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Plus de Mirage dans le ciel Libyen ? (4)

Ce qui se passe en Libye en ce moment est étrange, car c’est un peu une guerre du bricolage de vieux matériels, qui mettent des mois à se refaire une santé pour aussitôt être abattus ou tomber par eux-mêmes tant ils sont vieux, et les efforts des mécanos pour les revitaliser restés vains.  On trouve en effet de tout, y compris par exemple un ancien avion de chasse devenu civil et acheté comme tel et redevenu militaire à peine revenu sur le sol libyen, des hangars ressemblant à des garages de quartier… et des soldats plus qu’indisciplinés, dont certains commettant les mêmes exactions que ceux qu’ils sont censés combattre.  Une guerre « new style » a-t-on dit hier : on s’y prend en effet par exemple en selfie devant un adversaire mort que l’on vient de déterrer (1) !  Si c’est ça le nouveau style de guerre…

L’avion devenu civil et… redevenu militaire

C’est un autre avion que les experts de l’ONU ont repéré :  ils n’ont pas eu de mal à le faire, remarquez, car c’était le seul avion civil au milieu d’un défilé militaire !!! « Le Groupe d’experts a enquêté sur la potentielle violation de l’embargo sur les armes par la société enregistrée aux Émirats arabes unis et a reçu des images d’un défilé militaire organisé le 10 mai à la base aérienne de Benina. Ces images montrent un L-39c arborant les couleurs et le logo de Sonnig SA Le même appareil a été repéré le 29 mars 2018 à l’aéroport de Turin. Selon les données de l’Organisation européenne pour la sécurité de la navigation aérienne, l’exploitant a présenté et communiqué un plan de vol de l’aéroport de Turin à l’aéroport international d’Abraq situé dans l’est de la Libye ». Visite surprise, avion égaré ? Pas vraiment :  l’avion ramené des Etats-Unis devait jouer un rôle militaire important en réalité. Basé depuis le début du mois de mai 2018 à l’aéroport de Benina, il portait une immatriculation américaine périmée – N393WA – et arborait le logo SIPJ, qui avait racheté l’avion à un courtier américain en décembre 2017 (en 2006 il portait encore sa livrée militaire comme on peut le voir ici à droite).

« D’après des informations parues dans les médias le 17 mai 2018,  la société qui possédait et exploitait l’appareil F900, régulièrement affrété par Khalifa Haftar, a fourni un appui à l’unité aérienne de la LNA. Selon ces informations, la société s’est servie de son appareil L-39c pour former des pilotes de l’armée de l’air libyenne dans l’est de la Libye ».

Ci-dessous une photo extraite du N° du mois d’août 2010 d’Air Forces Monthly des L-39s, L-410s et un C-130H (2) stockés à la base de Mitiga (située à à 11 km à l’est de la capitale Tripoli). En 2006 avec comme commentaire : «Les sanctions ont signifié qu’une grande partie de l’armée de l’air libyenne a été mise à la terre en raison d’un manque de pièces de rechange. Il est probable que cela va rester en raison de la taille de l’inventaire, bien que les trois types présentés ici joueront un rôle actif dans le LAF de nouvelle génération ». Les L-39 étaient restés les parents pauvres des remises à niveau sous Kadhafi.  Au premier plan sur la photo, le 3417.  Et ici le 3535 en 2006, photographié à Mitiga.

Ici également  la vidéo des hangars de Tamanhint reconquis en mai 2017 par la LNA dont sont extraites les trois photos consécutives ci-dessus. On peut y distinguer tout un lot d’appareils dont certains encore en cours de remontage (non peints comme ici à droite) ou en cours de montage : une bonne dizaine au total.  Intacts ! Jamais utilisés !!!

Selon l’ONU, « La LNA aurait cherché à remettre en état les nombreux appareils L-39 stationnés à la base aérienne de Brak el-Chati en utilisant l’atelier de réparation d’avions L-39 construit à la base aérienne de Tamanhint (Sabha Airbase) au milieu des années 1980 ».  Les experts ajoutant « qu’en 2014, l’Office fédéral de l’Aviation civile de la Suisse a interdit les vols de la flotte de la compagnie aérienne Sonnig SA, car elle omettait régulièrement de les enregistrer. Depuis lors, certains de ses appareils ont été enregistrés de nouveau et sont gérés par la société Sonnig International Private Jets Fujairah (Émirats Arabes Unis) ».  Le principal soutien au maréchal ne respecte pas les règles : que penser de celui qu’il aide à monter au pouvoir dans le pays ?

Le requin avec un long poil sur le nez

Les deux camps bricolent donc leurs appareils à partir des stocks qui leur restent. Les hangars ressemblent à des garages de quartier, on charge les bombes des appareils avec de simples chariots élévateurs et non des engins dédiés (cf ci-dessus), sur les avions comme sur les hélicoptères, l’huile de coude est nécessaire et les avions salis par la poussière et l’huile.
On s’arrange avec ce que dont on dispose, et on n’en manque pas d’imagination, il semble bien dans cette nouvelle forme d’artisanat aéronautique. Les ateliers de réparation sont les hangars de protection eux-mêmes, où l’on s’active en déjeunant sur place (ici à droite) : ce sont des garages plutôt qu’autre chose, comme on l’a dit, où l’on ne trouve que des libyens, les anciens mécanos des avions de Kadhafi visiblement restés fidèles à leurs appareils : beaucoup sont en effet âgés. Ci-dessous à gauche le montage d’une bombe sur un MiG 21 dans une ambiance véritable de garagistes…

Un des avions les plus photographiés en raison de son look est un Flogger d’attaque au sol (appelé aussi MiG 27) démuni de radar et arborant une superbe gueule de requin : c’est le MiG-23BN 4136 (ci-dessus à gauche dans son hangar protégé). C’est le savoureux War Is Boring avec Anaud Delalande et & Tom Cooper qui nous le raconte ici et que je vous résume : acheté par la LAAF (Libyan Arab Air Force), ancien des forces russes des années 1970, le Mig 23 « requin » était resté dans un hangar d’Al Abraq (près de Bayda, à l’est du pays) dès les années 90 : Kadhafi se souciait peu de son aviation, on le sait. L’engin, aujourd’hui, vole à nouveau, mais se présente avec un long poil noir sur le nez : c’est une perche de ravitaillement, inconnue sur un modèle qui n’en a jamais été équipé… mais qui avait failli en avoir, vers 1987, où un projet de les équiper avait vu la Libye entrer en contact avec la firme allemande Intec Technical Trade and Logistics GmbH, qui se serait aussi chargée de mettre à jour un Hercules C-130 libyen comme ravitailleur, ainsi que qu’un Il-76 de test immatriculé 5A-DNP (43451516). Les Mirage français, avec leur perche d’origine, servant d’avions testeurs, la firme allemande avait d’abord copié la perche française, avant de construire la sienne.  Mais tout s’arrête alors, pour des raisons restées inconnues, (Kadhafi est imprévisible et tous ceux qui l’entourent marchent au bakchich !) les deux premiers avions restant les seuls avions libyens à avoir été équipés d’un perche de ravitaillement.  Depuis les techniciens de la LNA ont repris l’idée et monté une perche – française, à nouveau, empruntée aux F1 en stock – sur quatre de leurs avions : les modèles 4136, 8985, 6132 et 7834.

Des opérations complexes et vaines. Tous se sont depuis crashés !!!  Dont le 8985 (en vol à droite en haut du chapitre), celui du Colonel Idriss Al Obeidi (ici à gauche), le roi du vol bas, mort à son bord le 6 juillet 2016, un colonel qui arrivait sur le tarmac en Wolkswagen coccinelle ! En dehors de l’anecdote, quel pouvait être cette idée de munir ces avions d’une perche de ravitaillement sans posséder d’avion nourrice pour le faire ? A la LNA, n’aurait-on pas tablé sur un avion-ravitailleur extérieur ? Les émirats ont trois Airbus A330 Multi Role Tanker Transport (MRTT), l’Egypte n’en a pas.

Et le massacre continue, en attendant : à gauche, le dernier décollage du Mig 23BN 4136 « requin » du pilote Adel Abdullah al Jahani le 29 juillet 2017, portant le symbole jaune du Fighter Squadron 1070.  C’était le principal testeur de Mig 23 ou 27 de la base, un pilote fort apprécié sur sa base. Et un des premiers opposants à Kadhafi. Son avion sera abattu au dessus de Derna par un missile Igla. On notera sa cocarde… ovale !

C’est une suite sans fin : à peine remis en service, les avions sont aussitôt abattus !!! L’armée de l’air libyenne de la LNA a perdu son dernier MiG-23ML en service, portant le numéro de série « 26-453″.  Il était entré en service en février 2016 (ici le même mois durant ses derniers tests devant tous ses techniciens, il n’a pas encore de cocardes officielles et on lui en a fait rapidement des provisoires à la bombe à peinture à la place de celles du régime de Kadhafi).

« Selon le média de la LNA Spox, l’avion a été abattu et s’est écrasé dans la région de Ganfouda – Bosnib à Benghazi. Le pilote, le colonel Younes Aldinạli, s’est éjecté, mais a eu une cheville cassée au pied gauche et des contusions » (exemple déjà cité plus haut).  Celui-là aura été plus chanceux que ses prédécesseurs !

Le 14 avril 2019, on annonce qu’un énième MiG 23 d’Haftar vient d’être abattu au dessus de Tripoli. En fait on évoque plutôt après coup (et examen des vidéos comme cette photo à droite qui en est extraite) un MiG 21, qui a été effectivement descendu après des tirs intenses de DCA mais aussi avec deux lancements par les soldats de la GNA de missiles Manpad, dont les traînées sont bien visibles (ici à gauche). Des MiGs, on le sait, il en refait plein les hangars (comme ici à droite dans l’un de ceux de la LNA), dont certains arborent des décorations inhabituelles (ici sur l’empennage). C’est le  MiG-21MF numéro « 18 » photographié ici le 29 mars 2016 armé de hoquettes S-8.  On évoque un modèle de missile de type FN-6, fourni par le  via le . La LNA évoquant encore une fois « un problème technique » à son bord. L’examen des débris confirment qu’il s’agit bien d’un MigG 21 : sa roue de train avant arrachée est reconnaissable. La LNA cite le nom du pilote qui a réussi à s’éjecter : Jamal Ben Amer, qui a été récupéré par un hélicoptère Mi-35 et que l’on exhibe sain et sauf (ici à gauche).

 

Ses MiG 23 hors service, ses Mirage aussi (ou presque) comme on va le voir, restent les MiG 21 données par l’Egypte et repeints en gris depuis. Malgré tous ses efforts, les forces d’Haftar qui avaient commencé à marcher sur la capitale (ça rappelle quelque chose, en histoire) n’ont pas réussi à s’en emparer. La faute au puzzle de son organisation, qui est loin d’être d’un seul bloc et dont le fonctionnement fait défaut, comme ont pu le voir avec ses avions retapés qui ont tous ou presque été abattus : « au niveau local, la Libye est divisée entre le Gouvernement d’union nationale (GNA) et la Chambre des représentants. Le contrôle du territoire libyen reste toutefois l’apanage d’un niveau inférieur, représenté par un grand nombre de milices territoriales dont la cohérence et l’orientation politique varient de l’une à l’autre. Elles ne s’intéressent guère à la définition d’une solution collective au niveau national, mais se concentrent plutôt sur les intérêts locaux.Haftar est le commandant de l’autoproclamée armée nationale libyenne (LNA), qui, malgré son nom grandiose, est en réalité un groupe de milices très différentes en nombre, en capacité et en extraction politique. La LNA comprend des unités militaires proches des anciens dirigeants de Kadhafi et des milices salafistes, ainsi que des groupes plus petits formés à la suite de la guerre civile de 2011. Haftar peut compter sur le soutien – plutôt ambigu et souvent versatile – de certaines milices de Zintan, ainsi que de plusieurs mercenaires d’origine européenne, russe et de la région. Ce n’est que récemment que le GNA a réussi à sceller une union formelle, mais extrêmement instable, des principales milices engagées dans la défense de Tripoli. La force de protection de Tripoli a repoussé l’attaque lancée récemment par Haftar. Le GNA est également soutenu par plusieurs milices de Misrata. Le conflit qui oppose aujourd’hui le GNA à la Chambre des représentants dans la banlieue de Tripoli résulte d’une trahison flagrante de Haftar qui, à la suite des réunions de réconciliation nationale à Ghadamès, a tenté d’assurer son propre leadership et l’appui de la communauté internationale, lançant un conflit sous prétexte de lutter contre le terrorisme. Cependant, faute d’un soutien matériel de leurs alliés du Golfe, les forces de Haftar ont subi des pertes considérables, ce qui a entraîné une impasse militaire sans solution immédiate » écrit  Nicola Pedde, directeur de l’ISG-Institute for Global Studies, basé à Rome et à Bruxelles, un think tank indépendant sur le Moyen-Orient et l’Afrique. Sur le schéma de 2019 signé Dzsihad Hadelli, on distingue en jaune son armée régulière de 25 000 soldats au total et en rose ses auxiliaires, des milices diverses fortes de 18 000 combattants, dont les salafistes Madkhali et des anciens pro-Kadhafi. Des rebelles tchadiens en font partie aussi. Pour les appareils, on compte 27 chasseurs bombardiers, 7 hélicoptères de combat… mais 10 avions opérationnels seulement.
Le problème d’Haftar : le salafisme de certaines de ses troupes

Le regroupement sous sa bannière de milices sauvages fait de l’armée d’Haftar une armée gangrenée par la religion et les exactions, ou sévissent de véritables psychopathes tel Mahmoud al-Warfali. »Ces dernières années, Khalifa Haftar a su gagner des soutiens en Occident grâce à ses tirades au vitriol contre les « terroristes takfiri et khariji », des termes remontant au début de l’histoire de l’islam que le vieux militaire utilise pour gagner ses galons d’anti-islamistes. Mais, dans le même temps, Haftar a créé des liens avec une branche de salafistes, les madkhalistes, en utilisant leurs combattants et en implantant leur idéologie conservatrice dans les parties contrôlées par la NLA dans l’est de Libye. Une loi a notamment été adoptée qui interdit aux femmes de voyager sans un chaperon masculin. Le madkhalisme est une branche du salafisme basée sur les enseignements du Saoudien Rabi al-Madkhali, qui a écrit à plusieurs reprises des fatwas pour soutenir Haftar. Un des principes fondamentaux du mouvement est d’obéir avec une loyauté sans faille à tout leader musulman dominant, sans se soucier de son passé. Les madkhalistes ne participent pas aux élections ou aux institutions démocratiques, ce qui les place en opposition aux Frères musulmans, qui encouragent la participation politique. Haftar et les madkhalistes ont noué une alliance qui repose que l’opposition à cette fraternité islamiste. « Haftar a recruté des madkhalistes en partie à cause de leur animosité envers les islamistes politiques comme les Frères musulmans », explique Mary Fitzgerald. L’aversion du maréchal pour les Frères musulmans reflète celles des dirigeants égyptiens, saoudiens et émiratis, qui en retour le soutiennent.  Cependant, le recours à ces madkhalistes remet en cause sa réthorique le présentant comme « homme fort de la lutte contre l’islamisme » qui séduit particulièrement la France, note Mary Fiztgerald. » Une position qui lui a fait accepter dans ses troupes Mahmoud al-Warfali, celui qui a assassiné de sang froid des dizaines de prisonniers, tué des gens de façon arbitraire et jeté leur corps sur des dépotoirs (on les retrouve jour après jour après autour de Benghazi comme ici à gauche), ou est même allé jusqu’à déterrer un chef de guerre tué pour en exposer le corps désacralisé (celui du commandant militaire du conseil des rebelles de Benghazi, Jalal Almkhozom). Je vous passe l’imposition du site où toutes ses exactions sont montrées, c’est à vomir : il n’y aucune différence entre ses actes et ceux de Daesh qu’Haftar était censé combattre ! Le Brigadier General, Wanis Bukhamada, nommé par Haftar à la tête des Forces Saiqa de la « Dignity Operation » (« Bataille de Benghazi »  en 2014, dans laquelle avait été perdu le MiG 21 « 800 » d’Haftar), a refusé de le destituer, malgré les accusations de crimes conte l’humanité à son encontre !

(1) en histoire, ça s’est déjà produit, pendant la Révolution française, avec notamment la profanation des tombes royales de la basilique Saint-Denis dont la liste est ici (on y avait exposé le corps embaumé d’Henri IV), mais aussi en 1931 en Espagne.

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

 

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