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Mozart et Beethoven risquent-ils de payer le passé colonial et esclavagiste européen ?

Ces deux géants de la musique classique peuvent-ils d’être bannis de l’enseignement musical de l’Université d’Oxford ? Tel est le pavé dans la mare qu’a jeté le quotidien britannique The Telegraph le 27 mars. D’autres médias, français et étrangers, ont relayé le propos de ce journal en reprenant cette « information », imités par de nombreux blogueurs et abonnés des réseaux sociaux. Que faut-il en penser ? Info ou intox ?

C’est en se basant sur une note interne de la prestigieuse Université d’Oxford, prétendument rédigée par « plusieurs enseignants » de musique, que The Telegraph* a cru bon de jeter ce pavé dans la mare éducative. On y lit notamment que la part donnée aux partitions classiques et à la notation musicale occidentale relèverait pour ces professeurs d’une forme de « complicité de suprématie de la race blanche ». Un sacré coup d’archet sur les doigts des tenants de la tradition culturelle !

Dans le même esprit, des compositeurs majeurs comme Beethoven, Mozart, Schubert, et avec eux quelques-uns de leurs plus éminents contemporains, devraient, sinon être totalement bannis des cours d’éducation à la musique classique, du moins descendre du piédestal où l’histoire occidentale les a hissés pour être relégués à un rang nettement plus modeste dans le grand concert de la créativité musicale. Et cela au motif que ces compositeurs sont emblématiques de la « musique blanche européenne de la période esclavagiste ».

Évoquée sous un angle critique par Radio Classique et le magazine Marianne en France, ainsi que par Classic FM au Royaume-Uni, ce projet de réforme éducative universitaire complaisamment mis en lumière par The Telegraph a, en revanche, été repris avec gourmandise par des médias très conservateurs, voire « complotistes ». Parmi eux, The Post Millennial au Canada, et bien sûr Breitbart News et Blaze Media aux États-Unis, trop contents de saisir une telle aubaine victimaire.

S’en prendre aux plus grands noms de la musique classique européenne pour faits de « colonialisme » contemporain de leur carrière a bien entendu été également du pain béni pour les intervenants ethnocentrés qui se répandent sur les réseaux sociaux et sur les blogs complotistes : ces internautes ont vu là une nouvelle et insupportable attaque à caractère raciste contre la culture blanche. Or, comme leurs éditorialistes favoris, ils ont, volontairement ou pas, déformé la réalité de cette affaire.

Il suffit, pour s’en convaincre, de se référer au communiqué que Stephen Rouse, responsable de la Communication de l’Université d’Oxford, a adressé à l’Associated Press le 31 mars. On peut y lire cette édifiante précision : « Les opinions exprimées dans The Telegraph n’émanent pas de « plusieurs professeurs«  mais d’une seule personne. » Voilà qui, d’emblée, relativise la portée (sans jeu de mot) de l’article du média britannique et des échos manipulateurs qui en ont été faits.

Stephen Rouse a surtout tenu à préciser que « s’il est envisagé un élargissement de l’offre [éducative] à des musiques non occidentales et populaires du monde », il n’est pas question de supprimer les partitions ni de remettre en cause la notation musicale occidentale. Pas question non plus de « [diminuer] l’excellence traditionnelle [de l’Université d’Oxford] dans l’analyse critique, l’histoire et l’interprétation du large éventail de la musique d’art occidentale. »

Nous voilà rassurés sur les parcours éducatifs de l’Université d’Oxford : les partitions classiques ne seront pas envoyées au pilon, et la notation musicale occidentale continuera d’être étudiée. Quant aux grands compositeurs européens tels Beethoven, Mozart et Schubert, ils ne seront pas relégués sur des étagères poussiéreuses, ni a fortiori jetés dans les poubelles de l’histoire de la musique pour faits de colonialisme et d’esclavagisme perpétrés de leur vivant !

Bien que cette affaire puisse donner l’impression d’être un épiphénomène en cette période de grave crise sanitaire et économique, elle ne doit pourtant pas être prise à la légère : elle montre en effet que les ultra-conservateurs et les complotistes sont déterminés à faire feu de tout bois pour alimenter les polémiques victimaires. Y compris en instrumentalisant des initiatives isolées basées sur des arguments délirants. C’est d’autant plus inquiétant qu’un nombre croissant de personnes se laisse prendre à de tels propos manipulateurs.

* The Telegraph – de son nom complet The Daily Telegraph – est un journal britannique. Sa ligne éditoriale résolument conservatrice lui vaut d’être régulièrement surnommé The Torygraph.

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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