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On a oubli? le droit humain ? l?eau

 

Dans le cadre des travaux de l?annuelle Assembl?e g?n?rale de l?ONU, les ministres des Affaires ?trang?res de plusieurs pays ont tenu une rencontre sp?ciale sur la crise de l?eau,? qui vient de se d?rouler du 23 au 29 septembre. ? la base de cette rencontre se trouvait le Conseil InterAction (IAC), un groupe de 40 anciens chefs d??tat et de gouvernement, pr?sid? par l?ex-premier ministre canadien, Jean Chr?tien.

Or, l?IAC confirme dans un nouveau rapport (The Global Water Crisis: Addressing an Urgent Security Issue)?que la plan?te est confront?e ? une crise de l?eau grandissante et que l?impact futur de la raret? de l?eau pourrait ?tre d?vastateur. D?s lors, le groupe demande ? juste titre au Conseil de s?curit? de se pencher sp?cifiquement sur la s?curit? de l?eau et de consid?rer la question de la ressource eau comme l?une des principales pr?occupations de la communaut? internationale.

Une initiative louable si il n?y avait pas un hic: dans sa d?marche, l?IAC non seulement oublie de mentionner la question fondamentale du droit humain ? l?eau et la priorit? de la concr?tisation de ce droit pour 3 milliards d??tres humains, mais ?tablit volontairement une opposition artificielle entre ?la protection, la conservation et ?le bon usage efficient et ?conomique de la ressource eau ?? qu?il ?consid?re absolument prioritaires ? et le droit humain ? l?eau qu?il ignore, voire consid?re comme un faux probl?me et un obstacle ? une bonne gestion de l?eau et ? la solution de la crise mondiale de l?eau. ?tonnant ? Oui et non.

Marchandisation de l?eau

Pour bien comprendre la nature de l?enjeu en cause, il faut rappeler qu?en 1992, sous la pression de la Banque mondiale et du monde des affaires, la communaut? internationale affirme pour la premi?re fois dans l?histoire que l?eau doit ?tre consid?r?e principalement comme un bien ?conomique ? non plus comme un bien social, collectif ? et donc soumis aux principes et aux m?canismes de l??conomie. Sur cette base, la marchandisation de l?eau et la lib?ralisation et la privatisation des services hydriques prennent une envol?e rapide ? travers le monde.

La financiarisation s?en suit massivement. Depuis, on travaille avec acharnement ? la mon?tisation de l?eau en tant que telle (donner une valeur mon?taire marchande aux fleuves, aux nappes, ? l?eau de pluie, aux glaciers, etc.) dans le cadre de la mon?tisation g?n?ralis?e de la nature.

L?approche ?conomique devient omnipr?sente, elle s?impose en tant que norme, voire dogme. La politique de l?eau devient essentiellement une politique de gestion optimale, par rapport au capital investi, d?une ressource naturelle et industrielle de plus en plus rare.

Les mobilisations et les luttes des peuples, des paysans, des populations autochtones, des citoyens oppos?s ? un tel asservissement de la conception de la vie et de la vision de la plan?te Terre aux logiques marchandes et financi?res n?ont pas r?ussi ? renverser la tendance. La domination des int?r?ts des grands groupes industriels, financiers et commerciaux est adamantine, globale, ? quelques rares exceptions. Leur victoire politique et culturelle semble sans faille, d?finitive.

Puis, gr?ce ? un petit pays comme la Bolivie, une dynamique internationale s?affirme et le 28 juillet 2010, l?Assembl?e g?n?rale des Nations unies adopte une r?solution reconnaissant l?acc?s ? l?eau potable et ? l?assainissement comme un droit humain, c?est-?-dire universel, indivisible et imprescriptible. Quelques mois apr?s, le droit humain ? l?eau est inclus dans la cat?gorie des droits justiciables.

Victoire de la loi juste

Ce fut une grande victoire du droit, de la loi juste, une formidable avanc?e politique et culturelle r?alis?e ? l??chelle de l?institution politique mondiale la plus repr?sentative de la communaut? internationale. Ce fut un choc pour les groupes dominants dont l?opposition ? cette r?solution se r?v?la perdante. La r?solution fut adopt?e ? une grande majorit? contre la volont? de la plupart des ?tats du ?Nord? (?tats-Unis, Canada, Australie, Japon, Nouvelle-Z?lande et 16 ?tats membres sur 27 de l?Union europ?enne parmi lesquels les plus combatifs furent le Royaume-Uni et la Pologne?.).

Les ?tats ?perdants? n?ont pas attendu longtemps pour essayer d?effacer l?importance et l?influence de la r?solution qui, ?videmment, met en question la primaut? ?conomique marchande. La r?solution a en outre trouv? un soutien remarqu? dans le dernier document sur l?eau publi? en mars 2012 par le Saint Si?ge. Pour la premi?re fois dans l?histoire r?cente, l??glise Catholique affirme clairement que l?eau n?est pas une marchandise et qu?il faut garantir le droit humain ? l?eau pour tous. En outre, elle abandonne la position de neutralit? vis-?-vis ? la question de la propri?t? et de la gestion de l?eau. Le document du Vatican penche en faveur de l?eau bien commun et d?une gestion plut?t publique que priv?e marchande.

Ils ont cherch? ? ?viter toute r?f?rence au droit ? l?eau dans le document final soumis ? l?adoption du Sommet de la Terre de l?ONU Rio + 20. Le Canada a ?t? le dernier pays ? abandonner la tentative juste trois jours avant la remise du projet du document final aux ?tats participants au Sommet. Oublier, faire comme si la r?solution de l?ONU n?avait pas ?t? adopt?e ou n?avait aucune valeur. La strat?gie de l?oubli a ?t? aussi adopt?e par la Commission europ?enne, dont on conna?t la nette orientation marchande et productiviste en mati?re d?eau et des services publics locaux. Dans le document que la Commission a soumis entre mai et juillet 2012 ? une consultation non contraignante en vue de la r?daction du document Plan de sauvegarde des Eaux d?Europe, elle ne mentionne pas ?le droit ? l?eau et ? l?assainissement.

Et les aspects sociaux et humains?

Les 12 enjeux qui, selon la Commission europ?enne, marqueront la politique europ?enne de l?eau pour la p?riode 2016-2030 sont tous d?ordre naturel, environnemental et ?conomique. La seule manifestation d?int?r?t aux aspects sociaux et humains concerne une rapide r?f?rence aux objectifs du d?veloppement du mill?naire de l?ONU en mati?re d?eau. Or, le document de la Commission qui sera rendu public en novembre 2012 est destin? ? devenir la bible de la politique europ?enne de l?eau jusqu?en 2030.

Plus forte encore que la strat?gie de l?oubli, les opposants au droit humain ? l?eau ont adopt? la strat?gie de la ressource, ? savoir mettre tout l?accent sur la raret? de l?eau en tant que ressource naturelle fondamentale et essentielle pour la vie ?conomique et donc pour l?agriculture, l??nergie, pour l?industrie. La th?se est devenue la suivante: s?il n?y a pas d?eau en quantit? suffisante et qualit? ad?quate, il n?y a pas de droit r?el ? l?eau.

Apparemment logique, cet argument est profond?ment mystificateur car le ?vrai? message qui en d?coule est qu?il faut avant tout garantir une gestion ?conomiquement rentable de l?eau si l?on veut disposer des ?normes capitaux financiers priv?s n?cessaires pour contrecarrer la raret? de l?eau, la finance publique ?tant incapable d?y faire face. Si la rentabilit? est assur?e, affirment-ils, l??conomie mondiale trouvera les ressources financi?res et on pourra permettre ? tous l?acc?s ? l?eau moyennant, ?videmment, paiement et un prix de l?eau abordable et croissant au prix du march?. Au contraire, affirment-ils aussi, si l?on met ? l?avant-sc?ne le droit universel ? l?eau, qui plus est sur la base du principe de la gratuit? du droit, les capitaux priv?s fuiront sous forme d??vasion fiscale et d?orientation vers d?autres secteurs rentables.

Une escroquerie?

Cette opposition entre ?ressource? et ?droit? appliqu?e ? l?eau est tout simplement une escroquerie scientifique et politique. En r?alit?, les groupes sociaux dominants riches ainsi que les grandes entreprises transnationales industrielles et commerciaux ne veulent pas partager la prise en charge du droit ? la vie de tous les ?tres humains et le droit du vivant de notre Plan?te. Ce qui int?resse les industries informatiques et des t?l?communications, dont les besoins en eau de tr?s grande puret? sont consid?rables, c?est qu?elles puissent continuer ? inonder le monde de iPad, iPhone, ordinateurs et t?l?phones mobiles.

Le fait qu?il y ait davantage de personnes ?ayant acc?s aux t?l?phones mobiles qu?aux toilettes ne constitue pas un probl?me, du moins pour elles, bien que l?on sache qu?on peut vivre sans iPad ou t?l?phones mobiles alors que, d?apr?s l?UNICEF, cinq mille enfants meurent chaque jour ? cause de maladies dues au manque d?acc?s ? l?eau.

De m?me, Coca-Cola s?inqui?te de la p?nurie croissante d?eau parce que l?eau est sa principale mati?re premi?re et elle craint une aggravation de la crise de l?eau. C?est pour cette raison qu?elle cherche ? introduire des techniques permettant de diminuer ses besoins d?eau pour pouvoir maintenir sa capacit? de produire toujours plus de boissons (en 2008 elle a employ? 831 millions de litres par jour, suffisant pour alimenter en Europe une ville de plus de 2 millions d?habitants). Le m?me discours vaut pour Nestl?, Danone, Pepsi-Cola, Buitoni, Inbev, Monsanto, Syngenta, General Electric, Unilever, BASF ainsi que Alcoa, Rio Tinto (on sait que les industries mini?res figurent parmi les plus gros utilisateurs d?eau).

M?me les compagnies d?assurance sont pr?occup?es par l?augmentation en nombre et intensit? des catastrophes li?es aux s?cheresses et inondations. Aucune de ces entreprises ne s?active dans le domaine de l?eau en raison d?une passion soudaine pour l?environnement ou par souci de permettre ? tout le monde d?avoir acc?s ? l?eau. Pas d?altruisme ni d??cologisme.

Ce qui les pousse ? agir est ma?triser le prix de l?eau dans une optique de pr?servation d?un niveau ?lev? de profits pour leurs actionnaires. Peut-on dans ces conditions s??tonner que les ?tats, de plus en plus soumis aux int?r?ts des plus forts, abondent du c?t? de la gestion optimale de la ressource plut?t que du c?t? du droit ? l?eau, ? la vie ? Alerte. Il en va du devenir de l?humanit?.

***

Riccardo Petrella –?Pr?sident de l?Institut europ?en de recherche sur la politique de l?eau ? Bruxelles

Riccardo Petrella : ?Un ?crivain, c'est un ouvrier... (Phototh?que Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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