Inscrivez-vous pour participer au site : commentez, rédigez et communiquez !

http://www.centpapiers.com/ Le journal citoyen du Québec pour la francophonie

Centpapiers

  • Panne sèche

    10 août 2011 | 0 commentaire(s) | vu 35 fois

    Bon, voilà, c’est dit : je n’écris plus ! Ce n’est pas une
    déclaration, un coup de sang, un cri du cœur. Juste une constatation qui tombe
    comme le fil du couperet sur la nuque du condamné. D’ailleurs, les plus assidus
    et fidèles de mes lecteurs avaient bien dû remarquer comme une absence, à force
    de tout ce rien.

    Esthétique de la sucette #1Je n’écris plus pour des tas de bonnes raisons, chacune
    d’entre elles se suffit largement et le cumul de toutes construit comme un
    horizon indépassable de sécheresse scripturale.

    D’abord, je manque de temps. Enfin, comme l’on peut manquer de temps de nos
    jours, c’est-à-dire en étant plongée dans cette période de la vie où l’on
    cumule tant de rôles, de statuts, d’obligations, de pressions, qu’à la fin de
    la journée, on se demande où l’on a encore trouvé le temps de pisser.
    D’ailleurs, parfois, c’est un peu juste pour ça aussi.

    Le premier de mes temps confisqués est celui du travail ou plutôt, devrais-je
    dire, du labeur. Cet ensemble de tâches insignifiantes et inintéressantes au
    possible que l’on doit s’infliger pour le gain relatif d’une poignée d’euros de
    plus, lesquels sont absorbés avant même d’être médiocrement gagnés par le
    nouveau train des augmentations contraintes et de la modération salariale
    érigée en alpha et oméga de la vie économique moderne. Autrement dit, plus le
    temps passe, plus je dois cumuler de tâches, de bouts d’emplois, d’activités
    pour seulement espérer ralentir le rythme de mon appauvrissement. C’est une
    aliénation totale, brutale, à la violence de laquelle répond chaque jour un peu
    plus une colère sourde et formidable qui gronde sous l’apparente placidité des
    choses.

    Le second de mes temps contraints est celui de mes relations sociales, la
    famille intervenant en premier lieu. Quelle que soit la configuration de la
    tribu, celle-ci est éminemment chronophage, même si le temps passé avec la
    gosse me semble infiniment plus utile et mieux employé de celui que je perds à
    courir après l’argent. Les temps familiaux sont parfois joyeux, souvent
    intéressants, mais immanquablement frappés du sceau de la routine, de celle qui
    use et nous blanchit le poil sous le harnais. C’est le lieu premier de toutes
    les batailles, de toutes les luttes, dont celle, infiniment stratégique, de mon
    refus de la disponibilité perpétuelle.

    Il y a bien sûr les temps physiologiques, lesquels sont régulièrement amputés
    par les deux premiers, mais quiconque me connaît bien sait qu’ils sont
    aussi  tyranniques, comme le temps du repos qui, parfois, s’impose à moi
    avec l’implacabilité d’une crise de narcolepsie.
    Et enfin, il y a tous les temps de vie, ceux que l’on arrache presque
    sauvagement à la banalité aliénante du quotidien. Le temps de penser. Celui de
    juste jouir de la vie. Celui de profiter de la compagnie trop rare des gens que
    l’on aime. Celui, surtout, de l’intime, de cette somme de moments précieux où
    l’on ne joue plus, où l’on ne compte plus, où l’on ne court plus, où l’on peut
    juste se permettre le luxe extravagant de sentir le flux du temps nous polir
    doucement la peau et où on le laisse s’écouler pour rien, juste pour l’instant,
    pour la pure sensation d’exister.

    Quand tous ces temps ont passé, il ne reste rien, plus que des pensées éparses,
    indicibles, inénarrables. L’antimatière de l’écriture. L’assèchement intérieur
    ou son trop-plein, qu’importe.

    Mais encore plus que le manque de temps, il y a le manque flagrant d’envie. De
    motivation.
    Souvent, je me dis : Pfffff, à quoi bon ? Je l’ai déjà écrit 100
    fois.

    Et c’est vrai. Je lutte désespérément contre une forme sournoise d’oblitération
    de la pensée : le psittacisme décérébré, le culte du marronnier, la grande
    machine à radoter et à toujours recycler les mêmes vieilles rengaines. Je suis
    peut-être arrivée au bout du discours. Nous sommes probablement arrivés au bout
    des mots, à la nécessité de l’action, au dépassement de la sidération
    quotidienne. Billet après billet, j’ai chanté la beauté de ce monde et la
    laideur de ceux qui l’exploitent pour leur unique et dérisoire profit. Billet
    après billet, j’ai désigné ceux qui nous méprisent et nous considèrent comme
    des surmunéraires, juste bons à être pressés comme des citrons et à être jetés
    après usage. Billet après billet, j’ai dénoncé les médias qui mentent, les
    intérêts inféodés, les petites lâchetés et les grandes forfaitures. Depuis
    plusieurs années, avec quelques autres illuminés de mon espèce, je gueule
    contre le plus grand hold-up de tous les temps, celui où 20 % de la
    population est déterminée à user de tous les artifices, de tous les leurres et
    de tous les outrages pour dépouiller le reste des humains jusqu’à leur probable
    anéantissement, par la faim, la maladie, la guerre, l’exploitation, la misère
    et surtout, le mensonge. Qu’est-ce que je peux ajouter de plus à ça ?
    Comment trouver encore d’autres mots pour décrire cette guerre totale et
    totalitaire que quelques-uns livrent contre tous les autres ? Quel nouvel
    argument pour convaincre ceux qui ne sont pas encore convaincus, quel nouveau
    coup d’éclat ou coup de gueule pour réveiller les dormeurs, quel nouveau cri
    pour secouer les résignés ?

    Le moteur est cassé. Je n’écoute plus les voix de leurs maîtres, leurs
    analyses brillantes qui instillent, jour après jour, le poison du
    renoncement jusqu’au cœur de nos salons, de l’acceptation de ce qui est
    parfaitement et définitivement inacceptable. Je ne m’offre plus le shoot facile
    de l’indignation stérile, je ne m’épuise plus à défier les moulins à vent et
    les agitateurs du vide. Quelle fausse réalité aurais-je à déconstruire, alors
    que chaque jour, il suffit de vivre, de bouger, de rencontrer, de discuter,
    pour voir de ses yeux l’ampleur du désastre pourtant 100 fois annoncé ?
    Pourquoi s’abreuver de ce qu’ils appellent information, alors que ce
    n’est là qu’œuvre de propagande, gigantesque machinerie à fabriquer de la
    soumission à l’ordre nouveau, leur ordre de l’injuste, leur
    néo-féodalité.

    Et puis, il y a le poids de la notoriété.
    Je ricane à ce mot.
    Je ne parle pas là de cette forme assez médiocre de célébrité éphémère élaborée
    par une surexposition médiatique malsaine qui en vient à prétendre, jour après
    jour, que certaines personnes sont plus égales que d’autres, ont une
    singularité artificielle qui leur donne plus de valeur qu’à tous les autres
    sans-grade réunis.
    Non, je parle du fait éminemment concret qu’est l’élargissement progressif de
    mon lectorat jusqu’aux personnes que je rencontre dans ma vie
    quotidienne.
    C’est une chose que de balancer, dénoncer, décrire, d’écrire et décrier quand
    les mots se baladent sur la toile jusqu’aux confins de l’Asie ou dans l’agrégat
    mou des grands centres urbains, c’en est une tout autre quand mes mots, comme
    un boomerang, me reviennent dans la face au moment où j’achète mon pain. Il y
    a, dans la proximité même de ceux qui lisent ces lignes quelque chose de
    profondément perturbant et paralysant, une nécessité impérieuse de faire
    attention à ce que l’on écrit afin de ne pas blesser celui qui lit. Et voilà
    des histoires merveilleuses ou sordides, de ces petites histoires du quotidien,
    qui ne pourront plus franchir l’enceinte intime de mes pensées. Parce que,
    fondamentalement, je vis dans mes histoires, je vis mes histoires et le simple
    fait de les raconter les déforme et les transforme. Et voilà des idées qui ne
    peuvent être partagées qu’avec des inconnus lointains et détachés. Et voilà des
    silences qui me rongent, des cris qui m’étouffent.

    J’ai bien pensé à écrire autrement. Je vais peut-être le faire. Renaître
    ailleurs, sous une nouvelle forme, dans une nouvelle identité, m’autoriser tous
    les langages, toutes les libertés, tous les scandales, pousser la pensée dans
    ses retranchements, oser la rage, oser s’exprimer à l’état brut, sans plus
    aucune forme de contrainte, de censure, de tempérance. Exploser les limites que
    j’ai fini par m’imposer comme une simple mesure de sauvegarde de ma petite
    tranquillité sans envergure. La tentation est immense, mais les obstacles
    aussi : le temps, l’argent, l’envie, la foi. La simple foi en la possible
    nécessité de l’écriture qui se heurte chaque jour au constat cuisant de son
    absolue vacuité, de son incapacité à faire, un tant soit peu, bouger les lignes
    de fractures ou même simplement abreuver les esprits assoiffés.

    La vérité, c’est que continuer manque de sens.
    Je pensais qu’au fil du temps et des mots viendrait quelque chose de l’ordre de
    la sagesse et de l’apaisement. Une plus grande acuité intellectuelle. Une
    vision du monde qui dépasse les limites de notre propre existence.
    Il n’en est rien.
    Écrire, c’est aussi frustrant et rageant que de continuer à cultiver l’insolent
    petit lopin de terre qui me tient lieu de jardin : une constance d’efforts
    et de moyens pour de piètres résultats pathétiques. Écrire, c’est comme lever
    un barrage de papier contre la déferlante de la connerie humaine :
    l’ironie grinçante d’outils dérisoires devant une tâche incommensurable.
    Restent la colère et la frustration, immenses, comme les courants traîtres sous
    la surface d’huile d’un lac de montagne : baigne-toi dans mon miroir et
    je t’entraînerai inexorablement toujours plus loin de la surface.

    Powered by ScribeFire.

    vu 35 fois   Voter

    Laisser un commentaire

    Vous devez être connecté pour publier un commentaire.

Tous droits réservés, Cent Papiers 2006-2011 | Roule sous Wordpress