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Panne d?horizon

AGNES MAILLARD

Le ciel marbr? de nuages tendres, la terre qui s?agrippe dans la pente et l?humus odorant qui colle ? nos pas dans l?impressionnante cath?drale v?g?tale des bois?: nous progressons lentement dans un film de Miyazaki et ? chaque instant, je guette du coin de l??il l?apparition furtive d?un sylvain ou d?un esprit de la for?t. Le sentiment de qui?tude est total, puissant et comme chaque fois que j?arpente la montagne, je me sens vivre pleinement.

J?ai bien tent? d?entra?ner des gens que j?appr?cie dans ma foul?e, mais la plupart d?entre eux sont rest?s prisonniers de la plaine et de ses festivit?s factices et mercantiles.
En haut, en bas. Il faut aussi des lieux qui facilitent les ?changes, des temporalit?s qui laissent le temps aux liens de se cr?er et de se renforcer, comme des ?vidences.
Je me rends compte de l??tonnante simplicit? de la dichotomie humaine. Ce ne sont pas que nos corps qui s??l?vent dans les raidillons, c?est toute notre humanit? qui en sort grandie.

Ils sont comme un quatuor de poussins tomb?s du nid, ?trangement d?cal?s dans la magnificence du d?cor de g?ants. Je leur demande de loin s?ils veulent de l?aide, ils se r?tractent ? l?int?rieur de leurs t-shirts comme l?escargot devant le court-bouillon. Non, non, ?a va, ils ne font que passer. Ils font front, ne se d?rident pas et poursuivent leur route d?un pas press? et quelque peu anxieux, comme s?ils avaient senti peser une menace dans mon interpellation. Ils n?ont ni sacs, ni chaussures de marche. Je comprends alors qu?ils ne font vraiment que passer, qu?ils ne sont m?me pas l?, qu?ils ont d? pousser leur voiture climatis?e le plus loin possible sur le chemin forestier pour se payer un ?chantillon de montagne, tout comme ils se nourrissent au Drive In. Consommateurs et donc pas participants. Inquiets, m?fiants.
Ils ne font que passer.
Tout le temps.

Plus haut, on s?est perdu. Petit d?faut de balisage. Alors on s?est rapproch? d?un autre groupe qui ?tire sa sieste plus loin.
Mais non, on est trop bas. Il faut passer la cr?te de caillasse, plus haut, vers les herbages o? paissent les chevaux de montagne.
Tous s?empressent de nous conseiller, de raconter le circuit. L?un d?entre eux farfouille dans son sac pour nous d?goter le topo ? jour de la randonn?e. Je sais que si nous ?tions arriv?s plus t?t, on aurait probablement mang? ensemble et mis en commun nos provisions. On leur laisse un peu d?avance pour ne pas s?imposer, mais on se retrouvera plus bas, ? chaque pause et on finira immanquablement par arriver aux voitures tous ensemble, commentant les passages un peu difficiles, impatients d??ter les groles de montagne, de partager trois biscuits, de nous affaler dans les fauteuils des bagnoles. J?aime cette convivialit? franche, simple et improvis?e. Il ne s?agit l? que de rencontres fortuites, de bons moments partag?s, de salves d?anecdotes. Je ne pense pas ?tre redescendue une seule fois de la montagne sans avoir eu le droit ? l?histoire ?ternelle de la pire randonn?e, de la grimpe de la mort ou de l?orage le plus terrifiant de tous les temps.
Cela nourrit mon humanit?.

Ensuite, il me faut redescendre sur terre, rejoindre la vall?e des ombres, revenir au bled et retourner jouter dans les all?es ?triqu?es de la marchandisation, affronter cette sorte de col?re sourde qui ponctue le quotidien de tant de gens, lutter contre l??pret? m?fiante des rapports humains en milieu civilis? o? chacun soup?onne tous les autres d?en vouloir ? sa bourse, ? ses biens, ? ses miettes de confort et de bonheur factice, et le plus souvent, ? juste raison.

  • Et encore, jusqu?ici tout va bien. On ne manque de rien, nous ne sommes pas en guerre. Imagine seulement s?il n?y avait plus assez ? bouffer pour tout le monde.

Non, l?, je n?imagine rien, je ne veux m?me pas y penser.
Les jours succ?dent aux mois et nous avons de plus en plus des mentalit?s d?assi?g?s. On ressent ce lent d?litement des rapports humains, des structures sociales, mais non, pour l?instant, malgr? tout, ?a va encore. Et en m?me temps, rien ne va plus, les jeux sont faits. La fr?n?sie de la jouissance imm?diate et sans conscience de tout s?exacerbe chaque jour un peu plus, creuse les frustrations et crispe les corps et les visages. Tout n?est plus que tension, m?pris et confrontation larv?e.

L?autre jour, je laisse ma place dans la file d?attente. Parce que je ne suis pas ? la minute pr?s, parce que c??tait logique. Le gars a eu la t?te d?une b?te traqu?e, il craignait le pi?ge, l?embuscade.
J?ai d? me justifier. Habituellement, je r?colte un sourire surpris plut?t qu?une grimace anxieuse.
Il ?tait emp?tr? avec ses trois conneries au creux du bras, il se demandait ce que je lui voulais, ce que ce geste inattendu pouvait cacher. Je ne pense pas pourtant ?tre de nature ? nourrir l?inqui?tude autour de moi.
Je pense qu?il avait juste oubli? jusqu?? l?existence de la plus ?l?mentaire courtoisie, celle qui nous fait faire des tas de petits gestes inutiles, qui nous pousse ? cultiver la bienveillance, juste pour huiler un peu la m?canique subtile des rapports humains.


Album photo de la randonn?e

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