Napoléon

 

Napoléon:  Pour ou contre ?

 

« Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas. » (Napoléon, 2 décembre 1804).

Il y a 250 ans, le 15 août 1769, à Ajaccio, est né Napoléon Bonaparte (dans sa forme francisée), devenu Napoléon 1er, que j’appellerai simplement Napoléon pour plus de facilité. Napoléon, il n’y a aucun doute, est connu de tout le monde. Dans la hiérarchie des célébrités, il se place au sommet, à l’égal de Louis XIV, de Jeanne d’Arc, de Charlemagne et de Jules César. On peut même dire qu’il supplante dans la mythologie nationale De Gaulle, Vercingétorix, Hugues Capet, Henri IV, Richelieu, ThiersGambetta et Clemenceau.

Éclatante démonstration de la grandeur, les restes de Napoléon reposent depuis le 15 décembre 1840 (règne de Louis-Philippe) sous le dôme des Invalides, à Paris, en quelques sortes, à la place la plus prestigieuse possible (l’équivalent du mausolée sur la Place Rouge à Moscou). Ce fait dans la mémoire collective est paradoxalement associé à un élément étonnant : à quelques exceptions près, il n’existe pas de rue, d’avenue, de boulevard, de place, ni même de bâtiment public qui porte son nom. Seulement la « route Napoléon » qui vient plus d’un rappel à l’histoire (le retour de Napoléon par Nice et les Cent-Jours) que pour honorer l’homme lui-même.

Ce paradoxe est multiple et récurrent chez Napoléon qu’on pourrait résumer par deux mots : génial et sanguinaire. Le sommet de son existence fut certainement son sacre comme empereur des Français le 2 décembre 1804 vers midi. Un sacre interminable qui dura trois heures ! Sommet de gloire personnelle qui rejaillit, étonnamment sur la gloire de la France et même, sur la gloire de la Révolution. Paradoxe encore : la Révolution française n’a jamais été une parenthèse de l’histoire de France que grâce à Napoléon qui a pourtant écrasé la République.

Pas vraiment étonnant en fait, car pour lui, il était un empereur de la République. D’ailleurs, la main droite posée sur la Bible, il a prononcé ce serment (tandis que le pape avait déjà quitté les lieux) : « Je jure de maintenir l’intégrité du territoire de la République, de respecter et de faire respecter les lois du Concordat et de la liberté des cultes ; de respecter et de faire respecter l’égalité des droits, la liberté politique et civile, l’irrévocabilité des ventes des biens nationaux ; de ne lever aucun impôt, de n’établir aucune taxe qu’en vertu de la loi ; de maintenir l’institution de la Légion d’honneur ; de gouverner dans la seule vue de l’intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français. ».

Ce sacre a montré toute l’ambivalence de Napoléon. Il a singé tous les aristocrates et dignitaires monarchistes dont il se moquait, au point de faire le « clown », avec l’idée que plus c’était gros, plus ça passait (il a créé sa propre cour, il a gratifié de nombreuses personnes de nombreux titres bidons), et en même temps, il était très sérieux, il voulait être pris très sérieusement, au point de dominer toute l’Europe. Ce sacre avait la même saveur que le sacre de Bokassa, un mélange d’imposture et de vanité démesurée, et pourtant, il était nettement plus « conséquent » que celui de l’empereur du Centrafrique. Du sublime au ridicule…

Napoléon Bonaparte a eu une enfance plutôt frustrante, et avait déjà pour modèles Alexandre le Grand, Jules César, Auguste, Charlemagne, et son besoin de faire renaître l’empire romain n’était donc pas anodin. Il était militaire de formation et il a rapidement pris du galon : lieutenant d’artillerie à 18 ans, capitaine à 23 ans. Rallié à la Révolution, il s’est distingué au siège de Toulon en décembre 1793 et fut nommé général en chef de l’armée de l’intérieur en octobre 1795 : il n’avait alors que… 26 ans ! En mars 1796, général en chef de l’armée d’Italie, à la tête de près de 40 000 hommes, il a fait la campagne d’Italie contre l’Autriche jusqu’en décembre 1797. Ce furent ses premières victoires : Lodi, Arcole, Rivoli…

Le Directoire, s’inquiétant de sa trop grande influence, l’envoya en Égypte. En expédition en Égypte et en Syrie entre mai 1798 et octobre 1799, Napoléon batailla contre les Anglais (mais Nelson l’a vaincu sur mer), et contre l’armée turco-égyptienne. Ce fut à partir de cette campagne que Napoléon envoya de nombreux archéologues étudier la civilisation égyptienne avec la découverte de la pierre de Rosette (il y a eu son fameux mot aux soldats le 23 juillet 1798 : « Songez que du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent ! »), et l’Égypte fut ainsi la première destination touristique.

De retour en France, Napoléon participa au coup d’État du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) pour renverser le Directoire et y installer le Consulat. Rien que ce nom rappelait la république romaine. Le 13 décembre 1799, il fut nommé Premier Consul, associé à deux autres consuls, Cambacérès et Charles-François Lebrun. La Constitution fut rédigée par Sieyès, approuvée par référendum et appliquée au 25 décembre 1799. Le pouvoir de Napoléon commença à cette date. Après un premier plébiscite, Napoléon fut proclamé le 2 août 1802 Premier Consul à vie. La voie impériale s’ouvrait alors très naturellement. Avant même le plébiscite, avec le sénatus-consulte organique du 27 floréal an XII (18 mai 1804), il fut proclamé empereur des Français par le Président du Sénat Cambacérès. Proclamation ratifiée par un nouveau plébiscite dont le dépouillement s’acheva le 2 août 1804 : 3 521 675 de « oui » et 2 579 « non ». L’affaire était pliée.

Le sacre en 1804, par le pape Pie VII, mille ans (et quatre ans) après celui de Charlemagne par le papé Léon III, fut une cérémonie très préparée, et Napoléon prit lui-même la couronne impériale qu’il se posa sur la tête avant de faire de même pour son épouse. Il a d’ailleurs affirmé au pape le jour de son sacre : « Je n’ai pas succédé à Louis XVI mais à Charlemagne. ».

Thierry Sarmant, conservateur en chef du patrimoine au Service historique de la Défense, dans son article sur le sujet dans « Histoire mondiale de la France » (janvier 2017, éd. Point Seuil), explique ainsi la raison du sacre : « Comme Voltaire, Napoléon pense qu’il faut de la religion pour le peuple. Il prend le titre d’empereur, car il est « plus grand » que celui de roi, « un peu inexplicable et impressionne l’imagination ». L’idée du sacre vient du même désir d’envelopper le pouvoir d’une aura de mystère. La raison des gouvernants consiste à flatter la déraison des gouvernés. (…) La transformation du Premier Consul en empereur satisfait d’abord le goût effréné du principal intéressé pour le pouvoir, pour son exercice, évidemment, mais aussi pour les avantages matériels qu’il procure et les satisfactions symboliques qui l’accompagnent. ».

Napoléon a effectivement déclaré, aux curés de Milan le 5 juin 1800 : « Une société sans religion est comme un vaisseau sans boussole : un vaisseau dans cet état ne peut ni s’assurer de la sa route, ni espérer d’entrer au port. ».

Et Thierry Sarmant a aussi expliqué le titre même d’empereur : « Le choix du titre d’empereur plutôt que celui de roi, la référence à Charlemagne et les fastes du sacre annoncent, au-delà de « l’Empire français », le « Grand Empire » des années 1806 et suivantes. La France impériale a d’abord vocation à remplacer le Saint Empire Romain Germanique (…). Napoléon ne met pas de bornes à ses ambitions : il s’imagine aussi bien maître de l’Europe ou du monde que souverain de la France. (…) Avec le temps, Napoléon, succombant à la démesure, en vint à croire à sa quasi-légitimité de droit divin, à imaginer sa dynastie comme une quatrième « race royale », après les Mérovingiens, les Carolingiens et les Capétiens. ».

Napoléon envoya l’armée française (appelée en 1803 la « Grande Armée » qui donna le nom de la suite des Champs-Élysées entre la Place de l’Étoile et la Porte Maillot à Paris) dans toute l’Europe et fut maître de l’Europe. La Grande Armée était efficace et surtout, toujours fidèle. Avec 130 départements en 1811, soit 44 millions de Français pour 167 millions d’Européens, jamais le territoire de la France ne fut aussi vaste et la population française aussi importante par rapport à l’ensemble de l’Europe.

Ce fut d’abord des victoires : Marengo le 14 juin 1800, Austerlitz le 2 décembre 1805, Iéna le 14 octobre 1806, Eylau le 8 février 1807, Wagram le 1809, etc. jusqu’à entrer à Moscou le 14 septembre 1812. À partir du 19 octobre 1812, ce fut le repli (et la traversée de la Bérézina qui tua des centaines de milliers d’hommes). La campagne de Russie fut le début de la fin de l’aventure napoléonienne.

Ce fut ensuite des défaites qui amenèrent Napoléon à abdiquer deux fois, le 6 avril 1814 à Fontainebleau, puis, après son exil à l’Île d’Elbe du 4 mai 1814 au 26 février 1815 et son retour au pouvoir le 20 mars 1815 (avec une nouvelle Constitution rédigée par Benjamin Constant), il a abdiqué le 22 juin 1815 à l’Élysée, à la suite de la défaite de Waterloo le 18 juin 1815 (en plein Congrès de Vienne). Il partit en octobre 1815 en exil, définitif, à l’Île de Sainte-Hélène, très éloignée (dans l’Atlantique Sud, à 1 863 kilomètres des côtes africaines et 3 562 kilomètres des côtes brésiliennes), et il y est mort le 5 mai 1821, probablement d’un cancer de l’estomac.

La mégalomanie de Napoléon a mis l’Europe à feu et à sang. Le bilan humain fut très sévère. Au moins 900 000 soldats français (sur 1,6 million d’hommes recrutés en 17 levées) ont péri dans les guerres napoléoniennes. À ceux-là, il faut rajouter les pertes des adversaires. Mais sans ces offensives européennes, jamais les idées révolutionnaires de liberté et d’égalité n’auraient pu envahir l’Europe (ce qui créa d’autres problèmes à partir de 1848, avec le nationalisme).

Pour ou contre Napoléon ?

Le contre, il est évident, c’est l’aspect très belliciste et mégalomaniaque de Napoléon qui a coûté la vie à plus d’un million de personnes (probablement bien plus). C’est aussi le retour de l’esclavage qui avait été aboli par la Révolution. C’est enfin le cynisme de sa gouvernance, où seule la fidélité comptait avant tout autre critère, faute de quoi l’on risquait une mort brutale.

Un exemple de ce cynisme sanguinaire, avec la lettre de Napoléon à son frère Joseph devenu roi de Naples, le 30 juillet 1806 : « Souvenez-vous bien de ce que je vous dis : le destin de votre règne dépend de votre conduite à votre retour dans la Calabre. Ne pardonnez pas. Faites passer par les armes au moins 600 des révoltés. Ils m’ont égorgé un plus grand nombre de soldats. Faites brûler les maisons de trente des principaux des chefs de villages, et distribuez leurs propriétés à l’armée. Désarmez tous les habitants et faites piller cinq ou six gros villages de ceux qui se sont le plus mal comportés (…). Puisque vous comparez les Napolitains aux Corses, souvenez-vous que, lorsqu’on entra dans le Niolo, quarante rebelles furent pendus aux arbres, et que la terreur fut telle que personne ne remua plus. Plaisance s’était insurgée, à mon retour de la Grande Armée, j’y envoyai Junot, qui prétendait que le pays ne s’était pas insurgé (…) : je lui ai envoyé l’ordre de faire brûler deux villages et de faire fusiller les chefs de la révolte, parmi lesquels étaient six prêtres. Cela fut fait et le pays fut soumis, et le sera pour longtemps. ». On imagine mal de jours un tel cynique capable d’écrire de telles consignes au risque du scandale ultérieur voire posthume. Mais à l’époque, la terreur n’est pas considérée comme scandaleuse.

Le pour, c’est évidemment toutes ses réalisations, et elles sont nombreuses et protéiformes. Napoléon était un maître du travail et de l’organisation. D’ailleurs, il ne pouvait s’empêcher d’organiser, au point que lors de son exil sur l’Île d’Elbe, il permit aux habitants de produire eux-mêmes leur nourriture, organisa un service d’éboueurs, fit construire des routes et des ponts, installer des réverbères, etc.

Beaucoup de réalisations, qui sont pour certaines encore actuelles, datent du Consulat : création du Conseil d’État le 25 décembre 1799, création de la Banque de France le 13 février 1800 (avec monopole d’émission de monnaie), création d’une nouvelle monnaie, le franc germinal, le 7 avril 1803, qui dura plus d’un siècle (jusqu’en 1914), création des préfectures et du corps préfectoral le 17 février 1800, création de la Légion d’honneur le 19 mai 1802 avec premières remises le 15 juillet 1804 aux Invalides, élaboration du Code civil le 21 mars 1804 (qui a beaucoup évolué en deux siècles, notamment sur le regard porté sur les femmes, Napoléon était très macho), signature du Concordat avec le Vatican (Pie VII) le 15 juillet 1801, réorganisation de la justice avec création de cours d’appel et, le 18 mars 1806, la création du premier conseil de prud’hommes (à Lyon), etc. En deux ans, Napoléon a redressé l’économie française en rétablissant l’ordre et la sécurité, en réduisant la misère, en développant l’industrie (surtout tissage, chimie et armements), en restaurant la pratique religieuse.

Parmi les autres réalisations napoléoniennes, il y a eu la création des lycées, et de l’École Saint-Cyr le 1er mai 1802, de Normale Sup. le 17 mars 1808, création de la Cour des Comptes le 16 septembre 1807, du Code pénal le 12 février 1810. Napoléon a rétabli l’université le 10 mai 1806, créé le baccalauréat le 17 mars 1808, etc.

Aussi des grands travaux : le canal du Rhône au Rhin, le canal de Nantes à Brest, le canal de Saint-Quentin, l’aménagement des ports d’Anvers, Brest et Cherbourg, la construction de plus cols ou tunnels pour traverser les Alpes. Également, le Fort Napoléon à La Seyne-sur-Mer, l’aménagement de la Place Bellecour à Lyon, etc.

À Paris, cela a donné la rue de Rivoli, l’église de la Madeleine, le Palais Brongniart (Bourse de Paris), le Palais d’Orsay (Conseil d’État), la colonne Vendôme (fondue dans le bronze des 1 200 canons pris à l’ennemi), deux arcs de triomphe (place du Carrousel et à l’Étoile), la construction de deux ponts sur la Seine (Austerlitz et Iéna), l’aménagement de trois cimetières dont le Père-Lachaise et du Jardin des Plantes, la construction du canal de l’Ourcq, du canal Saint-Martin et du canal Saint-Denis, le numérotage des rues, l’éclairage au gaz, la construction de trottoirs avec des caniveaux, etc.

Alors, pour ou contre Napoléon ? Question évidemment sans intérêt puisque c’est le passé et que Napoléon n’est aujourd’hui candidat à rien. Faut-il alors le considérer comme la Révolution française selon Clemenceau, c’est-à-dire comme un bloc à prendre ou à laisser ? Probablement. Et probablement à prendre, comme la Révolution elle-même. Malgré toute l’hécatombe humaine, qui pourrait presque s’expliquer par cette phrase prononcée en 1791 à Lyon : « Les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle. ».

Sylvain Rakotoarison (03 août 2019)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
Napoléon Ier.
Le 18 juin de Napoléon.
Le Congrès de Vienne (1815).
Napoléon III.
Henri VI, comte de Paris, ou l’impossible retour du roi.

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