Accueil / T Y P E S / Articles / Obama et l’?gypte: pour le p?trole?

Obama et l’?gypte: pour le p?trole?

Image Flickr Par terre2012

Charles-Philippe David et ?lisabeth Vallet – Respectivement professeur de science politique et professeure associ?e en g?ographie ? l’UQAM ainsi que copr?sident et membre de l’Observatoire sur les ?tats-Unis de la chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM

***

Le 4 juin 2009, Barack Obama prononce son premier grand discours dans le monde arabe. Au Caire, il ?nonce des id?es audacieuses et ouvre la porte au dialogue; dans l’assembl?e quelqu’un crie: ?Obama, we love you!? Mais le monde musulman n’est pas tout ? fait dupe: selon une ?tude de l’Universit? du Maryland men?e conjointement avec Zogby international en 2009 aupr?s des populations arabes, seuls 4 % des sond?s estiment que la d?mocratie est un objectif pour les ?tats-Unis au Moyen-Orient.

Par contre, 43 % pensent que leurs actes sont motiv?s par le contr?le du p?trole, 52 % par la protection d’Isra?l, 24 % par la volont? de maintenir le statu quo r?gional. Or l’?gypte est le deuxi?me r?cipiendaire de l’aide ?conomique et militaire am?ricaine apr?s Isra?l, et un pays p?trolier et gazier qui exporte peu. Seul ?tat arabe avec la Jordanie ? avoir sign? un trait? de paix avec Isra?l, c’est sa centralit? g?ographique qui en fait le pivot de la g?opolitique am?ricaine pour ses op?rations militaires. Et c’est ce qui explique l’exercice de haute voltige auquel se plie l’administration Obama depuis quelques jours.

?viter ? tout prix le syndrome Carter

L’administration Obama n’est pas seule ? tergiverser depuis le d?but du printemps arabe amorc? en Tunisie. Toutes les chancelleries occidentales cherchent ? d?finir leur marge de manoeuvre dans cette r?gion tr?s volatile. Prise entre la volont? de maintenir sa s?curit? nationale et de demeurer fid?le aux principes moraux ?nonc?s au Caire en 2009, l’administration Obama cherche ? ?viter de sombrer dans le syndrome qui a sonn? le glas de la pr?sidence de Carter.

Trop prudent, trop c?r?bral, pas assez intuitif, le pr?sident Carter qui r?vait de faire de la promotion des droits de la personne la cl? de vo?te de sa politique ?trang?re, a fini par se heurter ? la realpolitik: mal ?quip? pour r?pondre ? la r?volution iranienne, ? la prise d’otages de l’ambassade am?ricaine ? T?h?ran, il n’a pas su cr?er une ?quipe capable de pallier ses d?fauts d?cisionnels. Au d?but de l’ann?e 2010, Zbigniew Brezinzski, conseiller pour la s?curit? nationale de Carter de 1977 ? 1981 (il est celui qui assurait le shah, en novembre 1978, du soutien infaillible des ?tats-Unis), ?crivait, dans la revue Foreign Affairs, qu’Obama avait tous les risques de pr?f?rer la pr?caution ? l’action.

Grandes manoeuvres sur Pennsylvania Avenue

L’?gypte est le premier vrai test de politique ?trang?re pour l’administration d?mocrate, car elle n’est pas directement le fait de l’h?ritage des ann?es Bush. C’est ?galement le moment de v?rit? pour Richard Daley, nouveau secr?taire g?n?ral de la Maison-Blanche, qui doit prouver qu’il est en mesure de faire fonctionner l’?quipe renouvel?e de la Maison-Blanche. En effet, Obama a voulu mettre en place une ??quipe de rivaux? pour disposer d’avis contradictoires et ?viter ainsi les ?cueils de la pens?e groupale qui a pr?valu sous l’administration Bush: il en fait sans doute les frais.

Son ?quipe de s?curit? nationale est h?t?rog?ne. Tom Donilon, son conseiller pour la s?curit? nationale, est ? contrairement ? son pr?d?cesseur Jim Jones ? plus un conseiller politique: il est l? pour arbitrer les diff?rends entre militaires et civils, entre le secr?tariat d’?tat et le Pentagone, ? l’origine des effets dilatoires sur la prise de d?cisions sur l’Afghanistan. Si l’amiral James Clapper, ? la t?te de la direction du renseignement, a une bonne connaissance des affaires internationales, tout comme Dennis Ross, conseiller sp?cial sur le golfe Persique, Leon Panetta, directeur de la CIA n’en a aucune: sa nomination visait ? restaurer l’int?grit? d’une institution discr?dit?e par le gouvernement Bush.

Ces diff?rences ont n?cessairement un impact sur les intentions politiques des diff?rents conseillers. Ce faisant, leurs dissensions sont r?elles. C’est ce qui peut expliquer les lenteurs dans la prise de d?cisions et la ti?deur de certaines d?clarations. Il y a une semaine, les conseillers de s?curit? nationale ont ?voqu?, derri?re des portes closes, la possible fin de l’?re Moubarak. Ils se sont formellement rencontr?s samedi et dimanche dernier dans la Situation Room. […]

Malgr? cette prise de conscience de la r?alit? ?gyptienne et la justesse des analyses de terrain produites entre 2007 et 2009 par l’ambassade am?ricaine au Caire (et divulgu?es par WikiLeaks), le paquebot am?ricain para?t naviguer ? vue.

Alors que le vice-pr?sident Biden laissait encore entendre r?cemment que Moubarak n’?tait pas un dictateur, le vent a tourn? la fin de la semaine derni?re lorsque sur Twitter, David Axelrod a critiqu? directement le gouvernement ?gyptien alors que Robert Gibbs a ?voqu? de possibles r?ductions de l’aide am?ricaine. Dans le m?me temps, sur les grandes cha?nes t?l?vis?es dimanche, Hillary Clinton est graduellement pass?e du fait de vanter la stabilit? du pays ? l’appel ? des ?lections libres. […]

Exercice de haute voltige au pays des pharaons

Dans le Machrek, Obama se transforme en funambule, naviguant entre l’id?e de ne pas sacrifier l’?quilibre ?tabli de longue date dans la r?gion et le fait d’?tre du bon c?t? de la barri?re ? la fin de l’histoire. Qui soutenir, d’Amr Moussa, secr?taire g?n?ral de la Ligue arabe et tr?s populaire ex-ministre des Affaires ?trang?res, de Mohamed el-Baradei, Prix Nobel de paix en 2005, r?solument pro-Obama au cours des deux derni?res ann?es et soudainement tr?s critique de la politique am?ricaine en ce qui concerne la n?buleuse du Mouvement du 6-Avril et Mohammed Badie, guide supr?me des Fr?res musulmans, qui semble s’?tre r?solu ? entrer dans le jeu apr?s ?tre demeur? longtemps ? l’arri?re-plan?

Il s’agit de concilier l’attachement traditionnel des ?tats-Unis ? la d?mocratie et le soutien traditionnel de l’oncle Sam ? l’?gypte. Le dilemme est corn?lien, mais pas in?dit: le silence assourdissant des Am?ricains lors de la r?volution d’avril dernier au Kirghizistan prouve que le choix ne va pas n?cessairement vers les id?aux d?mocratiques. Les ?tats-Unis ne peuvent pourtant pas n?gliger la contestation ?gyptienne comme ils l’avaient fait avec l’opposition iranienne ? perdant ainsi la Perse. Ils doivent simultan?ment ?viter de donner l’impression que les ?tats-Unis pratiquent encore une politique de ?changement de r?gime? au Moyen-Orient et, dans le m?me temps, ne pas passer pour des alli?s volages.

Les ?tats-Unis sont-ils un alli? fiable?

Alors que Barack Obama scandait au Caire, il y a deux ans, que les implantations de colonies devaient s’arr?ter, les ?tats-Unis ont fini par renoncer ? s’imposer ? Isra?l: le capital politique que le pr?sident s’?tait construit dans le monde arabe s’est alors ?vapor?. Mais le coup de gr?ce, au demeurant amorc? par Moubarak lui-m?me hier, pourrait venir avec la chute du gouvernement ?gyptien et prendre deux formes. D’un c?t?, si l’?gypte bascule, elle peut entra?ner avec elle des alli?s secou?s par des manifestations comme la Jordanie, le Y?men, et finir par affecter plus encore le Liban. Elle peut ?galement entra?ner dans le camp des ?tats faillis, terreau fertile du terrorisme, le Soudan, la bande de Gaza et la Cisjordanie. Elle pourrait enfin cr?er des inconnues si la chape de plomb devait ?tre lev?e en Syrie ou si la contestation finissait par gagner l’Iran.

De l’autre c?t?, si les ?tats-Unis donnent le sentiment tr?s clair de ne pas ?tre un ?ami? fiable et de l?cher leurs alli?s dans les moments cruciaux, l’Arabie saoudite, le fragile Pakistan ou encore le Kowe?t pourraient ?tre amen?s ? reconsid?rer leur politique pro-am?ricaine. Et l’Iran (s’il n’est pas vuln?rable ? la contagion politique) peut enfin se frotter les mains. L’effet domino est l?. La meilleure d?cision est encore celle du d?part ?volontaire? de Moubarak tel qu’annonc? hier et la mise en place rapide en ?gypte d’un processus de transition d?mocratique et d’une ?lection pr?sidentielle.

Enfin, encore en pleine crise ?conomique, les ?tats-Unis n’ont pas les moyens financiers de perdre l’?gypte: le canal de Suez et l’ol?oduc Suez-M?diterran?e repr?sentent 3 millions de barils de p?trole par jour; sa fermeture signifierait un d?tour de 10 000 km, soit dix jours pour les p?troliers. Et si les puissances occidentales ont des r?serves strat?giques pour amortir le choc, il demeure que la hausse du co?t du baril aura un impact proportionnel sur la croissance mondiale. La politique ?trang?re de Barack Obama vient r?solument d’entrer dans une nouvelle ?re.

Commentaires

commentaires

A propos de

avatar

Check Also

Le kidnapping du Phocéa (10): la fin lamentable d’une double escroquerie

Et voilà, c’est fini. Définitivement cette fois, le beau bateau ne s’en relèvera pas, victime ...