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Nobel d??conomie 2013 : anachronique et ind?fendable !

Le Nobel d??conomie vient d??tre d?cern? ? Eug?ne Fama, n? en 1939, un des p?res du mon?tarisme et de l?id?ologie n?o-lib?rale. N?est-ce pas lui qui affirmait p?remptoirement ? que l?hypoth?se des march?s efficients est une affirmation simple qui dit que les prix des titres et des actifs refl?tent toutes les informations connues ? ? C?est en effet suite aux travaux d??conomistes comme Fama, comme Milton Friedman (1912-2006) ? lui aussi Nobel en 1976 -, et comme Burton Malkiel, n? en 1932, que les march?s financiers subirent d?s le d?but des ann?es 1980 une authentique transfiguration. Avec la participation active des plus hauts responsables politiques de l??poque comme Margaret Thatcher et comme Ronald Reagan qui devait m?me affirmer dans son discours d?investiture, le 20 janvier 1981 : ? l?Etat n?est pas la solution ? notre probl?me, l?Etat est notre probl?me ? !

D?s cette p?riode, le conservatisme ?conomique et la r?gression sociale devaient r?gner en ma?tres absolus. Le vide laiss? par l??tat fut tout naturellement combl? par le d?veloppement hyperbolique d?un secteur financier d?s lors qualifi? d? ?efficient ?, voire de ? parfait ?. Cette finance ?tait en effet appel?e ? rendre tous les services ? l??conomie. Les march?s seraient une sorte de juge de paix qui remettrait de l?ordre dans les finances des entreprises et des m?nages en imprimant tous les pans de l??conomie de sa bienveillante efficience. Les adorateurs du march? financier ?taient m?me persuad?s que ses prix ?taient la r?sultante d?un ?quilibre rationnel, et que l?emploi n??tait en fait qu?une variable au service de l?optimisation des valorisations boursi?res. C?est en effet Burton Malkiel ? qui, lui, n?est pas encore Nobel ! ? qui assurait que ? la vraie valeur des march?s triomphera en finalit? car la bourse est un m?canisme de pr?cision sur le long terme ?.

La d?r?gulation de nos ?conomies et de la finance nous vient donc ?videmment en droite ligne de cette hypoth?se du march? efficient. Plus besoin de r?glementation ni de garde-fous si le march? est efficient, donc optimal. Inutile de brider une b?te qui se r?gule elle-m?me par le prix, qui ?limine les plus faibles ? c?est-?-dire ceux qui ont pris les mauvaises d?cisions ? et qui fait gagner les plus forts. C?est donc une authentique ? s?lection naturelle ? qui s?op?re par des march?s financiers omniscients et infaillibles. Comme cette autor?gulation d?roule ses effets b?n?fiques sur l??conomie, la t?che de l??tat doit donc se r?duire ? sa plus simple expression. H?las, ce r?tr?cissement du champ d?action de l?Etat ? pr?alable incontournable ? la d?r?gulation de la finance-, accouche depuis trente ans de crises bancaires et boursi?res ? r?p?tition. Ce laissez-faire ayant essaim? depuis le monde anglo-saxon jusqu?? l?Europe continentale pour ensuite toucher l?Am?rique latine et l?Asie, c?est l?ensemble de la plan?te qui a progressivement ?t? infect?e par des bulles sp?culatives dont l?implosion fait d?immenses ravages financiers, ?conomiques et bien-s?r humains.

Aujourd?hui, c?est l?ensemble du spectre qui se retrouve contamin? par la financiarisation : l??nergie, l?immobilier, les denr?es alimentaires, mais ?galement l??ducation, voire la sant? dans certains pays. Toutes les facettes de l?activit? ?conomique se retrouvent ainsi enchev?tr?es dans une toile complexe tiss?e par la financiarisation. Voil? par exemple Goldman Sachs qui a investi il y a quelques mois 10 millions de dollars dans les prisons dans l??tat de New York, avec les perspectives suivantes : r?cup?rer sa mise si la r?cidive baisse de 10 %, la doubler si ce taux s?am?liore, ou perdre la moiti? de sa mise si la criminalit? ne s?am?liorait pas ? New York ! Nos soci?t?s ont atteint aujourd?hui un tel degr? de d?cadence qu?elles en viennent ? d?l?guer au secteur financier de telles responsabilit?s, et leurs devoirs les plus ?l?mentaires vis-?-vis de citoyens dans la d?tresse. Ces ? obligations sociales ?, ou ? social impact bonds ?, d?montrent bien que l?obligation morale de la collectivit? c?de d?sormais la place aux institutions financi?res qui l?vent des fonds pour g?n?rer des profits, tout en se substituant ? l??tat.

Dans ce meilleur des mondes o? le march? est cens? ?tre efficient, les malversations et les escroqueries sont r?put?es impossibles ! En effet, comme les march?s ne peuvent ?tre efficients en pr?sence de fraude, les actes malhonn?tes ne peuvent tout bonnement plus exister? pr?cis?ment du fait de l?efficience des march?s ! Pourtant, qui sait que, aujourd?hui en 2013, ? en pleine crise europ?enne et plus de six ans apr?s les subprimes ! -, la nouvelle maxime de Wall Street et de la City est : ? I?ll Be Gone, You?ll Be Gone?, soit en fran?ais : ? je ne serai plus l?, vous ne serez plus l? ? ? Qui signifie clairement que les cataclysmes de demain ? in?vitables comme cons?quence des comportements d?aujourd?hui ? ne sont pas le probl?me des financiers qui ne seront plus ici?et que d?autres devront g?rer les probl?mes. En r?alit?, les abus de la finance sont pass?s dans nos m?urs. Et en fait, les banquiers et les financiers honn?tes ne sont plus de taille ? entrer en comp?tition avec leurs coll?gues fraudeurs. C?est simple : une banque qui ne chercherait pas ? masquer des pertes, ou ? vendre des actifs pourris, ou ? blanchir de l?argent, ou ? influencer le cours d?un produit d?riv?? ne serait plus comp?titive et serait vou?e ? terme ? faire faillite, ou ? s?v?rement d?crocher en bourse. Dans la nature, la s?lection darwinienne nous apprend que les plus forts survivent aux plus faibles. Dans l?univers de la finance, ce sont les malhonn?tes qui restent, voire qui prosp?rent, tandis que sont damn?s ceux qui se conforment aux r?gles du jeu.

Ce rouleau compresseur des escroqueries et des malversations porte un nom, la dynamique de ? Gresham ?, qui fut d?crite par George Akerlof, n? en 1940 et Nobel d??conomie 2001 : ? Les transactions malhonn?tes tendent ? faire dispara?tre du march? les transactions honn?tes. Voil? pourquoi le co?t li? ? la malhonn?tet? est sup?rieur au montant de la tricherie ?. Cette dynamique de Gresham ? devenue aujourd?hui une dominante dans les march?s financiers ? a donc pour cons?quence une volatilisation de l??thique au profit de la fraude, qui devient d?s lors end?mique. Ceux qui respectent la loi et la morale sont donc appel?s ? dispara?tre alors que leurs rivaux peu scrupuleux se maintiennent gr?ce ? des artifices et ? des manipulations qui compriment leurs co?ts, ou qui gonflent leurs b?n?fices. En d?autres termes, aujourd?hui, il devient ? trop cher ? d??tre honn?te !

Aujourd?hui, et alors m?me que le comit? Nobel vient de distinguer un personnage dont les travaux ont pr?cis?ment consist? ? sacraliser les march?s, nous devons collectivement prendre conscience que les ceux-ci ne cr?ent nulle valeur, qu?ils doivent ?tre subordonn?s et plac?s fermement sous la tutelle de l??conomie productive. L??thique doit faire son retour au sein de la banque et de la finance, car cette crise est d?abord une crise morale ! Le pr?alable ?tant de tenter de r?pondre ? la question du Nobel d??conomie de 1998, Amartya Sen, n? en 1933 : ?Comment est-il possible qu?une activit? aussi utile, comme la finance, soit devenue si immorale ? ?

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