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Parlez-moi d’amour

6 h 30 du matin, Jean Louis ouvre les yeux, la sonnerie coréenne du réveil digitale agresse son cerveau et, c’est d’une baffe inamicale qu’il envoie voler le cube en plastique bon marché qui s’éclate sur la moquette usée. La bouche pâteuse et la trompette de la charge du 5e de cavalerie dans sa tête semblent lui reprocher sa nuit au poker whisky. Il s’assoit sur le rebord du lit et pousse un juron en posant son pied droit sur un coin de la saloperie électronique qui, malgré son état de déconstruction avancée, continue son bip-bip strident, vengeance de la technologie asiatique. Il titube jusqu’aux toilettes et se soulage à l’aveuglette, tire la chasse qui après avoir inondée l’amphore familiale se met à fuir. 

 Arrivé à la cuisine, plus d’expresso ce sera donc un verre d’eau avec une Aspirine afin d’étouffer le clairon militaire et c’est là, qu’il l’aperçoit. Posé en équilibre contre une tasse, un petit mot de sa femme Juliette dont le contenu est en substance aussi explicite que bref : « Salut connard, je me tire avec notre fils, tu n’es qu’un looser. » Il se doutait bien que cela n’allait pas très fort entre eux depuis quelque temps, sur ce coup-là Cupidon a sérieusement merdé, mais de là ne pas acheter du café avant de partir c’est cruel… 

 Bon c’est vrai qu’il n’a pas toujours assuré, mais Juliette était en pleine crise de féminisme aiguë et avait adhéré récemment au Femen, un sympathique club pour qui le mâle a juste une fonction reproductive et peut éventuellement tondre la pelouse et sortir les poubelles ce que ne saurait faire un sex-toy. Ajoutons à cela que, complexée par une légère surcharge pondérale, elle était devenue une végane de premier plan et militait en faveur d’un terrorisme alimentaire sans concession.

 Au garage, il s’aperçoit que son ex-moitié s’est essayée à l’art abstrait sur les portières et le capot de sa voiture avec une clef à mollet qu’elle a gentiment encastré dans le pare-brise. Tant pis, Jean Louis est quitte pour le métro. Arrivé à la station, il s’engouffre dans la rame et joue la sardine compressée dans sa boîte, heure de pointe oblige. À ses côtés, une dame le dévisage avec un air de dégoût à peine voilé tandis que le wagon bombé transpire l’indifférence.

 Enfin, après la ruade du sauve qui peut et du chacun pour soi, c’est l’ascenseur pour l’échafaud du seizième étage : boulot… La pendule annonce 8 h 45, un quart d’heure de retard que lui postillonne en pleine face son hargneux petit chef avec un plaisir sadique proche de la jouissance. En voilà un qui ira loin dans cette boite, un piranha léchant le cul des requins. Tout ce qu’une direction aime dans la relation « dirigeants subalternes ». Cela n’empêche pas la firme de communiquer sur ses plaquettes publicitaires, son attachement à la qualité des contacts humains entre collaborateurs. À croire que le foutage de gueule et l’hypocrisie sont devenus la norme dans le monde de l’entreprise.

 11 h 15 Jean louis, est convoqué chez la responsable du personnel qui lui explique qu’après ses 25 années de bons et loyaux services, de nouveaux horizons professionnels s’ouvrent à lui, car la société ne peut malheureusement pas le garder suite à la délocalisation d’une partie de l’administratif en Inde. Il y a donc compression du personnel et il a gagné un strapontin dans la charrette. Évidemment, la spécialiste des relations humaines lui explique que tout cela est fait dans le but de sauvegarder la pérennité de l’entreprise et un maximum d’emploi. Pour clore cet enrichissant monologue, elle lui fait savoir qu’elle ne s’inquiète pas pour lui, qu’il sera rebondir, qu’il va pouvoir créer sa propre boîte et que, blablabla… À cet instant très précis, notre ami a une passagère, mais irrésistible envie de clouer la professionnelle du licenciement sur la porte de son bureau et de lui faire bouffer son pot à crayons. Mais comme tout bon citoyen conditionné aux règles du marché et aux innombrables bienfaits du libéralisme débridé, il se dirige vers la sortie tête baissée.

De retour chez lui, son adorable voisin lui fait savoir que s’il n’entretient pas mieux ses 100 m² de pelouse, il se verra dans l’obligation d’en référer au syndic de copropriété. Ce même et sympathique australopithèque qui gare souvent son 4×4 comme une merde devant son entrée. Jean Louis l’ignore, il rentre chez lui, s’affale dans le fauteuil et commence à trier son courrier. Une facture EDF qui vient de s’engraisser de 10 % de hausse, une prune pour avoir été flashé à 55 km/h au lieu des 50 autorisés, une pub pour un merveilleux voyage de rêve en Thaïlande, la liste des très bonnes affaires à ne pas manquer dans son hypermarché préféré et, pour clore cette voluptueuse correspondance, un prospectus des témoins de Jéhovah pour lui rappeler que Dieu l’aime ainsi qu’un certain Jésus Christ. Encore sous le choc, il allume la télé. BFM info annonce les nouvelles gouvernementales nécessaires au redressement et à la modernisation de notre pays beaucoup trop endetté à leur goût. Des avatars de journalistes s’autocongratulent sur les plateaux de la bonne maîtrise de la situation par nos dirigeants qui tentent de nous faire avaler que le bonheur est dans la suppression des frontières, la libre concurrence et la réduction des dépenses publiques par une forte compression des prestations sociales. Ils fustigent les opposants qui n’ont évidemment rien compris aux réformes, car il faudra tout de même être raisonnable et bosser jusqu’à 67 ans et enfin, se félicitent de la baisse du chômage grâce aux chiffres trafiqués.

Salut Murphy et ta putain de loi des séries, manquerait plus qu’un virus nous fasse une pandémie ! La journée s’écoule, Jean Louis enchaîné dans son cafard comme la pucelle à son bûcher va, à jeun, se noyer dans son lit en espérant ne plus jamais se réveiller. Conclusion, pour paraphraser le grand George : « Parlez-moi d’amour et je vous fous mon poing sur la gueule, sauf le respect que je vous dois… » 

 

 

Gabriel

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