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O? va le travail ?

Par?Yann Fievet

La th?se enrichissante selon laquelle le capitalisme est d?j? mort impose une question tout aussi enrichissante?: que devient le travail d?sormais orphelin de la traditionnelle exploitation capitaliste?? La r?solution ? venir des crises ?cologique et sociale monstrueuses que nous a d?lib?r?ment l?gu? le capitalisme devra imp?rativement s?occuper de d?finir ce qui remplacera le travail dans la soci?t? nouvelle. Un travail de titans?!

Dans leur ouvrage paru en 2012, ??Dead Man Working???[1], Carl Cederstr?m et Peter Fleming, entament leur analyse par un constat remarquable?: ??M?me ses plus ardents partisans reconnaissent que le capitalisme a rendu l??me ? un moment ou ? un autre des ann?es 1970. Tous les efforts pour le ranimer ont ?chou?. Pourtant bizarrement, ? pr?sent qu?il est mort, le voil? devenu?(?)?plus puissant et plus influent que jamais. Ce livre s?int?resse ? ce que signifie vivre et travailler dans un monde mort.???[2] Il interroge notamment ce fait paradoxal?: bien que ??l??re du travail?? prend fin, la lutte pour des ??jobs?? toujours plus pr?caires et d?nu?s de sens a toujours plus de f?rocit? et prend des formes de plus en plus anormales. Confront? ? la disparition du travail et donc avec lui de la ??substance du capital?? – pour reprendre le concept fondamental de Marx – le capitalisme est devenu incapable de r?agir de fa?on ordonn?e, par exemple en partageant ?quitablement le travail restant. Au contraire, au nom de l?avantage ? conserver au sein de la concurrence exacerb?e, il convient d?extraire de ceux qui ont un emploi jusqu?? la derni?re parcelle de plus-value.

Bien s?r, l?exploitation du travail n?est pas nouvelle, puisqu?en son absence il n?y aurait pas m?me de capitalisme. Ce qui est nouveau, c?est l?abolition de la fronti?re entre travail et temps libre, production et reproduction?: ??Le capitalisme actuel a ceci de particulier que son influence s??tend bien au-del? du bureau. Le fordisme laissait encore les week-ends et le temps libre relativement intacts. Leur r?le ?tait de soutenir indirectement le monde du travail. Aujourd?hui, en revanche, le capital cherche ? exploiter notre socialit? m?me, dans toutes les sph?res de la vie. ? partir du moment o? nous nous transformons tous en capital humain, on ne peut plus se contenter de dire que nous avons ou que nous effectuons un job. Nous sommes le job. Y compris lorsque la journ?e de travail para?t finie.???[3] Selon Cederstr?m et Fleming, il en r?sulte l?esp?ce des ??dead men working??, les morts-vivants qui travaillent, incapables de vivre vraiment et attendant une fin qui pourtant ne vient pas. L?extension du travail ? toutes les sph?res de la vie est accompagn?e, dans l?autre sens, de tentatives de gestion des ressources humaines ??lib?ratrice?? (liberation management) visant ? faire entrer la ??vie?? dans le travail. Ainsi, on rencontrera, jusqu?au plus path?tique, des ??exercices de mise en d??quipe?? (team-building exercises) s?apparentant aux anniversaires d?enfants, des invitations ? ?tre ??authentique?? en toutes circonstances, ? prendre le lieu de travail pour sa salle de s?jour, et m?me ? lib?rer sa haine du capitalisme. Tout cela consiste ? faire en sorte que les employ?s s?investissent enti?rement dans leur travail et ??profitent?? d?autant ? l?entreprise.

Seulement voil??: la double ?quation ??le ravail c?est la vie, et la vie c?est le travail?? ne se v?rifie pas. Les arr?ts de travail en raison de maladies psychiques augmentent dans des proportions effrayantes, tout comme la consommation de produits psycho-pharmaceutiques permettant la pr?servation de la capacit? de travail. D?pression et?burn out?sont d?sormais per?us comme des ??maladies de soci?t???. M?me le suicide se m?tamorphose en ??s?ries noires?? dans les journaux t?l?vis?s. Une vie vou?e exclusivement au travail, sans la possibilit? de se r?fugier dans la sph?re de la reproduction ? sph?re dissoci?e et d?valoris?e ob?issant ? une autre logique ? n?est assur?ment pas vivable. La conclusion s?impose?: ???tre un travailleur n?a rien de glorieux. Une politique de l?emploi digne de ce nom n?aurait pas pour objectif un travail plus juste, un travail meilleur ou plus ou moins de travail, mais la fin du travail.???[4]

Evidemment, il faudrait alors mettre fin en m?me temps au ??patriarcat capitaliste???: une autre gageure. Dans la soci?t? bonne restant ? construire le travail aura chang? de nature profonde en m?me temps que de nom. Des rapports sociaux et de production bas?s sur tout autre chose que la domination du capital sur le travail pourrait na?tre enfin. Le libre consentement ? l?effort producteur des richesses n?cessaires aura remplac? la contrainte omnipotente. Un pari sur la bonne volont? des hommes?? Certes?! Et l?humanit? d?y gagner en dignit?.

Yann Fievet

Les Zindign?s/La vie est ? nous?- N??3 ? Novembre 2013

[1] Carl Cederstr?m et Peter Fleming,?Dead Man Working, Zero Books, Londres 2012

[2] Ibidem

[3] Ibid.

[4] Ibid.

 

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