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Nouvelles d’Algérie : de Rosa Luxembourg à Sidi Saïd.

FACE au CNAPEST

I- Constat : Rosa Luxembourg ou le spectre de la contre-révolution.

Au sein de ce qui a été dit et écrit au sujet de l’historique bras de fer qui vient d’opposer le syndicat Cnapest (1) à la Ministre de l’Éducation nationale, dans l’univers des locuteurs francophones, dont je fais partie, le verbe a été dominé (2) par la thèse (ou l’orientation) selon laquelle, derrière l’apparence d’une action justifiée par de simples et authentiques revendications socioprofessionnelles, la vérité synthétique est que ledit syndicat ne serait qu’une organisation islamiste complotant contre ladite Ministre. Ici, serait le siège de la vérité essentielle et de la seule vérité digne de notre intelligence. Pour en connaitre la raison, celle du complot, il nous faut savoir que la Ministère ciblée aurait, depuis le printemps 2014, lancé une guerre sans merci contre l’obscurantisme islamiste, et que les victoires remportées seraient telles …que l’intégrisme, prenant conscience de sa mort prochaine, fit réunir les esprits –ses hauts cardes et ses stratèges- qui le réincarnèrent dans le Cnapest.

Étant donné la centralité de l’école, la grande grève n’était donc destinée qu’à faire tomber sa 1° responsable, et ce, afin de faire revenir –dans l’inconscience générale d’une nation qui aurait fini par croire que le temps des ténèbres, pour elle, est bien fini- aux devants du pays, ceux qui ont mis ce dernier en sang durant une décennie. Tout se passe comme si la contre-révolution a failli marcher sur la capitale, alors que le sauvetage moderno-révolutionnaire de l’institution scolaire serait entrain de tendre vers son achèvement. Alors que nous serions à quelque distance de l’école qui nous propulsera dans le futur des grandes nations, nous avons été à quelques pas d’une théocratie qui nous aurait fait sombrer dans le plus ténébreux moyen-âge.

Avec une telle culture de l’esprit de synthèse, et cette puissance condensatrice qui rendrait ce dernier si supérieur au vieil art de l’analytique, il y a de quoi se croire en plein cœur de l’Allemagne encore impériale d’il y a cent ans. Une fois que janvier 1918 s’est achevé avec une grève qu’on n’a réussi à calmer qu’au prix de glaciales sueurs, le pays a vécu, en pas plus de soixante-dix jours, et à force de grèves et d’insurrections, des bouleversements dont l’intensité révolutionnaire demeure, à ce jour, on ne peut plus exceptionnelle. L’Empire se transforme en monarchie parlementaire ; celle-ci est renversée –Guillaume II abdiquant après la fuite du dernier Roi de Bavière, suivie de l’abdication du dernier Roi de Saxe- ; on proclame la République ; un patron de la social-démocratie (F. Ebert) est nommé Chancelier ; la Révolte spartakiste de Berlin éclate contre cette social-démocratie jugée insuffisamment révolutionnaire ; Karl Liebknecht pousse jusqu’à proclamer un « Gouvernement révolutionnaire provisoire ». Et au final, alors que tout semblait pousser à croire qu’on était à la veille d’entrer dans le Grand Soir, la Rose rouge, qui a passé plus de vingt ans à en rêver et à s’y consacrer corps et âme, est assassinée (avec Karl Liebknecht). La suite est bien connue.

Luxembourg est, tout à la fois, une femme, un illustre nom du militantisme révolutionnaire et –au sens le plus plein du terme- une brillante intellectuelle. En janvier 1919, on l’assassine afin, à travers nombre de médiations et d’inconsciences, que l’horreur hitlérienne finisse par s’abattre sur le pays, avant de déclencher le conflit qui ensanglantera toute une partie du monde. En février 2018, le Cnapest paralyse l’éducation nationale afin que l’horreur islamiste s’abatte sur nos têtes.

II- Problème : et la théorie luxembourgiste de la grève ?

La seule difficulté, ici, est qu’on ne peut pas oublier que Rosa, qui a été tout aussi révolutionnairement positionnée à gauche qu’intellectuellement passionnée par Marx, pourrait très bien être, avec Georges Sorel, la plus importante théoricienne de la grève. La difficulté proprement dite est qu’en tant que telle, elle nous en a, surtout, laissé la plus imposante défense théorique.

A ceci, il est instructif d’ajouter quelque peu de la grande nuance qu’il y a à faire entre les deux écrits :1- Réflexions sur la violence (Sorel) est, tout en se réclamant de Marx, l’œuvre d’un auteur qui, après avoir été un nom central au sein du marxisme français, a non seulement puisé dans Proudhon, mais été très sensible à la voie ouverte par le père u révisionnisme. Tout au contraire, Grève de masse, parti et syndicat (Luxembourg) a, d’abord, introduit (ou réintroduit) l’objet ‘Grève de masse’ dans la social-démocratie d’alors ; ensuite, il est, dans une large mesure, une réfutation de la conception anarchiste de la grève ; enfin, il a été rédigé par celle qui avait déjà été la jeune auteure de l’une des toutes premières réponses au révisionnisme. 2- Plus encore, alors que le second ne prétend apporter au marxisme que les leçons à tirer des exploits historiques que les grévistes de 1905 –qu’il serait médiocre de juger en fonction des lendemains donnés à la révolution de 1917- ont offerts à la Russie, le premier se réfère de bout en bout à Bergson. Or, Bergson se distingue de l’hégélien Marx, entre autre, par ceci que le futur demeure ouvert, et ce, précisément, parce que l’incertitude l’inonde.

Ceci était pour montrer combien l’idée de Grève, tout en étant centrale chez Luxembourg, déborde le marxisme, et comment, dans ce débordement, elle peut trouver place, y compris, à grande distance de la philosophie de la praxis. Et si l’on hésite à prendre au sérieux l’auteur français, alors prenons le temps d’aller voir du côté des célèbres Cahiers de prison ; nous y trouverons, en y mettant le prix que la chose exige en termes d’effort, quelque trace de la grève sorélienne –façon d’en saisir la nette absence de manque de pertinence. Comprenons bien que Sorel, tout comme Rosa, ne théorise la grève qu’en en défendant le principe.

Dit entre parenthèses, puisque notre combat contre le Cnapest ne vise qu’à sauver la République et son école, de leur noyade islamiste, force est de rappeler que Gramsci a été, d’une certaine façon, le plus célèbre prisonnier de Mussolini, avant de finir par ne pas survivre à dix années d’incarcération, et que le Duce est celui que l’histoire a retenu comme le fondateur du fascisme.

Ceci était beaucoup plus pour dire que nous avons fait bien plus grand que nous abstenir d’exprimer le moindre signe de sympathie, que dis-je : d’égard, à un mouvement de grève qui a duré des semaines à l’échelle nationale et des mois dans plus d’une ville. Car la radicalité de notre opposition, exprimée à travers les moyens qu’offrent la presse et les réseaux sociaux du Web, est allée jusqu’aux frontières du diffamatoire et de l’injurieux à l’égard de dizaines de milliers de travailleurs.

III- Solution : Socialisme ou barbarie.

Toutefois, et ceci est pour notre défense, il reste que nous pourrons répliquer que si nous avons soutenu un membre du gouvernement, et un seul, contre des masses de travailleurs, nous l’avons fait non seulement pour défendre la République mise en péril par la terreur islamiste, mais aussi pour défendre l’idéal d’une société plus juste et plus égalitaire. Ainsi, nous aurons agi, aussi et précisément, pour voir naitre, au pays de Bachir Hadj Ali, le projet de société qui a couté la vie à Luxembourg -tout comme il a couté celle de K. Liebknecht et de Gramsci. Par la même occasion, en prenant conscience de l’unité constituée par l’islamisme et l’anti-socialisme, nous n’aurons fait que dévoiler ce que le marxisme a de plus moderniste, à savoir l’ultime confirmation de la thèse selon laquelle l’avenir ne saurait être que Socialisme ou Barbarie –chose qui nous ramène, encore une fois, à Rosa, et pourrait n’être que redécouverte du noyau rationnel enfoui dans la dialectique du Maitre de Iéna.

Quant à ceux qui en douteraient, ils pourront, à loisir, vérifier que dans la lettre adressée aux élèves et à leurs parents, alors qu’il s’apprêtait à faire radier plus de 19.000 enseignants, le Ministère se résume, au moment de conclure, par un vibrant « Vive l’École Algérienne : Publique Et Gratuite » -le tout en majuscule, comme pour montrer que ce conclure est, en même temps, synthèse. A un moment aussi périlleux pour la République, il semble qu’il était devenu impérieux que le peuple sache …et qu’on cesse de lui cacher que le combat mené contre le Cnapest, est un combat mené pour lui et rien que pour lui.

Par cette lettre, le commun des mortels peut apprendre que ce que revendiquaient les dizaines de milliers d’enseignants qui viennent de sortir d’une si longue grève, leur islamisme mis de côté, n’est rien d’autre que la privatisation de l’école publique …, de celle-là même qui leur verse leurs salaires. Certes, qu’on puisse militer pour privatiser la source publique d’où l’on tire sa propre soupe quotidienne et celle de ses enfants, et qu’on soit si nombreux à le faire, est un signe certain, même s’il n’est certainement pas celui de la fin des temps. Mais il est un de ces signes qui ne descendent que sur la terre d’Algérie, et c’est cette exclusivité qui ajoute à ce qui, en lui, s’oppose au sens commun …d’autant plus que ce dernier, non rompu aux exigences du Discours de la méthode, reste trop peu distant du faussement visible et de l’immédiat.

D’ailleurs, au fond, il importe peu qu’on n’en trouve nulle trace dans nulle des déclarations faites par les grévistes, pas plus qu’on n’y trouve trace de leur islamisme. L’essentiel est de demeurer concentré sur la fin prise comme but, le fatras des détails ne pouvant jamais être autre qu’un lieu d’exténuation pour la conscience. Par ailleurs, on pourrait ajouter que l’art de la synthèse n’exerce toutes ses vertus qu’à la condition de n’en user qu’en l’adossant à la science de l’abstraction. Enfin, tel le fou d’Elsa, comme en l’honneur du précédent 8 mars et à la mémoire de Clara Zetkin, sachons ne pas être, alors que « les blés sont sous la grêle », le « fou qui fait le délicat, au cœur du commun combat » !

S’il en est ainsi, alors ce n’est point sans raisons que nous avons pris position contre un syndicat qui a réussi à organiser une grève aussi longue et aussi nombreusement suivie, et ce n’est point par excès que c’est à peine que nous n’avons pas crié « Victoire ! » lorsque les décisions de radiation se sont mis à se prendre à la pelle.

IV- Finalité : la voie algérienne du moderno-syndicalisme, enfin découverte.

Deux jours après la parution de la lettre ministérielle et alors que la grève bat son plein, le patron de la Centrale syndicale profite de l’occasion d’un discours prononcé à la veille d’une célébration doublement historique –naissance du 1er syndicat algérien et nationalisation de la société qui gère le sous-sol dont nous tirons notre soupe quotidienne- pour lancer une prière afin « Que Dieu apporte le malheur dans les foyers des grévistes ». Ici, le minimum pourrait être de se demander dans combien d’autres pays au monde, un responsable syndical occupant un poste aussi élevé que celui occupé par M. Sidi Saïd, dans l’univers syndical, oserait se distinguer par une hérésie aussi épouvantablement ahurissante. Car l’Ugta, dont il est le plus haut responsable, est, quadruplement, le syndicat algérien le plus important, à savoir : de par le nombre des secteurs qu’il représente, de par le nombre de ses adhérents3, de par son ancienneté et, enfin, de par l’historicité qui le relie au soulèvement du 1° novembre –lequel soulèvement, lui aussi, s’est fait, d’abord et avant tout, contre les lois de la République.

Tout en invoquant la colère d’Allah contre les grévistes et leurs familles, M. Sidi Saïd explique qu’alors que son syndicat appelle « à la stabilité et au dialogue », les grévistes incitent « à la violence et aux troubles », ajoute que les meneurs sont des agitateurs cherchant à déstabiliser le pays et n’a plus besoin de préciser que ces syndicalistes (de la grève) sont au service de la main étrangère –lui, qui l’a clairement affirmé bien plus tôt. Le lendemain, jour de la double grande célébration, il sera trop occupé pour y revenir explicitement, mais il ne résistera pas à l’appel du devoir …pour faire entendre, on ne peut plus clairement, que les grèves se justifient par une volonté de nous faire revenir à l’ère du terrorisme. Tout ceci étant, que faut-il de plus pour reconnaitre que M. Sidi Saïd a nettement affirmé que le Cnapest est islamiste ? De façon plus ferme, un journal (quotidien national) a soutenu que le patron de l’Ugta est l’un des plus importants militants de l’anti-islamisme, en Algérie. Et pour éviter toute précipitation, il est utile de noter que ledit journal ne se contente pas d’être francophone, puisqu’il compte parmi les médias qui ont le plus ouvertement soutenu la Ministère contre le Cnapest et jugé ce dernier dans les mêmes termes que les nôtres.

Finalement, cette position du plus célèbre syndicaliste algérien, contre, désormais, le si célèbre syndicat, n’est-elle pas fondamentalement la nôtre ? N’avons-nous pas, en ce qui nous concerne, de bout en bout : 1) opposé le « dialogue civilisé » -une fois défini comme dialogue ne pouvant avoir lieu qu’avec des non-grévistes- à des grévistes qui auraient toujours refusé de discuter ? 2) accusé le Cnapest de ne chercher qu’à déstabiliser l’école, afin d’obtenir le limogeage de la Ministre ? dénoncé un Cnapest foncièrement islamiste ? mis en garde contre un Cnapest dirigé par une main étrangère, l’islamisme ne pouvant nous être arrivé que d’un au-delà de nos frontières ?

Maintenant, l’essentiel, pour qui veut se retrouver entre cette Ugta officielle et nous, ne réside-t-il pas dans le partage de ces postulats premiers ? Quant à ce qui nous distingue, c’est-à-dire : le peu qui reste une fois cette communauté de principe identifiée, ne fait-il pas penser à ces arbres qui n’auraient poussé que pour assurer la préservation d’une certaine intimité nécessaire –à défaut de préservation écologique explicite- à la pérennité de la forêt ? Quoi qu’il en soit, en contemplant M. Sidi Saïd laisser éclater sa joie jusqu’à danser lors du 62° anniversaire de l’Ugta, tandis que les mises en demeure (avant radiation) pleuvaient et que les radiations effectives tombaient comme la grêle sur la tête des grévistes, la tentation est grande de nous imaginer festoyant l’unité, enfin conquise, du syndicalisme « à l’algérienne » et de notre modernisme …au grand bonheur du sens de la Nation, enfin, retrouvé. Qu’il danse, par ailleurs, sur une chanson de Lounis Ait Menguellet, le chantre de l’identité berbère, n’est qu’un détail qui a de quoi nous suggérer, par l’exemple de la décision d’enseigner tamazight, de prendre nombre de victoires remportées par le Régime d’Alger, pour des victoires que notre anti-islamisme aurait, à ce dernier, arrachées.

Notes
1- Conseil national autonome du personnel enseignant du secteur ternaire de l’éducation.
2- Au sein des francophones, ceux dont il sera question ci-dessous -la chose apparaitra clairement dans la suite de l’article- sont les « modernistes » positionnés à gauche, ou se disant tels, sur l’échiquier politique, et, plus précisément, ceux se réclamant, que ce soit d’une façon pleine ou non sans nombre de médiations, du communisme. Ces derniers ne constituent qu’une partie des francophones, mais la position majoritaire qu’ils ont adoptée, contre le Cnapest, est celle dominante au sein de notre francophonie –dont, particulièrement, les médias.
3- Même s’il nous faut signaler que le syndicalisme « à l’Algérienne » n’a pas manqué de faire subir des désertions à l’historique syndicat.

 

Le journal citoyen est une tribune. Les opinions qu’on y retrouve sont propres à leurs auteurs.

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