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Notre vie en rade

Ils ont longtemps symbolisé notre douce et belle France même si parfois, quelques-uns se perdaient sur le zinc, allaient de naufrages en naufrages au cours de bordées qui ne s’achevaient que le nez dans le ruisseau. Ils furent notre refuge quand l’adolescence nous donna des ailes et des envies d’ailleurs. Nous y avons découvert cette liberté que donne le vent dans les voiles et l’insouciance de quelques verres grisants.

Ils furent encore nos ports d’attache pour donner des rendez-vous, prévoir une expédition festive, espérer une conquête ou vider notre amertume d’être une fois encore restés sur le bord du quai. Pour noyer notre déception, le flipper ou le baby-foot acceptaient d’encaisser nos frustrations de jeunes loups qui n’avions pas encore découvert la haute mer.

Nous y découvrîmes des musiques qui ne passaient pas sur les radios qu’écoutaient nos parents. Une drôle de machine avalait nos pièces pour dérouler bien trop vite un morceau venu d’ailleurs. Nous voyagions ainsi entre godets, rêveries et succès de l’époque. Notre argent de poche y passait mais qu’importe nous avions tous une Laurette bienveillante qui finissait par nous offrir sa tournée.

Puis, en grandissant certains y prirent des habitudes. Le petit café du matin pour parcourir rapidement le journal, retrouver des habitués qui n’auraient jamais été dans le cercle de nos relations. C’était alors un merveilleux mélange social à l’exception des bourgeois qui n’avaient nulle envie de se mêler à la pègre. L’apéro de fin de soirée pour d’autres qui progressivement allaient sombrer dans une accoutumance fatale. Là encore, la convivialité nous donnait bonne conscience et des parfums de grand large.

Puis les rades se firent si embrumés de vapeurs de nicotine que certains cessèrent d’y mettre les pieds jusqu’à ce qu’une loi judicieuse pousse les fumeurs à joncher nos trottoirs de leurs mégots. L’air redevenu respirable, le troquet retrouva grâce à nos poumons. Nous avions vieilli et malgré tout, il n’était pas désagréable d’oublier le temps d’une soirée les enfants pour retrouver nos folles espérances.

Nous pensions que plus rien n’allait désormais nous priver de cette bulle magnifique, cet estanquet magique qui nous plaçait hors de la gravité quotidienne. C’était sans compter sur la terrible intrusion de l’écran de télévision, diffusant en boucle des âneries, accaparant les regards pour faire des consommateurs des êtres disposés à gober n’importe quelle réclame. Le bar brassait désormais la réclame et l’actualité pour échapper au risque de nous y voir refaire le monde.

D’autres imaginèrent alors que ce risque demeurait trop présent malgré la présence entêtante des loteries en boucle, des images insipides et angoissantes. Ils décrétèrent la fermeture d’espace de liberté et pour compléter le tableau, bouclèrent aussi les salles de spectacles et tous les lieux de culture. Pour notre santé prétendaient-ils, il nous fallait rester chez nous, cloîtrés entre quatre murs avec interdiction absolue de courir la forêt ou les bords de la rivière.

Moutons dociles, enfermés dans nos bergeries, certains s’imaginèrent retrouver l’ambiance des troquets en se donnant rendez-vous, un verre à la main, derrière un écran et une caméra vidéo. Ils découvrirent après la dissipation des vapeurs d’alcool que rien ne vaut le contact réel, le regard les yeux dans les yeux avec un inconnu ou un ami pour des discussions à bâtons rompus.

D’autres le comprirent aussi et pour parer ce désir d’émancipation sortirent cette fois les matraques et les masques pour interdire ou dénaturer nos débits de boisson, notre espace d’émancipation. Une nation sans ses rades, troquets, bars, brasseries et autres estaminets radieux est condamnée à la neurasthénie et à supporter longtemps encore l’insupportable pouvoir en marche au pas de l’oie qu’on gave.

Tavernement vôtre

C’est Nabum

 

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