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Penser la catastrophe

« Quand nous disons couramment que nous « changeons l’avenir », quelle capacit? nous attribuons-nous exactement ? Celle de faire que l’avenir soit ce qu’il sera r?ellement, plut?t que ce qu’il aurait ?t? si nous avions agi diff?remment que nous le faisons dans le pr?sent. On peut dire d’une certaine fa?on que nous changeons les choses (We make a difference). Mais ce n’est pas un changement au sens strict, car la diff?rence que nous introduisons dans le monde se situe entre le possible qui s’actualise et les possibles qui restent non actualis?s, et non pas entre des actualit?s successives. La v?rit? stricte consiste ? dire que l’avenir d?pend contrefactuellement du pr?sent. « Si j’avais fait ceci, alors que j’ai fait autre chose, l’avenir serait (peut-?tre) diff?rent. » C’est cela qui nous donne l’impression que nous pouvons changer l’avenir. Mais, dans notre monde, l’avenir est simplement ce qu’il est, ou plut?t, il est ce qu’il sera.

Peut-on croire ? la fois que l’avenir que l’on pr?voit est, d’une part, le r?sultat d’une fatalit?, et, d’autre part, qu’on agit causalement sur lui, par le fait m?me qu’on le pr?voit et que cette pr?vision est rendue publique ? La m?taphysique traditionnelle du temps repose sur le causalisme qui rend ces deux types de d?pendance ?quivalentes ce qui revient ? dire que l’une entra?ne l’autre et r?ciproquement. Nous tenons que nos actions pr?sentes peuvent avoir un effet causal sur l’avenir, et nous en inf?rons que l’avenir d?pend contrefactuellement du pr?sent (avenir « ouvert »). Nous tenons par ailleurs que nos actions pr?sentes ne peuvent avoir d’effet causal sur le pass? et nous en inf?rons que le pass? est ind?pendant contrefactuellement du pr?sent (« pass? fixe »). Dupuy propose d’appeler cette conception de la temporalit? le temps de l’histoire. Dans le temps de l’histoire, les agents se coordonnent par convention sur le pass?, tenu pour fixe. Cette convention ne para?t pas en ?tre une, tant elle nous semble « naturelle ». C’est parce que nous tenons le pass? pour fixe que des composantes fondamentales du lien social comme la promesse, l’engagement, le contrat, etc., sont possibles. Le fait que les r?gimes totalitaires s’efforcent toujours de « r??crire l’histoire » ne fait que renforcer l’?vidence : l’histoire qu’ils racontent est tout simplement mensong?re.

Dupuy soutient q’une autre conception du temps, dans lequel nous nous coordonnons autour d’un avenir tenu comme fixe ne nous est pas moins famili?re et que l’exp?rience de ce temps est facilit?e, encourag?e, organis?e, voire impos?e par maints traits des institutions de la soci?t? moderne. Les th?oriciens du march? « parfait » posent que les agents ?conomiques, prennent les prix pour des donn?es fixes, c’est ? dire ind?pendantes de leurs actions. Ces actions sont constitu?es par les offres et les demandes relatives aux biens qui composent l’?conomie en question. Simultan?ment les ?conomistes expliquent la formation des prix par la confrontation sur le march? de ces m?mes offres et de ces m?mes demandes. On consid?re g?n?ralement aujourd’hui que ce que la th?orie ?conomique et la th?orie des jeux d?signent par « ?quilibre » n’a rien ? voir avec ce que l’origine de ce terme en m?canique rationnelle d?signe. Tout probl?me de d?cision ? deux agents au moins met en sc?ne un ph?nom?ne de sp?cularit?, chacun devant penser ? ce que l’autre pense de ce que lui m?me pense, etc. Un type d’?quilibre correspond ? une mani?re de couper quelque part cette r?gression potentiellement infinie. Avec l’hypoth?se de fixit? des prix, la th?orie du march? pose que c’est au niveau des prix que la r?gression s’arr?te. On doit pouvoir poser sans contradiction ? la fois que les agents ont un pouvoir causal sur les prix et qu’ils tiennent ceux-ci pour fixes, non pas au sens causal, mais bien au sens technique que nous avons donn? ? ce terme : fixes, c’est ? dire contrefactuellement ind?pendants de leurs actions.

C’est ce que permet le th?or?me de von Foerster qui d?crit le rapport de causalit? circulaire entre une totalit? (par exemple une collectivit? humaine) et ses ?l?ments (les individus qui la composent). Les individus sont li?s les uns aux autres, d’une part, et ? la totalit? d’autre part. Les liens entre individus peuvent ?tre plus ou moins « rigides ». La conjecture de von Foerster dit alors ceci : plus les relations interindividuelles sont rigides (du fait de comportements mim?tiques par exemple), plus le comportement de la totalit? appara?tra aux ?l?ments individuels qui la composent comme dot? d’une dynamique proche qui ?chappe ? leur ma?trise. Cette th?se ne peut valoir que parce qu’on prend ici le point de vue, int?rieur au syst?me, des ?l?ments sur la totalit?. Pour un observateur ext?rieur au syst?me la rigidit? des relations entre ?l?ments est au contraire propice ? une ma?trise conceptuelle, sous forme de mod?lisation par exemple. L’avenir du syst?me est pr?visible mais les individus se sentent impuissants ? en orienter ou r?orienter la course, alors m?me que le comportement d’ensemble continue de n’?tre que la composition des r?actions individuelles ? la pr?vision de ce m?me comportement.

Pour en revenir ? l’hypoth?se de la fixit? des prix, le th?or?me de von Foerster nous dit que, sous certaines conditions qu’il ?nonce rigoureusement, la situation des agents dans un syst?me qui ?chappe ? leur ma?trise donne un fondement objectif aux propositions contrefactuelles du type : « Si j’agissais diff?remment, en augmentant par exemple ma demande pour tel bien, l’ensemble des prix n’en serait pas affect?. » Cela n’est en rien incompatible avec le fait que les agents ont un pouvoir causal sur les prix et le savent. Les agents, devant se coordonner, doivent choisir une fa?on de mettre un terme aux jeux de miroirs potentiellement infinis, dans lesquels les plongerait le besoin de savoir ce que les autres savent de ce qu’ils savent, etc. Cet arr?t ? la sp?cularit?, c’est dans la position partag?e de la fixit? d’un jeu de variables qu’ils vont l’organiser. C’est lucidement, en toute conscience, qu’ils vont par convention tenir ces variables pour fixes (contrefactuellement ind?pendantes de leurs actions) alors qu’ils savent avoir un pouvoir causal sur elles. C’est sur cette configuration que l’on peut fonder le concept de « convention de coordination » qui a obtenu droit de cit? dans la pens?e ?conomique d’aujourd’hui. Cet exemple illustre qu’une d?pendance causale peut aller de pair avec une ind?pendance contrefactuelle.

De partout, des voix plus ou moins autoris?es se font entendre qui proclament ce que sera l’avenir : le trafic sur la route le lendemain, le r?sultat des ?lections prochaines, les taux d’inflation et de croissance de l’ann?e qui vient, l’?volution des gaz ? effet de serre, etc. Les pr?visionnistes et prospectivistes savent fort bien, et nous avec eux, que cet avenir qu’ils nous annoncent comme si il ?tait inscrit dans les astres, c’est nous qui le faisons. Nous ne nous rebellons pas devant ce qui pourrait passer pour un scandale m?taphysique (sauf parfois les ?lecteurs). C’est la coh?rence de ce mode de coordination par rapport ? l’avenir que Dupuy tente de d?gager. Supposer que l’agent tienne l’avenir pour fixe n’implique en aucune fa?on qu’il ne voie pas que l’avenir d?pend causalement, au moins en partie, de ce qu’il fait maintenant. L’agent tient par hypoth?se l’avenir pour fixe, c’est ? dire contrefactuellement ind?pendant de son action. Maintenant, dans son raisonnement, l’avenir constant pour d?cider de son action pr?sente il choisit entre plusieurs options, celle q’il juge la meilleure. Le temps que d?crit Dupuy a la forme d’une boucle dans laquelle, dans laquelle le pass? et le futur se d?terminent r?ciproquement. Il a donn? le nom de temps du projet ? cette temporalit? autre. Le temps du projet n’est pas un fatalisme parce qu’il en sait trop sur la capacit? des encha?nements causaux ? mimer le fatalisme, ? produire des « effets de destin ».

Le temps du projet est une fiction m?taphysique dont Dupuy tente d’?tablir la coh?rence et de montrer la rationalit?. Mais le temps de l’histoire, « notre » temps, n’est pas moins fictif. On ne peut faire mieux en m?taphysique que de construire de telles fictions. Mais elles nous sont indispensables. Dupuy cite le meilleur exemple qu’il connaisse de l’utilisation du temps du projet, pour, en dehors de toute ali?nation, mobiliser autour d’un projet commun d?sirable. L’exemple de la planification fran?aise telle que l’avait con?ue Pierre Mass? et telle que Roger Guesnerie en synth?tise l’esprit dans la formule suivante : la planification, ?crit-il, « visait ? obtenir par la concertation et l’?tude une image de l’avenir suffisamment optimiste pour ?tre souhaitable et suffisamment cr?dible pour d?clencher les actions qui engendrent sa propre r?alisation ». Cette formule ne peut trouver son sens que dans le temps du projet, dont elle d?crit parfaitement la boucle reliant le pass? et l’avenir. La coordination s’y r?alise sur une image de l’avenir capable d’assurer le bouclage entre une production causale de l’avenir et son anticipation autor?alisatrice.

Le paradoxe de la solution catastrophiste au probl?me des menaces qui p?sent sur l’avenir de l’aventure humaine est maintenant en place. Il s’agit de se coordonner sur un projet n?gatif qui prend la forme d’un avenir fixe dont on ne veut pas. La d?ploration insistante de Hans Jonas est que nous n’accordons pas un poids de r?alit? suffisant ? l’inscription de la catastrophe dans le futur. Ni cognitivement ni ?motionnellement, nous ne sommes touch?s par l’anticipation du malheur ? venir. Seule la m?taphysique du temps du projet peut, selon Dupuy, rendre compte de cette actualisation du futur, en mettant face ? face le pass? et l’avenir et en les rendant jumeaux l’un de l’autre. Dans le temps de l’histoire, la pr?vention efficace de la catastrophe fait de celle-ci un possible non r?alis?, sorte de fant?me ontologique dont le poids de r?alit? est insuffisant pour soutenir la volont? de le maintenir hors du monde actuel. Le temps du projet, lui, inscrit fermement la catastrophe dans la r?alit? de l’avenir, mais au point qu’une pr?vention r?ussie ne peut que s’autoannihiler ipso facto, pour des raisons logiques cette fois, puisque la catastrophe, ne pouvant trouver place dans l’ensemble vide des possibles non r?alis?s, dispara?t dans le non-?tre.

Cette description de notre aporie se trouve, dans ces termes, au cœur m?me du d?bat sur l’efficacit? de la dissuasion nucl?aire. Ce d?bat a r?v?l? , selon Dupuy, une issue possible. Il a franchi une ?tape d?cisive lorsque les partisans les plus avis?s de la strat?gie de vuln?rabilit? mutuelle ont compris qu’il leur fallait faire l’?conomie compl?te du concept d’intention dissuasive et pr?senter ? l’ennemi la menace, non pas comme un acte intentionnel, mais comme une fatalit?, un accident. La simple existence d’arsenaux nucl?aires constituant une structure de vuln?rabilit? mutuelle suffirait ? rendre les adversaires infiniment prudents, ind?pendamment de toute intention ou raison d’agir. Avec cette doctrine de « dissuasion existentielle », la diff?rence qui s?parait le cas de la menace nucl?aire de celui des catastrophes climatiques, sanitaires, ?conomiques ou industrielles s’?vanouit en fum?e. Dans les deux cas, le mal prend la forme de la fatalit?. Pour que des signaux venus du futur atteignent le pass? sans d?clencher cela m?me qui va annihiler leur source, il faut que subsiste, dans l’avenir une imperfection du bouclage. Ce que Dupuy exprime sous la forme suivante : « obtenir une image de l’avenir suffisamment catastrophiste pour ?tre repoussante et suffisamment cr?dible pour d?clencher les actions qui emp?cheraient sa r?alisation, ? un accident pr?s ».

L’apocalypse est inscrite dans l’avenir, mais sa probabilit? d’occurrence est extr?mement faible. En d’autres termes, ce qui a des chances de nous sauver est cela m?me qui nous menace. Le temps du projet pi?ge le temps dans une boucle herm?tiquement ferm?e sur elle-m?me, faisant du pass? et de l’avenir comme deux doubles se renvoyant la balle. Mais cette fermeture est en m?me temps une ouverture. Le temps se cl?t sur la catastrophe annonc?e, mais le temps continue, tel un suppl?ment de vie et d’espoir, au-del? de la cl?ture. L’ouverture r?sulte de ce que le destin a le statut d’un accident, d’une erreur qu’il nous est loisible de ne pas commettre. Nous savons que nous sommes embarqu?s, avec ? notre bord, une bombe ? retardement. Il ne tient qu’? nous que son explosion, inscrite comme une fatalit? peu probable, ne se produise pas. Nous sommes condamn?s ? la vigilance permanente.

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