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P?che intensive : comment l?Europe affame l?Afrique

Par Eros Sana

Surexploitation maritime, p?che illicite ou sous pavillon de complaisance, accords internationaux iniques? Les ressources de l?Afrique attirent, une fois de plus, l?Europe pr?datrice. R?sultat?: le poisson se fait rare et les p?cheurs s?n?galais doivent s?aventurer de plus en plus loin des c?tes. Et ? d?faut de nourrir les populations locales, les poissons d?Afrique viendront garnir les assiettes des Europ?ens.

? proximit? de Dakar, la plage de Hann est d?serte. Il est un peu plus de 16 heures. ? cette heure, la plage devrait grouiller d?une intense activit?, avec les pirogues des p?cheurs de nuit et celles des p?cheurs de jour qui viennent d?charger leur cargaison. Mais le poisson se fait de plus en plus rare. Une dure r?alit? qui frappe les 60.000 p?cheurs artisanaux du S?n?gal. Ceux qui devaient partir ? 18 heures p?cher toute la nuit sont partis beaucoup plus t?t. Et les p?cheurs de jour, partis ? 6 ou 8 heures du matin, retardent leur retour. Ils vont plus loin en mer, et restent plus longtemps sur l?eau.

L?une des rares pirogues de retour ? cette heure-l? est celle d?Alpha Dieng. P?cheur depuis 12 ans, il commande une petite pirogue de 13 m?tres de long. Avec ses deux compagnons de p?che, ils paient une licence annuelle de 25.000 francs CFA (environ 32 euros). Partis ? 6 heures ce matin, Alpha Dieng et ses coll?gues sont fatigu?s. Ils pr?sentent leur prise du jour?: des poissons qui ne remplissent pas un petit seau blanc. ??? peine 5.000 francs CFA (environ 7,50 euros), explique Alpha Dieng en wolof. M?me pas de quoi payer les frais engag?s pour l?essence du moteur aujourd?hui. ?

Un poisson trop cher pour les S?n?galais

Les captures se font rares pour tous. Depuis 2003, la p?che maritime au S?n?gal enregistre une baisse de 16?% des captures, ce qui a des cons?quences d?sastreuses pour les S?n?galais. L?activit? de p?che g?n?re plus de 600.000 emplois directs et indirects, occup?s pour les 2/3 par des femmes. Presque deux millions de personnes d?pendent de la p?che, qui est aussi le premier secteur d?exportation (30%). La baisse des captures met en p?ril la s?curit? alimentaire du pays. Plus de 75% des apports nutritionnels en prot?ines d?origine animale proviennent du poisson. Dans les quartiers pauvres de Dakar comme Pikine et Gu?diawaye ou de ??classes moyennes?? comme Sicap, il n?est pas rare d?entendre que le tieboudiene et le thiof, les deux plats nationaux ? base de m?rou ou de capitaine, sont d?sormais hors de prix pour les habitants.

Avec ses 700 km de c?tes, le S?n?gal est pourtant riche d?importantes ressources halieutiques?: thons, espadons, voiliers, sardinelles, chinchards, maquereaux, crevettes et merlus, dorades, m?rous, crevettes blanches ou c?phalopodes? Mais ? l?instar de pays africains dont les richesses en diamants, p?trole, gaz, terres arables, donnent lieu aux pires pratiques de pr?dation, cette richesse a, elle aussi, attis? les convoitises.

L?Afrique nourrit l?Europe en poissons

Pill? depuis des d?cennies par des flottes ?trang?res ? espagnoles, fran?aises, italiennes, russes, japonaises, cor?ennes, chinoises ou ta?wanaises ? le ??grenier ? poissons?? de l?Afrique et du S?n?gal se vide de sa substance? Et ce, au prix d?une concurrence d?loyale?: quand les p?cheurs artisanaux s?n?galais ne peuvent rester que quelques heures en mer, les campagnes de p?che des navires ?trangers durent deux ? trois mois. Le chalutage ? qui consiste ? racler les faible, moyenne et grande profondeurs des mers (jusqu?? 1.000 m) ? entra?ne la rar?faction des esp?ces de poissons et la destruction des environnements marins. Un d?sastre ?cologique.

? bord des ??navires-usines?? sont trait?es, conditionn?es puis congel?es, d??normes quantit?s de poissons, rapidement exp?di?s dans les assiettes europ?ennes, cor?ennes ou chinoises. Pr?s de 70% des produits de la p?che du S?n?gal sont exp?di?s vers l?Europe. Celle-ci importe (tous pays confondus) pour 15,5 milliards d?euros de poisson?[1]. ??L?Afrique nourrit l?Europe?! ?, s?indigne Mamadou Diop Thioune, pr?sident du Forum des organisations de la p?che artisanale. ??C?est un syst?me de vol organis? du poisson en Afrique, ? destination de l?Europe et d?autres pays.?? De nombreux acteurs de la p?che au S?n?gal, r?volt?s, se mobilisent pour ne pas rester avec une ??ar?te en travers de la gorge ? et tentent de s?opposer ? ce syst?me.

L?impuissance du S?n?gal face ? la p?che pirate

Le fl?au de la p?che ill?gale frappe aussi le S?n?gal. ??Ce sont les p?ches INN?: illicites, non d?clar?es et non r?glement?es. ? Comme beaucoup de pays africains, l??tat s?n?galais dispose de tr?s peu de moyens techniques pour contr?ler et arraisonner les bateaux ?trangers. Parfois dot?s des plus r?centes avanc?es technologiques, ceux-ci peuvent braconner en haute mer presque en toute impunit?. Ces derniers mois, les contr?leurs ont ?t? mobilis?s par des bateaux battant pavillon russe, g?orgien et ukrainien, que la marine s?n?galaise n?arrivait pas ? chasser durablement de ses eaux territoriales.

? l?impuissance du S?n?gal s?ajoutent les insuffisances de l?Union europ?enne et des autres pays du Nord?: except? la mise en ?uvre d?une liste noire d?armateurs, rien n?est fait pour assurer une meilleure tra?abilit? des poissons d?barqu?s dans les ports occidentaux, qui ne disposent pas toujours de d?claration l?gale de capture.

Le pi?ge des accords de p?che

Les pirates ne sont pas les seuls responsables de la surp?che. Des Accords de partenariat de p?che (APP) permettent ? des flottes enti?res de bateaux europ?ens, russes, chinois de venir l?galement surexploiter les ressources halieutiques de la Mauritanie, du Maroc, de la Guin?e ou du S?n?gal. Au sortir de la colonisation, les ?tats d?Afrique ont investi dans le d?veloppement d?une industrie de p?che nationale, plut?t que d?opter pour un soutien massif ? la p?che artisanale. Mais les flottilles industrielles sont co?teuses. ? la fin des ann?es 1970, le secteur de la p?che n??chappe pas aux effets d?vastateurs des programmes d?ajustements structurels n?olib?raux, impos?s par les institutions financi?res internationales. Des programmes qui d?s?quilibrent profond?ment la fili?re?: les ?tats africains ? dont les besoins en devises augmentent ? privil?gieront d?s lors les exportations, au d?triment de la consommation locale, et la signature d?accords de p?che avec compensation financi?re.

Depuis les puissances maritimes tirent un maximum de profit de cette situation. Notamment l?Union europ?enne qui, depuis 1979, a conclu pr?s de 17 accords de p?che avec le S?n?gal. L?acc?s aux eaux africaines, extr?mement poissonneuses, est un enjeu strat?gique primordial pour l?Europe. La Politique commune de la p?che (PCP) europ?enne limite les captures dans les eaux europ?ennes pour pr?server la ressource. Les accords de p?che constituent pour l?Union europ?enne un moyen de red?ployer une partie de sa ??surcapacit? de p?che??, tout en diminuant la pression de la surexploitation de ses propres eaux.

Transfert de la surp?che de l?Europe vers l?Afrique

Formellement les accords de p?che entre ??les nations en eaux lointaines et les pays c?tiers?? sont fond?s sur le principe de compl?mentarit??: la surcapacit? dans le Nord et l?abondance dans le Sud permettront un acc?s privil?gi? des navires des premiers dans les eaux des seconds. Il s?agit de pr?lever le ??reliquat?? disponible, seulement apr?s une ?valuation scientifique pr?cise des ressources. Les pays du Nord paient une contrepartie financi?re annuelle, qui s??levait par exemple ? la fin des ann?es 90 ? 150 millions d?euros pour l?accord entre Europe et ?tats de l?Afrique de l?Ouest.

Mais les autorit?s s?n?galaises ne disposent pas de moyens cons?quents pour effectuer une ?valuation efficace des stocks de ressources halieutiques. Cela n?cessiterait aussi un meilleur contr?le des capacit?s de capture r?elles des navires ?trangers et nationaux. Des experts internationaux d?noncent l?obsolescence du mode de calcul ? en tonnes de jauge brute ou TJB ?, qui ignore totalement l?incroyable progression des moyens ?lectroniques de d?tection ? bord des navires d?aujourd?hui. ??La v?ritable raison des accords tient simplement ? leur forte valeur marchande ? affirment Karim Dahou, charg? de prospective pour l?ONG Enda Tiers-Monde, et Moustapha Deme, membre du Centre de recherches oc?anographiques de Dakar-Thiaroye. Les flottes europ?ennes se d?placent dans les eaux africaines pour capturer avant tout les esp?ces les plus rentables sur les march?s ? tant financiers qu?? la cri?e ? du Nord?[2]. C?est donc un mod?le de p?che aux gros sous que promeut l?Europe ? travers les APP.

Pour un euro vers?, l?Europe en r?cup?re trois

Dans le cas du S?n?gal, l?ONG Coalition pour des accords de p?che ?quitables soutient que ??si la compensation financi?re vers?e par l?UE est importante, elle ne repr?sente qu?une petite partie de la valeur des ressources p?ch?es. Ainsi, un euro d?pens? par l?UE pour la signature d?accords de p?che, en rapporte trois ou quatre au niveau europ?en. ? ??Les accords n?ont jamais eu d?effet positif social et ?conomique ?, affirme Mamadou Diop Thioune. ??Les gouvernements et les gouvernants se sont enrichis sur la mis?re des peuples en accompagnant sans conscience cet effondrement des stocks. Les accords sont sign?s au d?triment des consommateurs des pays du Tiers monde qui ne peuvent voir leur consommation satisfaite. ?

Pavillons de complaisance et s?n?galisation de bateaux ?trangers

Apr?s une importante mobilisation des p?cheurs et de leurs organisations, en pleines n?gociations de renouvellement des APP, le gouvernement s?n?galais a ?t? contraint d?interdire aux navires de l?UE de p?cher dans ses eaux territoriales. Mais pour s?assurer l?acc?s aux eaux s?n?galaises, il existe un moyen moins risqu? que la p?che pirate, et plus rapide que de longues n?gociations internationales?: la constitution d?une soci?t? mixte de droit s?n?galais. Un associ? s?n?galais, soi-disant majoritaire, enregistre l?entreprise au S?n?gal, alors qu?il n?est en fait qu?un employ? de son partenaire ?tranger. Celui-ci le r?tribue et ??distribue ?galement des pots de vin ? tous ces ??complices?? qui ont permis l??tablissement de cette soci?t? mixte ?, r?sume une ?tude de la Coordination pour des accords de p?che ?quitable?[3].

Le nombre de soci?t?s mixtes a explos? dans les ann?es 1990, lorsque le r?gime des ??soci?t?s mixtes subventionn?es?? a ?t? introduit dans le cadre des ?changes entre pays ACP (Afrique, Cara?bes, Pacifique) et l?Union europ?enne? par l?UE elle-m?me. Ce r?gime permet d?octroyer une subvention aux armateurs europ?ens qui transf?raient ??d?finitivement?? leur navire vers un pays tiers en cr?ant des soci?t?s mixtes avec des ressortissants de ce m?me pays, tout en renon?ant? pour le navire concern? ? ? leurs droits de p?che dans les eaux europ?ennes. Les b?n?ficiaires de cette aide au transfert s?engagent ? approvisionner prioritairement le march? europ?en. Le S?n?gal conna?t aujourd?hui une explosion de soci?t? mixtes?: 11 soci?t?s mixtes espagno-s?n?galaises, avec 29 chalutiers?; 3 soci?t?s franco-s?n?galaises, avec 24 chalutiers?; 2 soci?t?s italo-s?n?galaises, avec 7 chalutiers?; au moins 1 soci?t? sino-s?n?galaise, avec 26 chalutiers?; 1 soci?t? gr?co-s?n?galaise avec 2 chalutiers?; et au moins 1 soci?t? cor?o-s?n?galaise, 1 turco-s?n?galaise, 1 am?ricano-s?n?galaise?

Des soci?t?s ?crans exempt?es de droits de douane

Ces soci?t?s-?crans ne sont soumises qu?aux contraintes nationales. Autrement dit, ? aucune contrainte. Les c?tes africaines deviennent une sorte de buffet en self-service. Au-del? des eaux territoriales s?n?galaises, les ?trangers peuvent p?cher dans les eaux de toute la sous-r?gion (Mauritanie, Guin?e Conakry, Guin?e Bissau, Sierra L?one), voire de toute l?Afrique. En octobre 2008, c?est de l?autre c?t? de l?Afrique, ? pr?s de 8.000 km des c?t? s?n?galaises que le chalutier El Amine (appartenant une soci?t? mixte espagnole ??s?n?galis?e??) a ?t? arraisonn? dans les eaux de Madagascar? pour p?che illicite.

Les avantages de ces soci?t?s au pavillon de complaisance ne s?arr?tent pas l?. Elles profitent au maximum du principe central de la globalisation financi?re?: toujours moins d?imp?t. La Convention de Lom? autorise les produits halieutiques des pays ACP ? p?n?trer le march? europ?en sans droits de douane. Ces soci?t?s mixtes ont ?galement b?n?fici? d?exon?rations de taxes par le gouvernement s?n?galais?[4]. Pendant ce temps, les entreprises r?ellement s?n?galaises, regroup?es notamment au sein de la de F?d?ration Nationale des GIE de p?che, p?riclitent et licencient. Depuis 2001, les acteurs de la p?che au S?n?gal demandent en vain un audit de ces soci?t?s mixtes. Les grosses sardines du gouvernement s?n?galais font la sourde oreille.

Eros Sana

IMG/flv/peiche.flv

Vid?o?: Elise Picon

Notes

[1] chiffre pour 2009

[2] Ce sont surtout les esp?ces d?mersales c?ti?res et les petits p?lagiques.

[3] auteurs?: Mamadou Lamine Niasse et Madieng Seck

[4] p?r?quation sur le carburant et d?taxe sur les moteurs et engins de p?che, paiement de l?imp?t ? taux r?duit de 15 au lieu de 30%, d?taxe sur l?importation de bien d??quipements et le rapatriement des b?n?fices

Source: Bastamag

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