Parlons chiffons

Quand j’étais gosse, à la fin d’un repas convivial, les hommes sortaient de table pour fumer ou discuter de choses sérieuses pendant qu’ils laissaient les femmes sur place pour parler chiffons. De manière plus prosaïque, cela signifiait qu’ils plantaient les gonzesses avec les gosses qui courent partout, la nappe tachée, les assiettes dégueulasses et remplies de bouts de gras agglomérés, de boulettes de pain malaxées, de sauces figées et de croûtes de fromages à moitié rognées, qu’ils allaient se détendre, roter et péter plus loin, tout en fumant comme des sapeurs et en dégoisant sans fin sur les mérites comparés de leurs bagnoles, de leurs maîtresses et de leur chasse à la promotion sociale.
En plus clair encore, cette petite expression de parler chiffons marquait surtout une stricte et implacable hiérarchie des genres, séparant ce qui était important — le bien-être des hommes — de ce qui était futile : le labeur permanent, obligatoire et invisible des femmes. Mais surtout, au-delà de l’assignation des tâches, cette petite saillie marquait le profond mépris dans lequel on tenait les femmes et leurs préoccupations supposées principales : à savoir leur apparence physique et, à travers elle, leur impérative fascination pour les fringues.

Il faut bien reconnaitre qu’à l’époque de mon enfance, la frivolité vestimentaire n’était pas vraiment déclinée au masculin. En dehors du bleu de travail de l’ouvrier, la grande majorité des hommes était assignée au port obligatoire du costard trois-pièces et de son pénis en tissu noué autour du cou, comme la corde décore le pendu ou la laisse libère le clebs. Le tout dans un camaïeu de couleurs qui n’était pas sans évoquer un ciel d’hiver posé sur Paris comme le couvercle du cercueil et avec une profonde réticence au motif, la rayure fine, par exemple, étant une fantaisie de mauvais garçon ou de porte-flingue, à l’exception discrète de la cravate. D’ailleurs, le privilège de trancher entre l’anthracite et le goudron était généralement délégué aux épouses, celles-ci étant génétiquement programmées pour le bon gout au service d’une carrière terne et patiente.

Une affaire de femmes

On l’a bien compris, la sape était une affaire de gonzesses et comme toutes les affaires de gonzesses, il s’agissait là d’un truc inintéressant qui ne concernait pas les hommes.
Ce qui fait, qu’en théorie, nous aurions pu nous habiller avec des impers transparents et des culottes sur la tête, puisqu’il s’agissait là de quelque chose sans importance… sauf quand il s’agissait, en fait, de contrôler les corps, ceux des soumis, des subalternes et, parmi eux, surtout celui des femmes. Les chiffons étaient bien une affaire de femmes, mais la métrique de la surface de tissu autorisée et de la longueur de la jupe était, concrètement, une prérogative d’hommes, lesquels, tout en feignant s’en battre les steaks, exerçaient en un coup d’œil leur rôle de gardien de l’ordre moral et de la pudeur et triaient le bon grain de l’ivraie, la putain de l’honnête femme.

Bon, heureusement, il y a longtemps que je ne suis plus gosse, mes souvenirs d’enfance sont à présent en voie de pétrification avancée dans la même couche de schiste qui renferme le squelette du dernier des dinosaures. Même si je suis postérieure à mai 68 dont on s’apprête à fêter le demi-siècle dans l’allégresse, la joie et la bonne humeur, il est certain que nos mœurs ont bien évolué depuis ces temps révolus et que maintenant, tout le monde est libre de choisir sa manière d’être confortable dans le monde, les relations aux autres et à son propre corps. Enfin… en dehors de quelques peuplades archaïques qui continuent à pratiquer de manière obscène le patriarcat et le body shaming, les arriérés !

Maintenant, si je disais que j’ai été surprise en entendant parler de la énième affaire de pudibonderie scolaire, ce serait juste par ironie. Parce que ma longue expérience m’a appris que nous sommes prompts à nous indigner du burkini dans l’œil du voisin, mais assez peu des pères-la-pudeur qui continuent à sévir à tous les étages de notre brillante démocratie moderne et éclairée.
Comment penser cette obsession maladive pour de vaseux concepts de décence ? Comment s’affranchir du vêtement comme prison sociale et outil de domination ?

L’ordre pudique

Les femmes continuent à être assignées au « parler chiffons » comme principale préoccupation de leur existence, comme en témoigne la dominante mode de la presse féminine. Elles continuent aussi à être soumises à la validation vestimentaire d’autrui : pensez-vous réellement que la robe de Cécile Duflotappartient au siècle dernier ? Et quand les femmes sont agressées, la première chose que l’on interroge avec soin, ce n’est pas le présupposé coupable, mais bien leur tenue vestimentaire.
Du coup, continuer à faire chier les gamines dans les lycées ensoleillés avec la longueur de l’ourlet et la surface de peau découverte, cela prend tout son sens. Trop couvertes, ce sont des extrémistes, pas assez, des perturbatrices endocriniennes. L’essentiel étant de toujours leur faire porter la responsabilité du regard et des réactions de l’autre. Comment espérer faire avancer le maltraitement du viol par la justice si l’on continue en permanence à blâmer les jeunes filles à propos des problèmes de concentrations de leurs collègues masculins ? Parce que c’est bien là, le message implicite de ces rappels à l’ordre pudique : la femelle qui dérange, la femelle qui perturbe, la femelle qui excite.
Ce que je préfère, à chaque fois que l’on parle de tenue correcte exigée, ce sont les arguments qui sont assénés et leur profonde vacuité, pour peu qu’on prenne 10 secondes pour les interroger.

On ne peut pas aller à l’école comme à la plage ! C’est tellement évident qu’on se demande d’où ça sort. Perso, je n’aime pas bouffer du sable et des coups de soleil et j’ai plutôt tendance à aller à la plage comme je suis dans la rue. Ne faudrait-il pas me forcer à ne pas aller à la plage comme je vais au supermarché ? Et puis, concrètement, c’est quoi le problème avec les tenues de plage ? Il me semble assez évident que personne ne s’en revendique trop d’octobre à avril et que lorsque les corps se découvrent, c’est parce qu’en tant que créatures à sang chaud, nous avons besoin de réguler notre température interne de manière appropriée. Je connais des gens qui circulent en tongs ou en claquettes pratiquement 10 ou 11 mois par an. Franchement, que vaut ma concentration si je suis perturbée par le spectacle tout à fait inintéressant d’une dizaine de petites saucisses cocktail poilues qui s’agrippent à leur bout de plastique 1,50 m sous ma ligne de flottaison ? En quoi un type en tongs est-il moins respectueux qu’un autre en chaussures fermées en peau d’animal mort, dont les arpions sont tellement échauffés qu’il ne parvient même plus à penser correctement et qui, à la moindre occasion, tente de soulager ses panards puants en se déchaussant sous la table tout en exhalant un fumet agressif au point de tuer net un troupeau de bisons lancés au grand galop ? Est-ce la vision des mollets velus d’un collègue est de nature à m’empêcher de fonctionner ?

… à poil laineux !

J’ai passé assez de temps sur les plages naturistes pour pouvoir vous le dire sans ambages : l’impudeur est dans l’œil de celui qui regarde, pas dans le corps de celui ou celle qui vaque à ses occupations.

L’autre chose que j’ai apprise, c’est que rien n’apaise jamais la fringale de domination du censeur, rien ne satisfait durablement le regard prompt à être outragé des gardiens du temple de la décence. Si tu couvres le nichon, c’est l’ombre du téton à travers le tissu qui devient excitant. Si tu enveloppes l’avant-bras, c’est le coude qui s’érotise. Si tu étires la jupe sous le genou, c’est la cheville qui fait bander. Au final, même la burka sera vécue comme une offense à la pudeur et alors ce sera la femme même qui devra disparaitre dans le gynécée, parce que c’est son existence même qui est finalement remise en question à force d’entraver son corps, de limiter son espace public accessible, ses possibilités d’être, de faire et de participer.

Comment peut-on encore en avoir encore quelque chose à foutre de la tenue de son voisin ou de sa coupe de cheveux ? Comment peut-on encore perdre du temps dans ces questions de chiffons sans intérêt ? Franchement, en quoi est-ce gênant de croiser quelqu’un avec un slip sur la tête ou par-dessus le collant ? Je n’aime pas les jog’s, je vis sans, je trouve ça moche, mais s’il y a des gens qui aiment faire leurs courses en survêt’, en quoi cela me dérange-t-il ? Pourquoi ne peut-on déambuler dans la rue en manga ou en Dark Vador qu’une seule journée par an ?

C’est pire que cela : j’ai toujours l’impression qu’en mettant l’accent sur l’indécence présupposée de quelques-unes (parce qu’on parle plus facilement des jambes des filles que de la raie duc’ des garçons), on ne fait que chercher à exacerber la frustration et le désir de voir et de posséder de tous les autres : voilà ce qui est interdit, voilà donc ce qui est désirable.

 

Monolecte

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  1. avatar

    La pudibonderie galopante de la société française (pas seulement française, mais nous faisons partie des pires du monde occidental) a quelque chose d’effrayant.

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