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Persistances olfactives

MONOLECTE

Ce matin, ma cuisine sentait exactement comme la cuisine de mon enfance en?Maurienne?: l??vier en pierre de taille, avec ses robinets r?tro en?cuivre, les biscottes Heudebert en pack familial et le lait fra?chement extrait?des vaches d?H?l?ne, la fermi?re du bout du chemin en gravier blanc, celle don le flux de conversation l?avait faite surnomm?e??Radio Jarrie?

Je ne pense pas que l?on puisse comprendre la personne que je suis si on ignore?que
l?automne dont les couleurs flamboyantes ne parviennent pas ? ?clipser le?parfum lourd et humide de l?humus en formation et des vendanges enfermentation. Rien ne m?est plus familier que l?expression?:?celui-l?,je ne peux pas le sentir.Je renifle l?odeur intime des gens, celle qui est?socialement inacceptable, d?autant plus qu?elle chuchote ? ma narine ce que?leurs propri?taires aimeraient tellement cacher.

Je ne sais pas si quelqu?un?m?est hostile ou pas a priori, mais j?inhale comme tout un chacun les?ph?romones de mon entourage et je sais tr?s rapidement avec qui je pourrais?tout ? fait envisager de passer une paire d?heures dans l?habitacle restreint?d?une automobile et qui je vais ?viter de croiser un apr?s-midi de?canicule.

Je me souviens avoir d?j? su, en passant dans un couloir, si un familier y
?tait pass? quelque temps auparavant, de la m?me mani?re qu?une modification de
la signature olfactive d?un proche me signale immanquablement une d?t?rioration
de son ?tat de sant? g?n?ral. Il y a m?me quelques maladies, comme?celle de ma m?re, dont je
reconnais la marque en superposition de celle, particuli?re, de la personne qui
la d?gage. La promiscuit? a souvent ?t? ?prouvante pour moi, que ce soit dans
les dortoirs de mon pensionnat ou le m?tro aux heures de pointe. Il vous y est
d?j? arriv? de prendre en plein tarin les remugles persistants de quelque
passager n?glig?, alors imaginez un seul instant ce que ?a donne quand toutes
les odeurs d?un vendredi soir d??t? s?y chevauchent dans une cacophonie des
sens ? vous soulever le c?ur. Je me souviens de l?odeur particuli?re de chaque
maison dans laquelle j?ai pass? un peu de temps, alchimie d?licate entre le
travail des mat?riaux qui la composent, les effluves des activit?s de ses
occupants et les exhalations sourdes de leurs corps. Les maisons sont comme les
gens?: il y en a des vivantes, des vibrantes, des chaleureuses dans
lesquelles on aime revenir, certaines sont ?touffantes, stagnantes, aigres et
repoussantes et d?autres encore sont tellement r?cur?es et aseptis?es qu?elles
ne disent plus rien, qu?elles sont comme le hall impersonnel et froid d?un
h?pital.

Les odeurs n?ont pas de hi?rarchie. Il n?y a pas de bonnes ou de mauvaises
odeurs. Il y en a juste des plus ou moins fortes, plus ou moins envahissantes,
plus ou moins agr?ables. Longtemps, j?ai ?t? incommod? par ce qu?on appelle les
mauvaises odeurs. De mon premier s?jour ? Paris, quand j?avais six ans, je
garde surtout la sensation d?une immense vespasienne ? ciel ouvert, des
chiottes de la taille d?une ville enti?re, o? je pouvais identifier les divers
degr?s de d?gradation de l?urine, de l?odeur fade et ti?de de celle fra?chement
r?pandue ? celle plus ?cre de l?ammoniac en formation. Quand j?ai su laquelle
de mes interlocutrices avait ses r?gles au moment o? elle me parlait, j?ai
commenc? ? trouver cette aptitude particuli?re un peu lourde ? vivre. J?ai
commenc? ? fumer, parce que le tabac d?cape le flair, l?an?antit vite et
durablement. Ensuite, j?ai continu? ? fumer, certes par accoutumance, mais
aussi parce que certaines bouff?es me faisaient penser au sillage de monsieur
Monolecte quand la vie nous s?parait, un m?lange assez viril de Camel sans
filtre, de cuir de blouson et de moteur de moto.

Avec ma fille,?j?ai arr?t?
de fumer
?et j?ai retrouv? la m?moire de mon odorat. C??tait assez paradoxal
de retrouver son flair au moment m?me o? il me fallait opiner du tarin dans des
couches fra?chement red?cor?es et il faut le dire tout net?: m?me quand
elle sort de votre ch?rubin, immanquablement, la merde sent la merde et
invariablement, cette odeur reste lourde, puissante et incommodante. ?
l?exception notable des premiers mois o? la demoiselle ?tait exclusivement
nourrie au sein. Elle remplissait alors ses couches d?une ?tonnante mati?re
tr?s franchement orange qui sentait le caramel mou et la barbe ? papa.

C?est en haut d?une montagne que j?ai retrouv?, quelques ann?es plus tard,
l?int?gralit? de ma gamme de parfums. La longue marche qui d?ploie les
bronchioles, l?air pur d?barrass? de l?essentiel des miasmes de ce que l?on
appelle la civilisation, l?app?tit creus? par l?effort soutenu et me revoil? au
meilleur de ma forme, toutes antennes biochimiques d?ploy?es, ? sentir jusqu??
l?odeur des cailloux et ? me souvenir que pour beaucoup, l?altitude fait
d?gazer sec.
Ce qui est int?ressant dans cette deuxi?me vie de mon nez, c?est qu?en dehors
de me rendre les cl?s de ma m?moire, elle est beaucoup plus ouverte dans sa
palette et je respire aujourd?hui avec joie certaines ?manations que je jugeais
auparavant absolument irrespirables.

Ce qu?il manque ? Google Maps et aux autres applications que j?utilise pour
tracer mes routes, c?est la possibilit? de construire des cartes olfactives. Je
p?dale pour garder la forme, pour?photographier
les paysages renversants de ma Gascogne personnelle
, pour la convivialit?
de ce moyen de transport qui me permet de rencontrer si facilement des gens,
mais je
p?dale aussi pour le pur plaisir d??tre un cleb fou
, truffe au vent, les
narines fig?es par les petits matins m?talliques de l?hiver ou le c?ur gonfl?
d?ivresse par les symphonies pastorales du printemps. Chaque lieu s?cr?te son
odeur propre qui varie avec les saisons, l?heure du jour, la m?t?o et les
activit?s humaines.

Ce printemps d?gage ? pr?sent des odeurs lourdes, ti?des, humides et charnelles
de v?g?tation exsudante, de bouse fra?che et de seringats.
Bon sang que je raffole de l?odeur persistante et enivrante des seringats, un
peu comme celle des genets au tout d?but de l??t?, sauf que jusqu?? la semaine
derni?re je ne savais pas ? quelle plante attribuer cette note puissante de
fleur d?oranger et de jasmin, une d?clinaison florale et persistante d?un
parfum oriental. Par la magie d?une brass?e fra?chement cueillie et offerte de
bon c?ur, j?ai maintenant en t?te la carte des buissons odorants autour
desquels j?irais p?daler au printemps prochain, si tout va bien.

Mais je raffole tout autant de certaines odeurs fermi?res, tellement d?capantes
qu?on a l?impression de les m?cher en for?ant sur les p?dales. La plus violente
de toutes est s?rement celle qui rampe le long des ?levages de canards et dans
mon coin, je peux vous dire que certains jours, toute la campagne est min?e de
bombes ? crottes. Mais cela importe peu, finalement. Il y a aussi les meules
d?ensilage qui exsudent presque imm?diatement un ar?me absolument divin de
r?glisse, de pain d??pice, de cannelle et surtout, de prunes ? l?Armagnac.
Elles sont de nouveau de sortie le long des routes et je me shoote abondamment
? leur tra?ne gourmande en attendant l??t?, quand leur parfum aura encore forci
et que la cambrousse sentira de nouveau les foins coup?s, le pain grill?, les
pommes de terre saut?es au beurre noisette et la terre br?l?e.

Monolecte

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