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Pannonica de Koenigwarter: une mécène ouverte

Tout le monde, ou presque, connait Mingus, Coltrane, Armstrong, Ellington, Monk… mais peu connaissent Pannonica de Koenigwarter.

Pourtant elle a fréquenté les plus grands du jazz, les a aidé sans compter, et, il y a 12 ans, un livre étonnant a été publié

Née en 1913, cette authentique baronne anglaise, née Rothschild, s’était passionnée pour le Jazz, passion qui lui a été donnée par son frère Victor, un bon pianiste amateur, et elle est venue en aide sans compter à des centaines de musiciens de Jazz.

On sait, par exemple, que le grand Charlie Parker, malade, refusant de se faire hospitaliser, a passé ses derniers jours chez elle…tout comme Thelonious Monk.

Pour ceux qui douteraient encore de l’importance qu’elle a eu, dans ce milieu si fragile qu’est (ou du moins qu’était) le Jazz, il faut rappeler qu’ils sont une bonne vingtaine d’artiste de jazz à lui avoir dédié une composition.

Citons par exemple le pianiste Thommy Flannagan, lequel avait créé « Thelonica  », Thelonious Monk qui s’était fendu d’un « Pannonica », Sonny Clark qui avait imaginé « Nica », Horace Silver « Nica’s Dream », Kenny Dorham « Tonica », et on doit à Kenny Drew « Blues for Nica  ».

C’est dire…

Dans les années 60, armée de son Polaroïd, elle avait pris en photo 300 de ses protégés, souvent accueillis chez elle, en leur posant cette question ingénue : « si on t’accordait 3 vœux qui devaient se réaliser sur le champ, que souhaiterait-tu ? »

Elle avait le projet de publier leurs réponses, et ses photos dans un livre, qui, finalement n’a vu le jour que 52 ans après.

Clint Eastwood, le réalisateur de Bird, ce film hommage à Charlie Parker, avait déclaré à l’époque : « je n’ai connu Nica que peu de temps, mais j’ai découvert une femme remarquable, et en tant que mécène du Jazz, la Baronne restera dans les mémoires comme quelqu’un dont la vie était indissociablement liée à cette musique et à ses plus grands interprètes. Elle m’a aidé dans la préparation du film « Bird », et je serai toujours heureux d’avoir eu l’occasion de la connaître. C’était véritablement une grande dame. ». lien

De son vrai nom Kathleen Annie Pannonica Rothschild, elle doit son curieux prénom à la passion de son père pour les papillons. En effet, ce banquier célèbre avait aussi une passion pour l’entomologie et avait découvert une espèce de papillon inconnue dans la région appelée autrefois le Pannonie, donnant à la fois ce nom au papillon et à sa fille.

C’est en 1935 qu’elle épouse un militaire français, le baron Jules de Koenigswarter, lequel, après la seconde guerre mondiale, enrôlé dans les forces françaises libres, devint diplomate en Norvège, puis au Mexique…vie qui ne seyait guère à la baronne, qui quitta et son mari, et ses 5 enfants, pour s’installer à New-York.

Ajoutons que c’est sur les conseils du grand critique de Jazz Nat Hentoff qu’elle avait décidé de changer de milieu : il lui avait suggéré de rompre avec son mari et ses enfants, et de renoncer virtuellement à son statut social, ajoutant que « beaucoup l’envieraient de pouvoir se mêler à des musiciens noirs », s’il faut en croire le récit qu’en a fait David Kastin dans son livre « Nica’s dream ». lien

Elle devint alors bienfaitrice du Jazz et de ceux qui jouaient cette musique, alors très décriée.

En 1954 elle rencontre Thelonious Monk, après avoir écouté son fameux « ‘Round Midnight », ce qui fit écrire à Télérama : « elle découvre là l’expression même de la solitude, du déracinement, elle croit entendre sa propre âme en même temps que le cœur même de la musique. Il fallait qu’elle rencontre l’homme qui avait fait surgir tant de beauté ».

Cette mixité avait provoqué la une des journaux à scandale, et RFI avait rapporté en 1955une triste anecdote.

En tournée dans l’état de DelawareMonk et Nica, au volant de sa Bentley, s’étaient arrêtés dans un restaurant, histoire de se rafraichir…le patron de l’établissement, à la vue de ce couple hétéroclite, appela immédiatement la police, laquelle découvrant par ailleurs dans le véhicule de la marijuana, embarqua le couple…la baronne hurlant « n’abimez pas ses mains ! »…lien

Menacée de 3 ans de prison, prenant sur elle la présence de la drogue, elle se tira de ce mauvais pas grâce à ses relations, et à sa fortune…

Elle hébergea ce géant du Jazz, lui offrit un grand piano à queue Steinway et Monk y restera jusqu’en 1982, date de sa disparition.

Elle logeait à l’époque dans un luxueux appartement de l’hôtel Stanhope, qu’elle dut quitter alors qu’elle avait recueilli Charlie Parker, l’un des plus notoires créateurs du Bop, afin de lui éviter de finir ses jours, seul dans la rue, au bout du rouleau.

 

D’hôtel en hôtel, elle finira, sur les conseils de Monk par acquérir une propriété à Weehawken, dans le New Jersey, maison qui appartenait au grand réalisateur Joseph Von Sternberg, baptisée par Monk Catsville…(en argot noir américain, cats, ce sont les gars, les musiciens)Catsville deviendra plus tard Cathouse, la maison des chats, Nica, militante de la cause animale en ayant accueilli une bonne centaine.

A travers les grandes baies vitrées de sa propriété, les musiciens venaient se détendre, dormir, répéter en toute tranquillité, faire des jam-sessions en toute liberté, en contemplant le Manhattan et le fleuve Hudsonlien

On se plait à rêver qu’un producteur avisé ait obtenu de pouvoir enregistrer toutes ces jam-sessions improvisées…

L’une de ses petites filles, Nadine, passionnée elle aussi par le Jazz et la photo, témoigne du climat pour le moins tendu que provoquait Nica, lorsqu’elle se promenait au bras de Monk : « les gens changeaient de trottoir ou crachaient par terre sur leur passage  ».

Nica avait, on s’en doute, la fibre antiraciste, et interviendra auprès de John Lindsay, alors maire de New-York, pour qu’il cesse les mesures discriminatoires appliquées aux musiciens noirs : une loi voulait que ceux qui voulaient jouer dans des night clubs aient leurs empreintes digitales répertoriées…elle récolta aussi 230 signatures dans une pétition qui réclamait l’abolition des « cartes cabaret »…et mais n’eut gain de cause qu’en 1967.

C’est au cours des séjours plus ou moins longs que firent ces artistes de jazz qu’elle eut l’idée de les prendre en photo, en toute intimité, dans sa grande maison, en leur posant la « question des 3 vœux ».

Je ne citerais pas tous les artistes, liste qui pourrait être jugée trop longue, mais en voici quelques-uns : Thelonious Monk, Miles Davis, Charlie Mingus, Charlie Parker, John Coltrane, Duke Ellington, Cannonball Adderley, Louis Armstrong, Art Blakey, Gerry Mulligan, Ornette Coleman, Bill Evans, Stan Getz, Dizzy Gillespie, Sun Ra, Johnny Griffin, Charles Lloyd, Miriam Makeba, Lee Morgan, Oscar Peterson, Bud Powell, Max Roach, Sonny Rollins, Archie Shepp, Horace Silver, Bobby Timmons, Ben Webster…et tant d’autres. lien

Outre les remarquables photos proposées dans le livre, malgré le handicap du polaroïd, les réponses aux 3 vœux valent aussi le déplacement.

Miles Davis n’en avait qu’un : il voulait « être blanc  »… Ellington, quant à lui, réclamait « je veux ce qu’il y a de mieux », Ornette Coleman, tout comme Benny Golson espéraient « la vie éternelle », Dizzy Gillespie voulait « ne pas être obligé de jouer pour de l’argent, et un monde où l’on n’aurait pas besoin de passeport… », Johnny Griffin : « je voudrais mieux me connaître  », Art Blakey : « que tu m’aimes », (il était prêt à divorcer pour épouser Nica), Sonny Rollins : « être plus proche de la nature  »…etc

Etrange parcours pour cette aristocrate, éduquée dans un pensionnat religieux parisien très strict, s’affranchissant de ce milieu austère pour vivre au milieu d’artistes noirs, mais aussi blancs, parfois drogués, après avoir piloté des avions, été aussi agent du chiffre pour le réseau de renseignement gaulliste en Afrique.

Elle avait finalement été la confidente, la supporter, l’amie intime de tous ces grands musiciens, et son sens inné de la beauté fut toujours son guide le plus sûr.

C’est en novembre 1988 qu’elle fut hospitalisée pour un triple pontage, et elle mourra pendant l’opération, quelques jours avant ses 75 printemps.

Etrangement, le matin même de sa disparition, elle s’était confié à ses enfants ressentir la présence de Monk… décédé 6 ans auparavant.

Ses obsèques furent célébrées en l’église luthérienne de New-York, l’église du jazz, et une foule d’amis, de musiciens, dont le fils de Monk, lui rendirent un vibrant hommage…alors que Barry Harris, accompagné de danseurs de claquettes, dirigeait un orchestre qui interpréta ses morceaux favoris.

Ses cendres furent répandues dans l’Hudson, autour de minuit, comme dans le célèbre thème de Monk « Round about Midnight »

Comme dit mon vieil ami africain : « qui est riche sans être généreux n’est rien  ».

L’image illustrant l’article vient de blog-des-auteurs-libres

Merci à mon frangin qui m’a offert ce livre génial.

Olivier Cabanel

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