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Mourir pour des valeurs, c’est bien beau mais lesquelles?

De nos jours, les idées ne sont plus à la mode. On a proclamé la mort des idéologies après la chute du mur de Berlin. L’époque est plutôt aux valeurs. Les valeurs ont l’immense avantage d’être encore plus souples que les idées. Alors, en paraphrasant Georges Brassens, il faudrait peut-être se mettre à chanter : Mourir pour des valeurs, c’est bien beau mais lesquelles?

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La dernière publicité télévisée des Forces Armées Canadiennes invite les jeunes à s’enrôler pour aller « défendre nos valeurs ». On ne précise pas lesquelles mais il est sous-entendu que « défendre nos valeurs » signifie « attaquer » ceux qui ne les partageraient pas toutes, notamment en Afghanistan, en Irak, en Syrie, etc.

Dresser une liste détaillée de nos valeurs serait une entreprise complexe et parfois un peu gênante car notre liste devrait inclure l’argent, la consommation, la réussite sociale, etc. Cependant, un large consensus se dessinera sans doute au Québec si on se contente de parler des valeurs vendables comme la démocratie, l’égalité entre hommes et femmes et la liberté, en particulier la liberté d’expression.

Pour la démocratie, il n’y a pas de discussion. On projette même de construire à Ottawa un musée pour célébrer les méfaits du communisme.

Quant à l’égalité, elle est toujours là mais elle est maintenant pensée dans un cadre restreint, à l’intérieur de l’équation Homme=Femme, et non plus entre tous les humains, selon l’idéal républicain de la Révolution française : Liberté, Égalité, Fraternité. C’est un peu comme pour la politique canadienne d’aide internationale, qui est maintenant canalisée dans l’aide aux enfants et aux femmes, et non plus aux peuples qui sont dans la misère.

En regard de l’idéal républicain de 1789, on peut noter au passage que la valeur de fraternité a été reléguée au rang des valeurs folkloriques.

Enfin, quant à la liberté en général et en particulier à la liberté d’expression, je suis convaincu comme tout le monde que c’est l’une de nos valeurs les plus sacrées. On peut quand même rappeler que ce droit a été invoqué avec succès devant la Cour Suprême des États-Unis en 2011 pour garantir le droit des « personnes » morales (i.e. les compagnies) de financer sans limites leurs valets dans une élection.

En plus d’être sacrées et floues, les valeurs tolèrent fort bien l’incohérence. Par exemple, la liberté d’expression a mobilisé des millions de Charlie mais cela ne nous empêche pas d’appuyer de tous le poids de nos sondages la nouvelle loi canadienne C51 qui permettra d’espionner l’expression de nos valeurs au nom d’une valeur suprême appelée la sécurité.

Aussi sacrées que soient nos valeurs, on peut les changer au besoin. Quant le projet de Charte des valeurs du PQ a soulevé des objections liées au statut d’une autre Charte déjà adoptée au Québec en 1975, Louise Beaudoin a simplement proposé de modifier cette dernière pour l’adapter aux nouveaux objectifs. Quelle est la durée de vie d’un droit sacré ou d’une valeur?

À force de se gaver de valeurs, on ne sait plus très bien si nos valeurs sont des valeurs locales ou des valeurs universelles. Par exemple, la journaliste de Charlie-Hebdo, Zined el Rhazoui, a affirmé que c’était du racisme que de penser que « qu’il y a des communautés qui, par leur origine, sont incapables d’accéder à l’universalité de nos valeurs » . Dans le contexte, c’est l’égalité entre hommes et femmes qui était ainsi promue au rang de valeur universelle.

On semble oublier que le Québec n’a accordé aux femmes le droit de vote qu’en 1940. En Suisse, ce droit date de 1971. Les femmes de plus de 64 ans peuvent se souvenir d’avoir eu 20 ans sans avoir le droit de vote. En fait, la presque totalité de notre histoire s’est déroulée sous un régime patriarcal. Peut-on hisser au rang de « valeurs universelles » des valeurs que nous n’avons même pas tous vécues dans notre enfance?

Parler de valeurs, c’est aussi parler de criminalité. Il n’y a pas très longtemps, la polygamie était tolérée et l’homosexualité était criminelle (jusqu’en 1969). Quant à la pédophilie, elle n’a jamais été légale mais il n’y a pas si longtemps, la publication d’un roman comme Lolita (1955) était célébrée alors que de nos jours, son auteur aurait été traqué par la GRC jusque dans les secrets de son disque dur et condamné à une peine minimale de six mois de prison pour possession de matériel pornographique juvénile.

Bref, nos valeurs fluctuent, tout comme nos normes morales. Les gens de mon âge, élevés dans le giron de l’Église catholique, se souviennent bien de la liste de nos péchés capitaux : gourmandise, impureté, avarice, paresse, orgueil, colère, envie. Ils les ont vu peu à peu devenir les vertus qui nous garantissent le bonheur: la gastronomie, le sexe, le fric, le farniente, etc.

En plus de changer, les valeurs ne font presque jamais l’unanimité à l’intérieur de n’importe quelle société. Par exemple, nous sommes très loin de l’unanimité en matière de lois sur l’avortement ou sur l’aide médicale à mourir. Ce ne sont pourtant pas là des détails secondaires dans l’existence humaine.

Les valeurs sociales diffèrent aussi d’une société à l’autre et il n’existe pas de repères objectifs pour les hiérarchiser. C’est un constat que même l’Occident conquérant n’a pas pu éviter de faire jusqu’à ce que le contexte des tensions générées par l’immigration en Europe nous conduise à rejeter toute notion de relativisme culturel.

Dans le contexte de la mondialisation actuelle, le relativisme culturel ne peut certes pas servir de fondement aux politiques nationales de multiculturalisme mais le rejeter nous empêche tout simplement de comprendre quoi que ce soit aux comportement humains et par conséquent, de pouvoir imaginer des solutions aux situations conflictuelles. Ce n’est pas en niant simplement la « rationalité » des autres que nous y arriverons.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de valeurs universelles. C’est plutôt que nous n’avons jamais réellement tenté de les identifier. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 se voulait un effort dans ce sens mais l’assemblée qui l’a rédigée réunissait un pourcentage disproportionné d’Occidentaux ou de représentants formés dans des universités occidentales. Il faudrait s’astreindre à reprendre l’exercice en le faisant sans piper les dés, même si, de nos jours, ce genre de projet peut sembler utopique.

En attendant, peut-être serait-il avisé de réfléchir un peu avant de prendre le risque de « mourir pour des idées [des valeurs] n’ayant plus cours le lendemain » (Brassens).

Denis Blondin, anthropologue.

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