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Peine de mort: garder l’éthique au coeur du débat

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Le 10 octobre est la Journée mondiale contre la peine de mort, abolie au Canada en 1976.  Depuis quelques années, on assiste à une augmentation de l’appui à la peine capitale.  En 2009, un sondage de Angus Reid révélait que 62% des canadiens (et 69% des québécois) trouveraient la peine de mort acceptable en cas de meurtre.  La peine de mort est-elle un juste châtiment et contribue-t-elle vraiment à prévenir le meurtre?  Un assassin mort ne tue plus personnes, c’est une vérité indiscutable, cependant la question est plus complexe qu’elle n’en a l’air.  Avant d’appuyer une peine aussi irréversible, il y a plusieurs points à considérer.

Erreurs judiciaires

Aucun système de justice ne peut se vanter d’être parfait. Les erreurs judiciaires existent partout. Il n’est donc pas rare que des personnes innocentes soient condamnées à mort à travers le monde.  Aux Etats-Unis, depuis 1976, plus de 130 prisonniers ont été libérés du couloir de la mort après avoir été innocentés, dont neuf pour la seule année 2009 (Communiqué d’Amnistie International, 8 octobre 2010). D’autres n’ont pas la chance de voir reconnaître leur innocence à temps et sont exécutés. Une peine de prison à vie leur donnerait au moins la possibilité de survivre jusqu’à ce que la vérité soit révélée. Certains condamnés ne sont pas criminellement responsable de leurs actes. Des personnes souffrant de déficience mentale ou de troubles psychiques ont été condamnées à la peine capitale. La Cour suprême des Etats-Unis a par contre aboli la peine de mort pour les personnes atteintes de retard mental en même temps qu’elle l’abolissait pour les personnes mineures.

Dans plusieurs pays, la justice ne vous traite pas de la même manière selon votre classe sociale, votre sexe, votre orientation sexuelle ou le groupe ethnique auquel vous appartenez. Par exemple, aux Etats-Unis, les chances d’éviter la peine de mort s’amenuisent dangereusement si vous êtres pauvre et encore plus si vous êtes noir, les noirs sont d’ailleurs surreprésentés dans le couloir de la mort. Les personnes à faible revenu n’ont pas les moyens de se payer les meilleurs avocats et sont défendues par des avocats désignés d’office, parfois inexpérimentés et qui dans certains cas étudient à peine le dossier de leur client. La composition du jury a aussi une certaine influence sur le verdict. Au Canada, le système de justice n’est pas non plus toujours équitable, l’aide juridique n’étant pas accessible à tout ceux qui en auraient besoin.

Un meurtre légalisé

On pourrait parler de l’exécution d’un condamné comme d’un meurtre légalisé. Le bourreau n’est nullement en situation de légitime défense et même s’il tue en principe un assassin, cela ne change rien au fait qu’.il commet lui-même un meurtre et de surcroît sur une personne se trouvant dans l’incapacité de se défendre. Un état autorisant la peine de mort paie littéralement une personne pour exercer le métier de tueur en série!  A ce compte-là, aussi bien autoriser n’importe quel citoyen à être bourreau d’un jour.  Malgré l’appui croissant des citoyens canadiens à la peine de mort, ça ne se bousculerait peut-être pas au portillon! En fait, la majorité des personnes favorables à la peine capitale ne sauraient peut-être pas comment réagir si on leur donnait la possibilité d’exécuter elles-mêmes la sentence!

Il arrive que la victime d’un meurtre soit un criminel, voire un autre meurtrier, en particulier dans le monde du crime organisé.  Ça ne manque jamais, quelqu’un s’exclame:   S.ils pouvaient tous se tuer entre eux!   Inutile de mentionner qu’on n’entend personne réclamer la peine de mort pour l’assassin dans ces cas-là!  La loi se doit pourtant de traiter ces meurtres comme les autres, sans faire de distinction. Elle ne peut pas commencer à considérer qu’un meurtre est moins grave parce que la victime est un criminel.  Lors d’un procès, on juge l’accusé et on ne le fait pas en fonction du niveau de vertu de la victime.

Justice et vengeance, deux concepts à distinguer

La peine de mort ne ressuscite pas les victimes de meurtre. Elle ne met pas fin à la souffrance de leurs proches, elle ne fait que fournir une exutoire temporaire à leur colère.   L’exécution d’un assassin ne peut rien contre le fait qu’un crime a été commis et qu’une personne est morte. Une fois l’assassin exécuté, les questions sans réponse demeurent, plus obsédantes que jamais:  Pourquoi?, Pourquoi ma fille, mon frère, mon mari?,  Pourquoi ce drame a-t-il eu lieu? Pourquoi ce mal existe-t-il?

Peut-être confondons-nous « Justice » et  «Vengeance » et la peine de mort vise-t-elle moins à prévenir des crimes futurs qu’à soulager l’indignation publique en donnant l’impression à la population que la Justice combat efficacement le crime. La peine de mort s’inscrit d’ailleurs dans une culture qui fait une distinction entre la « bonne » et la « mauvaise » violence, la bonne étant celle qui est dirigée contre des criminels. C’est cette culture qu’on retrouve dans les films d’action où les actes violents du héros sont toujours présentés comme étant justifiés. L’archétype du héros devenu froid et vindicatif après qu’une personne proche de lui ait été assassinée est d’ailleurs assez courant. Utilisant une approche diamétralement opposée, le film québécois « Les 7 jours du Talion », une adaptation du roman de Patrick Sénécal, démontre bien combien illusoire est l’idéee que la vengeance apporte le soulagement.

Un effet dissuasif ?

L’effet dissuasif attribué à la peine de mort est largement surestimé. Dans les faits, elle ne réduit pas le taux de criminalité. Les Etats-Unis ont l’un des plus hauts taux de criminalité parmi les pays occidentaux, même si ce pays a l’un des plus haut taux d’exécution. Les états qui appliquent la peine de mort n’ont pas non plus un taux de criminalité plus bas que ceux qui ne l’appliquent pas.

Beaucoup de meurtres sont commis sans préméditation, sous l’impulsion du moment et parfois sous l’influence de l’alcool ou de la drogue, donc à un moment où les conséquences possibles d’un crime ne sont pas la première préoccupation de son auteur. Quant aux assassins qui préméditent leur crime, ils s’imaginent généralement qu’ils ne se feront pas prendre, peu conscients qu’ils sont des méthodes modernes d’investigation. Certaines personnes enfin, commettent des meurtres en ayant l’intention de se supprimer elles-mêmes par la suite, comme on le voit dans beaucoup de cas de drames familiaux.

Un débat émotif

Le débat sur la peine de mort est extrêmement émotif. Ses partisans reprochent aux personnes qui s’y opposent de ne pas penser à la souffrance des victimes des meurtriers ni à celle de leur famille, voire même de défendre davantage les droits des assassins que ceux des victimes.  Et si c’était votre enfant ou vos parents qui étaient tués ?, demande-t-on.

Pour ma part, je crois que c’est justement parce que le meurtre provoque autant d’indignation et de rage que le débat sur la peine de mort doit être fait en gardant la tête froide. Aucune décision aussi grave que celle de laisser vivre ou pas un être humain, si vil soit-il, ne devrait être prise sous l’influence des émotions. Si nous commençons à considérer que la justice doit être rendue selon le niveau de sympathie qu’inspirent les victimes, nous nous dirigeons tout droit vers une société sans aucune rationalité où chaque partie doit rivaliser de manipulation pour faire valoir son point de vue.

Les grands oubliés du débat sur la peine de mort sont les familles des meurtriers, les parents, les conjoints, les enfants. Ne bénéficiant pas de la sympathie du public, ces gens vivent dans la honte et dans la culpabilité.  On attribue aux premiers les crimes de leur enfant. On se dit qu’ils l’ont forcément mal élevé pour qu’il en arrive à commettre un meurtre. On reproche aux seconds d’en être amoureux.  Du moins épargne-t-on les troisièmes, chez les adultes s’entend car les enfants peuvent être très cruels et rejeter un camarade dont l’un des parents a été condamné pour crime. On suppose automatiquement que les familles des meurtriers minimisent leur crime. Ajouter à leur douleur le fait de perdre un membre, même meurtrier, est-il vraiment nécessaire?  Améliore-t-on vraiment le monde de cette manière?

Exécuter pour sauver de l’argent?

Il arrive que les arguments utilisés pour justifier la peine de mort soient de nature économique. Ainsi, plusieurs personnes en parlent comme d’un bon moyen pour réduire les coûts engendrés par l’incarcération à long terme. Il est certes extrêmement choquant que les gouvernements dépensent davantage pour le confort des détenus que pour celui des personnes âgées résidant en centre d’hébergement!  On pourrait probablement s’interroger sur la pertinence d’offrir certains services non essentiels dans les cellules (le câble, par exemple). Cependant, on ne devrait jamais prendre la décision de supprimer un être humain pour réduire les dépenses du système carcéral. On ne devrait pas non plus voir la peine de mort comme une façon de gérer le manque de place dans les prisons ou encore comme une alternative aux peines bonbons.

Investir dans la prévention du crime et de la récidive procure des économies bien plus importantes à toute société.  On peut croire que c’est un luxe inutile que de donner aux détenus l’accès à l’instruction et à une formation professionnelle, il n’en demeure pas moins que si on ne leur donne aucune possibilité d’acquérir des compétences sociales et professionnelles durant leur incarcération, il s’empresseront de retomber dans le crime une fois sortis de prison et nous ne serons pas plus avancés.

La Justice se doit de punir les criminels mais notre devoir en tant que citoyen est de regarder ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas en matière de prévention du crime et surtout de garder l’éthique au coeur du débat.

Stéphanie LeBlanc

Communiqué d’Amnistie Internationale, 8 octobre 2010:

http://www.amnistie.qc.ca/site/index.php?option=com_content&view=article&id=15074:-ethiopie-amnistie-internationale-salue-la-liberation-dune-dirigeante-de-lopposition&catid=21:communiquinternationaux&Itemid=72

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3 Commentaire

  1. avatar

    Bonjour, Stéphanie, et merci pour ce plaidoyer contre la peine de mort.

    Condamner quelqu’un à mort, c’est ajouter à la barbarie du crime une barbarie indigne d’une civilisation avancée. L’homme ne se grandit jamais en écoutant ses passions ou son instinct.

  2. avatar

    « On ne devrait pas non plus voir la peine de mort comme une façon de gérer le manque de place dans les prisons ou encore comme une alternative aux peines bonbons »

    Entièrement d’accord avec cettte opinion.

    Cependant, il faudrait vérifier ce qui se produit dans les « chambres » d’hopitaux où on acceuille ceux qui sont en phase terminale et qui ont 3 mois maximum pour quitter cette chambre; pieds devant ou autrement. Cela semble être une question de « manque de place » et de « financement ».

    André Lefebvre

    • avatar

      « …il faudrait vérifier ce qui se produit dans les « chambres » d’hopitaux où on acceuille ceux qui sont en phase terminale et qui ont 3 mois maximum pour quitter cette chambre; pieds devant ou autrement »

      Il est vraiment tragique qu’une personne se doivent de respecter des délais jusqu’à la fin de sa vie, inclusivement! Il y a de plus en plus de décisions qui affectent des êtres humains mais qui sont prises pour des raisons de budget, de règlements, de formulaires, etc. Tout le monde doit entrer dans une case ou circuler au plus vite!

      Stéphanie LeBlanc