aussi arabes en rupture avec la France (Jean Amrouche par ex.) La verticale du commandement de ces hommes de l’ombre conduit directement ? Winston Churchill via le SOE (British Special Operation Executive) En juin 1947, le ministre socialiste de l’int?rieur Edouard Depreux r?v?le l’existence d’un ??Plan bleu?? devant aboutir ? un coup d’?tat en ao?t suivant. Les ?tats-uniens d?cident alors de dissoudre leur section fran?aise de la ??secret stay-behind army??. Mais dans les ann?es suivantes, une seconde organisation est mise en ?uvre par un ambitieux chef du Service de Documentation Ext?rieure et de Contre-espionnage, Henri Alexis Ribi?re. Le projet est explicitement une pr?paration ? la r?sistance aux occupants sovi?tiques. Avec la guerre d’Alg?rie et l’?mergence de l’OAS, le SDECE perd des collaborateurs et se trouve oblig? d’?purer son arm?e de l’ombre. En 1990, l’amiral Pierre Lacoste confirmera que le projet n’a jamais ?t? relanc?, les services fran?ais n’ayant jamais ajout? foi au risque d’invasion russe.

Il subsiste toutefois un r?seau parall?le de paramilitaires qui conservent des liens directs avec des services ?trangers, d?pendant de l’OTAN et ne rendant gu?re de comptes au haut commandement fran?ais. Ces soldats de l’ombre servent de relai aux coll?gues italiens et britanniques depuis 1957 dans le cadre d’un outil nomm? ??Allied Clandestine Committee??. Fran?ois Mitterrand s’agace de trouver cette structure inchang?e dans les ann?es 1980, il veut que cela cesse, mais se fait reprocher son laxisme par Andreotti… Des traces de cette pol?mique feutr?e apparaissent au moment o? le ministre belge de la D?fense, le socialiste Guy Coeme annonce qu’il vient de prendre connaissance de l’existence d’un r?seau dont il souhaite la dissolution rapide et sur lequel le S?nat belge enqu?te. On est en novembre 1990.

Dans certains pays, ??Gladio?? n’est mis sur les rails que tr?s tard, au moment m?me o? on songe ? le d?sactiver ailleurs. En Finlande par exemple, l’effet d?clencheur sera l’invasion de l’Afghanistan par les Sovi?tiques. Ailleurs, le gouvernement local n’est pas mis dans la boucle, c’est le cas en Autriche o? les r?v?lations des ann?es 1990 apporteront la preuve que seuls des militaires ont ?t? mouill?s, les politiques ayant tous ?t? trahis et abus?s…

Le plus curieux, c’est l’importance du r?seau en Suisse, dirig? par une filiale de la loge italienne P26, renseign? et encadr? par le MI6. Des groupes de r?sistance autonomes avaient ?t? mis en place, dirig?s par le colonel Albert Bachman du GRS – Groupe renseignement s?curit? – de l’arm?e nationale. Les hommes de Bachman ont jou? un r?le dans l’assassinat de l’?conomiste sovi?tique L?onid Pantchenko, ??suicid? en 1979 dans la canton d’Argovie. ? l’?poque, le MI6 suivait de tr?s pr?s dissidents et r?fugi?s, dont ce Pantchenko dont on avoua ensuite qu’il aurait ?t? proche de Boris Eltsine. Affaiblir ces Russes l? visait ? ?viter ou du moins ? retarder tout r?el changement en Union sovi?tique de mani?re ? favoriser la poursuite de la Guerre froide.

Il est amusant de constater que les principaux travaux sur cette question sont publi?s par de s?rieuses revues anglo-saxonnes telles que?The Whitehead Journal of Diplomacy and International Relations?et que la plus part des ?l?ments sur le sujet ont ?t? exhum?s depuis 2005 par un chercheur suisse, le professeur Daniele Ganser, alors chercheur au Centre pour les ?tudes de s?curit? de Zurich [2]. Mais pas pour ce qui concerne la Suisse et le dossier russe qui sont pr?cis?ment des chapitres inconnus pour les Suisses…

Vernon Sullivan

Documents joints

 

 

? »Democratization in the 21st Century », Whitehead Journal of Diplomacy and International Relations (Winter/Spring 2005). 

(PDF – 1.5 Mo)

[1] « To create tension within the country to promote conservative, reactionary social and political tendencies. While this strategy was being implemented, it was necessary to protect those behind it because evidence implicating them was being discovered. Witnesses withheld information to cover right-wing extremists » 

[2] Le lecteur trouvera ci-dessous un exemplaire ? t?l?charger du?Whitehead Journal of Diplomacy and International Relations. Pour les autres travaux du professeur Daniele Ganser, il se reportera aux?Arm?es secr?tes de l’Otan, qu’il peut acqu?rir en livre aupr?s de notre librairie, et que nous publions?en ?pisodes?sur ce site.

 

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