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C?est un Juif, monsieur le Commissaire

FERGUS L’ancien secrétaire et biographe de Jean Moulin, Daniel Cordier, auteur de Alias Caracalla, s’est confié mercredi matin au micro de France-Inter. Il a, entre autres souvenirs de son action et de la mémoire de Jean Moulin, évoqué la Résistance, mais également … Lire la suite

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Le coeur a cappella

  Je vous aimais madame Près de vous le temps mourait Loin de vous les heures étaient chagrin J’ai dormi près de votre coeur Humant le parfum de Dieu Priant le ciel qui vous envoyait De me confier l’éternité Au … Lire la suite

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Stardust memories

    MONOLECTE - « C’est comme si j’étais née à l’âge de six ans » La gosse vient de monter à mes côtés dans la voiture et elle lâche cela dans l’élan sans même prendre le temps d’attacher sa ceinture. C’est … Lire la suite

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Stardust memories

C’est comme si j’étais née à l’âge de six ans

Les lumières de la villeLa gosse vient de monter à mes côtés dans la voiture et elle lâche cela dans l’élan sans même prendre le temps d’attacher sa ceinture. C’est dire si ça la perturbe.

  • Qu’est-ce que tu veux dire ?
  • Je suis en train d’oublier mon enfance!

Cela pourrait prêter à rire, venant d’une fillette de 10 ans, mais je comprends instantanément ce qu’elle veut dire.

  • Ça fait longtemps ?
  • Je viens de m’en rendre compte. Je n’arrive pas à me souvenir de quelque chose d’avant mes six ans, tout en sachant qu’il y a peu de temps, je m’en souvenais parfaitement.
  • Oui, je sais. Ça nous a toujours amusés, avec Papa, ta capacité de te souvenir de trucs de bébé. Mais faut pas t’inquiéter, je pense que c’est quelque chose de normal. Tu sais que ma mémoire aussi est bizarre : je peux me souvenir 20 ans d’un digicode ou d’un mot de passe ou de la place d’un fichier dans un ordinateur qui n’existe même plus et en même temps, je peux oublier le visage d’une personne, juste le temps de tourner les talons.
  • Je ne suis pas inquiète, c’est juste que ça fait bizarre.
  • Je me pose souvent des questions sur la mémoire et depuis toujours. Pourquoi on se souvient de certaines choses et pas d’autres, comment on s’en souvient, pourquoi on oublie, est-ce qu’on oublie vraiment ? Il m’arrive de vivre un moment tellement beau que je me dis « là, il faut vraiment que je m’en souvienne ». C’est comme si je voulais graver l’instant au burin dans la pierre, je veux absolument être capable de revivre cet instant à la demande, d’avoir tout qui remonte exactement comme je l’ai vécu, au moment même où je le vis : ce que je vois, ce que je sens, ce que j’entends, ce que je ressens et même, ce que je pense. Et tu sais quoi ?
  • Non.
  • Ça marche.

Je sais que je suis plus que la somme de mes souvenirs. Je suis aussi et surtout tout ce que j’ai oublié, mais dont je sais, confusément, que c’est toujours là, juste sous la surface de ma conscience, juste mal rangé, mal archivé, mais qu’un effort de concentration et de recherche suffisant pourrait probablement faire remonter à ma pleine connaissance. Parfois, je me rends compte que je ne me souviens plus que des souvenirs de mes souvenirs originaux. Une copie de copie de copie. Comme une réinterprétation de la réalité, un souvenir augmenté. D’une sensation fugace, je reconstitue patiemment le puzzle de l’instant, à travers d’autres souvenirs, plus ou moins reconstruits, des témoignages d’autres personnes (tu te souviens, le jour où nous avons fait cela ? Il faisait un temps superbe et l’air sentait le monoï), peut-être falsifiés, des photos, des tas de photos, pour garder les visages.

  • Tu sais, j’ai commencé à photographier autour de moi pour ne pas oublier.
  • Oui, tu me l’as dit.
  • Avant, je n’arrivais même pas à savoir ce que j’avais fait la semaine d’avant. Maintenant, quand un vieux me dit : « ho là là, mais quel temps, c'est pas compliqué, on n’avait jamais vu ça en cette saison! » et bien, je vais voir mon catalogue de photos et je vois que l’année dernière et les cinq années précédentes, il avait aussi fait un temps de chien au mois de mai, mais tous les ans, y a toujours un vieux qui n’a jamais vu ça de sa vie.
  • Et toi, tu te souviens de ton enfance ?
  • Plus grand-chose de la petite enfance, quelques moments de quand j’avais ton âge. Un jour, comme toi, je me suis rendu compte que c’était comme si je n’avais jamais été un bébé. Ça m’a profondément perturbée. Je pensais à mes parents, qui avaient toujours été vieux et je me suis rendue compte que s’ils ne me comprenaient pas, c’était juste parce qu’ils avaient oublié ce que l’on ressent quand on est un enfant. Ce jour-là, je me suis jurée de me souvenir de ce que l’on éprouve quand on est un gosse.
  • Et tu t’en souviens ?
  • À ton avis ?
  • Ouais, pas trop mal.
  • Tu sais, je crois que nous avons besoin d’oublier des choses. Mais je pense aussi, qu’en même temps, nous n’oublions rien, que la somme de tout ce que l’on a vécu est toujours stockée en nous, c’est juste qu’on n’a plus accès à tout, seulement à ce qui nous est nécessaire pour vivre et pour continuer. T’imagines ? Si on devait se souvenir d’absolument tout ce que nous faisons, vivons, pensons, ressentons, lisons, discutons ? Ce serait le bordel. Alors que là, on se souvient surtout de ce qui est important, même si ça ne nous paraît pas si important que cela. En fait, j’ai plusieurs théories, qui valent ce qu’elles valent. Nous trions nos souvenirs en fonction de ce qui nous intéresse, de ce qui nous émeut, de ce que l’on aime ou que l’on déteste. C’est très affectif, la mémoire. C’est donc très sélectif et c’est nécessaire pour nous permettre d’évoluer.
    Je pense aussi que la mémoire est liée à nos sens, à notre rapport au monde. Je pense que nous ne pouvons accéder facilement à notre petite enfance à cause du langage. Quand on est un bébé, on ressent le monde, mais on ne peut l’exprimer, parce que nous n’avons pas de mots pour ça. On voit des formes, des couleurs, des visages. Certains visages, certaines voix, certaines odeurs signifient la chaleur, la nourriture et la douceur. On s’y attache. Profondément. Puis les mots arrivent et on nomme les sensations et du coup, les souvenirs d’avant les mots ne sont plus accessibles, parce qu'ils ne sont pas archivés d’une manière compréhensible pour notre nouvelle façon de penser. Mais je pense qu’ils sont là, très forts et qu’ils façonnent en partie notre rapport au monde, des années plus tard. Des fois, tu rencontres des gens et tu ne sais pas pourquoi, mais du premier coup, tu sais si ça va le faire avec eux ou pas.
  • Oui, c’est vrai.
  • Je pense que ça ne vient pas du fait qu’on « lit » les gens, mais de ce qu’ils nous évoquent dans leur façon d’être, quelque chose qui a à voir avec un vieux souvenir oublié, mais encore actif. Parce que finalement, même si on change, il y a des choses en nous qui ne bougent pas, comme le noyau à l’intérieur du fruit, le cœur de l’oignon. Les expériences ajoutent des couches les unes par-dessus les autres et nous sommes la somme du tout : nous sommes le bébé du départ, le gamin, l’ado et tout le reste en même temps. Mais nous ne pouvons pas avoir conscience en permanence de tout cela, sinon, on ne vivrait plus.

La gosse a plus ou moins décroché. Elle finit toujours par décrocher. Parce que je ne m’arrête jamais à une réponse facile à l’emporte-pièce. Et je sais que ce n’est pas grave. Même ce qu’elle écoute d’une oreille, elle va quand même l’enregistrer quelque part en elle. Comme elle a déjà enregistré tout le reste avant, même quand elle était bébé et qu’on se demandait avec son père si c’était vraiment la peine de lui montrer des tas d’endroits et de gens qu’elle oublierait fatalement. Elle ne doit plus se souvenir de nos jeux et de nos rires de quand elle était bébé, mais je pense que c’est sur ce socle, ces sensations lointaines et informulées qu’elle a construit l’attachante petite personne qu’elle est aujourd’hui. C’est le terreau dont elle s’est nourrie et qui l’a fait grandir.

  • En fait, je crois que tu n’as pas fini d’oublier des choses.
  • Ah bon ?
  • Des fois, je me dis que l’adolescence, ça sert surtout à oublier tous les liens de l’enfance, les bons côtés des parents, pour ne plus en retenir que ce qui en fait des vieux cons.
  • Mais non, je ne serai jamais une ado comme ça.
  • On ne sait pas ce que tu vas devenir, mais je pense que ce n’est pas grave, je crois même que c’est un processus nécessaire : les ados doivent trouver les motivations nécessaires pour avoir envie de découvrir le monde et non pas de rester coller à leurs parents. De toute manière, la mémoire est quelque chose de mystérieux et de capricieux. Les vieux n’appartiennent plus au monde dans lequel ils dépérissent, ils s’ennuient et ils ne comprennent plus rien. Ils n’en gardent pas de traces alors que tous leurs plus anciens souvenirs, ceux qu’ils avaient précisément oubliés pendant leur vie d’adulte, reviennent à la surface.
  • Il paraît que les gens qui vont mourir voient le film de leur vie.
  • Je ne sais pas, mais mon ami Étienne m’avait raconté qu’il s’est tapé un sacré diaporama au moment où il a eu son accident de moto.
  • Mais, il est mort ?
  • Ben non, parce que sinon, il aurait eu du mal à me raconter, mais parce qu’il a pensé qu’il allait mourir, paf, c’est comme une digue qui a lâché et des tas de souvenirs de sa vie sont remontés brutalement à sa conscience. Finalement, on n’oublie rien, on n’oublie personne, on oublie seulement la manière de se souvenir des choses.


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L?enfant et le funambule

ELYAN Au coeur des hommes, derrière les masques renouvelés et les pulsions dominantes, se tapit un inconnu aussi fragile qu’un nouveau-né. La disparition de l’enfant Pourtant il n’a rien de coupable, même si on cherche à le détruire. Ce qui … Lire la suite

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Esther et nos amis puritains

JEAN PIERRE BONHOMME Pour nous, Québécois, les voisins de Nouvelle-Angleterre ont toujours été un peu mystérieux et distants. Il y a de quoi! Pendant tout le siècle qui a précédé la chute de Québec et de la Nouvelle-France, les relations … Lire la suite

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Infid?lit? d?lib?r

Petit à petit, je me défais de mes réflexes conditionnés.

Scène de la vie ordinaireÀ moment donné, j'ai voulu juste délester mon portefeuille. Au fil du temps, il était devenu une petite chose bombée et lourde, et ses nombreux compartiments dégueulaient de rectangles de plastique colorés. Même si je déconsomme au maximum — peut-être pas encore aussi radicalement que nos amis Grecs, Portugais et Espagnols, mais je sens que ce n'est là qu'une sorte de contretemps historique — j'avais encore la poche gonflée de ces cartes qui te promettent immanquablement quelques bonnes affaires, voire, carrément, du pouvoir d'achat en échange de ta constance à toujours aller dépenser le fric que tu n'as pas dans les mêmes bouges qui te fourguent ce dont tu n'as pas besoin. 


Voilà qui était assez contrariant. 

Que faire de cette accumulation encombrante ? 

Comment rationaliser le flux consumériste ?

Dans un premier temps, j'ai dématérialisé. 

C'est un truc très contemporain que de dématérialiser. On transforme petit à petit notre environnement en des séquences ordonnées de 0 et de 1. Très propres, très moderne. On dématérialise les échanges, les livres, la paperasse, les photos, les souvenirs, l'argent, les amis... pourquoi ne pas dématérialiser l'invasion plastique de mes cartes de fidélité ? Je télécharge donc une application dédiée et voilà tous mes assistants de transaction transformés en petits codes barre.

Voilà qui est bien pratique.

J'arrive à la caisse, je farfouille mon interface digitalement sensible, je sors le bon code-barre de la bonne enseigne et je présente l'écran au scanner. C'est tellement beau qu'on croirait un film de science-fiction ! Sauf que c'est la vraie vie, et que dans la vraie vie, la technologie, c'est plutôt l'effet Bonaldi.

Ça a commencé avec la carte Carrefour. Non content de produire une application dédiée qui bouffe plein d'espace disque du téléphone — parce que l'espace qu'on gagne dans les poches, on le perd dans les mémoires virtuelles — Carrefour a aussi dématérialisé les bons de réduction que l'on accumule à force de présenter son code-barre en caisse, pour prouver qu'on est un bon client.  Accumuler, n'est-ce pas là l'essence du capitalisme ? N'est-ce pas terriblement fair-play que d'ouvrir les plébéiens aux joies de l'accumulation ? 

Sauf que, pour obtenir l'accès au bon de réduction dématérialisé, il faut rentrer un code. Et que pour avoir le code, il faut appeler une foutue plate-forme téléphonique où l'on se tape des plombes de disque-robot tout pourri et, bien sûr, surtaxé, avant de tomber sur une opératrice délocalisée dans un quelconque paradis pour le fric et enfer pour les gens. Voilà qui relativise brusquement l'aspect pratique de la chose. Sans compter que l'opératrice m'accuse de n'être pas le titulaire de la carte, lequel devra donc rappeler le disque surtaxé en espérant parvenir à convaincre quelqu'un de lui fournir le foutu code.

Là, j'ai commencé à douter salement des bienfaits de la modernité matérialiste dématérialisée et je me suis souvenue que tout ce merdier, c'était quand même essentiellement pour tracer mes habitudes de consommation, les archiver, les disséquer, les vendre et les revendre à des tas de compagnies assez dématérialisées, elles aussi — surtout en droits sociaux — qui vont me pourrir la vie à me démarcher au téléphone pour des vérandas au Pôle Nord et que le bon d'achat est finalement un bien maigre dédommagement pour tous ces désagréments.

J'ai donc désinstallé l'appli Carrefour et libéré ainsi bien plus que de l'espace disque.

Chez Décathlon, c'est un peu pareil. Ils ont lancé une jolie application mobile qui a dématérialisé tout le programme de fidélité et quelques caissières, aussi, en passant. Sauf que leurs scanners sont du genre à ne pas vouloir scanner les écrans de portable. C'est parfois tellement tonifiant, le progrès, surtout quand on s'escrime seule devant un écran vaguement tactile à rentrer à la main un foutu bon d'achat de 23 chiffres dans une interface manifestement pas prévue pour ça ! Et c'est tellement mieux quand ça tombe un samedi et qu'il y a toute l'équipe de rugby du coin derrière moi qui se racle la gorge et se contracte les scrotums en attendant son tour. Sans compter la température purement apocalyptique des grandes surfaces en tôle ondulée surchauffées l'hiver et congelées l'été avec une amplitude à mettre à genou au moins trois centrales nucléaires.

Le moment est juste arrivé où je me suis vue, dégoulinante et hystérique, tapotant frénétiquement un écran manifestement hostile devant une foule grognante et à bout de patience.

Pathétique.

J'ai juste laissé tomber : la caisse, les trucs dont je n'avais pas tellement besoin, dans le fond, en fait, le bon de réduction qui commençait à bien me coûter, ne serait-ce qu'en estime de soi, et puis tout le reste avec.

J'ai désinstallé l'appli Décathlon.

J'ai regardé ce qui encombrait la mémoire du téléphone et mon temps de cerveau disponible et j'ai tout benné. 

Absolument tout.

Parce que franchement, ça commence à bien faire toutes ces conneries ! 

L'idée même que l'on me donne de l'argent pour que je fasse mes courses aurait dû me faire tiquer depuis longtemps. Mais voilà, l'univers du coupon, de la réduction, de la bonne affaire, de la promo éclair et de la carte de fidélité nous pousse sans cesse à la faute financière tout en nous faisant croire qu'on est quand même vachement rusés de leur soutirer toutes ces miettes d'argent qui ne leur coûte probablement pas grand-chose de plus qu'un tour de table humiliant supplémentaire pour pressurer les fournisseurs ou un appel d'offre encore plus radin pour inciter les sous-traitants à toujours plus maltraiter ceux qui fabriquent comme des esclaves des tas d'objets merdiques dont nous n'avons, en réalité, absolument pas besoin.

En fait, je vais travailler ma fidélité toute seule, comme une grande et comme une antiquité prémoderne. Je vais continuer à aller chez Émilie, la maraîchère de Maulichère, avec ses petits légumes qu'elle sort elle-même de la terre ocre de Gascogne. On va se raconter des histoires du coin, parler du temps qu'il fait, s'échanger deux recettes et se saluer d'un sourire en attendant la semaine prochaine.

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Infid?lit? d?lib?r

Petit à petit, je me défais de mes réflexes conditionnés.

Scène de la vie ordinaireÀ moment donné, j'ai voulu juste délester mon portefeuille. Au fil du temps, il était devenu une petite chose bombée et lourde, et ses nombreux compartiments dégueulaient de rectangles de plastique colorés. Même si je déconsomme au maximum — peut-être pas encore aussi radicalement que nos amis Grecs, Portugais et Espagnols, mais je sens que ce n'est là qu'une sorte de contretemps historique — j'avais encore la poche gonflée de ces cartes qui te promettent immanquablement quelques bonnes affaires, voire, carrément, du pouvoir d'achat en échange de ta constance à toujours aller dépenser le fric que tu n'as pas dans les mêmes bouges qui te fourguent ce dont tu n'as pas besoin. 


Voilà qui était assez contrariant. 

Que faire de cette accumulation encombrante ? 

Comment rationaliser le flux consumériste ?

Dans un premier temps, j'ai dématérialisé. 

C'est un truc très contemporain que de dématérialiser. On transforme petit à petit notre environnement en des séquences ordonnées de 0 et de 1. Très propres, très moderne. On dématérialise les échanges, les livres, la paperasse, les photos, les souvenirs, l'argent, les amis... pourquoi ne pas dématérialiser l'invasion plastique de mes cartes de fidélité ? Je télécharge donc une application dédiée et voilà tous mes assistants de transaction transformés en petits codes barre.

Voilà qui est bien pratique.

J'arrive à la caisse, je farfouille mon interface digitalement sensible, je sors le bon code-barre de la bonne enseigne et je présente l'écran au scanner. C'est tellement beau qu'on croirait un film de science-fiction ! Sauf que c'est la vraie vie, et que dans la vraie vie, la technologie, c'est plutôt l'effet Bonaldi.

Ça a commencé avec la carte Carrefour. Non content de produire une application dédiée qui bouffe plein d'espace disque du téléphone — parce que l'espace qu'on gagne dans les poches, on le perd dans les mémoires virtuelles — Carrefour a aussi dématérialisé les bons de réduction que l'on accumule à force de présenter son code-barre en caisse, pour prouver qu'on est un bon client.  Accumuler, n'est-ce pas là l'essence du capitalisme ? N'est-ce pas terriblement fair-play que d'ouvrir les plébéiens aux joies de l'accumulation ? 

Sauf que, pour obtenir l'accès au bon de réduction dématérialisé, il faut rentrer un code. Et que pour avoir le code, il faut appeler une foutue plate-forme téléphonique où l'on se tape des plombes de disque-robot tout pourri et, bien sûr, surtaxé, avant de tomber sur une opératrice délocalisée dans un quelconque paradis pour le fric et enfer pour les gens. Voilà qui relativise brusquement l'aspect pratique de la chose. Sans compter que l'opératrice m'accuse de n'être pas le titulaire de la carte, lequel devra donc rappeler le disque surtaxé en espérant parvenir à convaincre quelqu'un de lui fournir le foutu code.

Là, j'ai commencé à douter salement des bienfaits de la modernité matérialiste dématérialisée et je me suis souvenue que tout ce merdier, c'était quand même essentiellement pour tracer mes habitudes de consommation, les archiver, les disséquer, les vendre et les revendre à des tas de compagnies assez dématérialisées, elles aussi — surtout en droits sociaux — qui vont me pourrir la vie à me démarcher au téléphone pour des vérandas au Pôle Nord et que le bon d'achat est finalement un bien maigre dédommagement pour tous ces désagréments.

J'ai donc désinstallé l'appli Carrefour et libéré ainsi bien plus que de l'espace disque.

Chez Décathlon, c'est un peu pareil. Ils ont lancé une jolie application mobile qui a dématérialisé tout le programme de fidélité et quelques caissières, aussi, en passant. Sauf que leurs scanners sont du genre à ne pas vouloir scanner les écrans de portable. C'est parfois tellement tonifiant, le progrès, surtout quand on s'escrime seule devant un écran vaguement tactile à rentrer à la main un foutu bon d'achat de 23 chiffres dans une interface manifestement pas prévue pour ça ! Et c'est tellement mieux quand ça tombe un samedi et qu'il y a toute l'équipe de rugby du coin derrière moi qui se racle la gorge et se contracte les scrotums en attendant son tour. Sans compter la température purement apocalyptique des grandes surfaces en tôle ondulée surchauffées l'hiver et congelées l'été avec une amplitude à mettre à genou au moins trois centrales nucléaires.

Le moment est juste arrivé où je me suis vue, dégoulinante et hystérique, tapotant frénétiquement un écran manifestement hostile devant une foule grognante et à bout de patience.

Pathétique.

J'ai juste laissé tomber : la caisse, les trucs dont je n'avais pas tellement besoin, dans le fond, en fait, le bon de réduction qui commençait à bien me coûter, ne serait-ce qu'en estime de soi, et puis tout le reste avec.

J'ai désinstallé l'appli Décathlon.

J'ai regardé ce qui encombrait la mémoire du téléphone et mon temps de cerveau disponible et j'ai tout benné. 

Absolument tout.

Parce que franchement, ça commence à bien faire toutes ces conneries ! 

L'idée même que l'on me donne de l'argent pour que je fasse mes courses aurait dû me faire tiquer depuis longtemps. Mais voilà, l'univers du coupon, de la réduction, de la bonne affaire, de la promo éclair et de la carte de fidélité nous pousse sans cesse à la faute financière tout en nous faisant croire qu'on est quand même vachement rusés de leur soutirer toutes ces miettes d'argent qui ne leur coûte probablement pas grand-chose de plus qu'un tour de table humiliant supplémentaire pour pressurer les fournisseurs ou un appel d'offre encore plus radin pour inciter les sous-traitants à toujours plus maltraiter ceux qui fabriquent comme des esclaves des tas d'objets merdiques dont nous n'avons, en réalité, absolument pas besoin.

En fait, je vais travailler ma fidélité toute seule, comme une grande et comme une antiquité prémoderne. Je vais continuer à aller chez Émilie, la maraîchère de Maulichère, avec ses petits légumes qu'elle sort elle-même de la terre ocre de Gascogne. On va se raconter des histoires du coin, parler du temps qu'il fait, s'échanger deux recettes et se saluer d'un sourire en attendant la semaine prochaine.

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P?dale avec les loups

C'est comme dans mes souvenirs : une petite allée derrière les poubelles, un cône de lumière encore affadi par les dernières lueurs du jour, une grande porte vitrée coulissante et une petite sonnette perdue dans un grand panneau rouge : URGENCES : sonnez et attendez que l'on vienne vous chercher.

AutonomieIl m'a fallu rentrer à la maison sur mon vélo, le ranger, sortir la gosse du lit et son père de son film. Les urgences sont à 18km de la maison et mon cerveau baigne toujours dans un océan d'adrénaline : je délègue la conduite. J'ai un barbouillis de sang qui coule le long de mon mollet et ça m'agace de salir des chaussettes et des pompes de sport neuves.

Une infirmière arrive immédiatement de l'intérieur du bâtiment : c’est pour quoi ? J'ai envie de répondre un double cheese, un Coca et une grande frite, mais je me contente d'un lapidaire morsure de chien en tournant mon mollet vers elle.
  • Suivez-moi !

Depuis que la clinique a été rachetée par un grand groupe privé, il y a eu quelques changements, comme cette nouvelle vélocité ou l'alignement de boxes où elle nous conduit. Elle appuie sur un bouton dérobé à nos regards et une porte en verre dépoli coulisse devant nous en un très réjouissant chuintement qui me fait penser aux sas qui barrent les couloirs du Nostromo. Le triage se fait donc dans de petits boxes individuels et chaque patient est isolé du couloir d'arrivée par ces portes coulissantes. Je trouve ce nouvel agencement judicieux et assez soucieux de l'intimité des patients qui ne se retrouvent pas à exposer leurs petites misères au tout-venant. Le fond opposé de ma cellule donne sur un nouveau couloir, côté médecins, cette fois-ci. Je me sens d'humeur étrangement guillerette, voire déconnante et je me dis que c'est certainement parce que l’antagoniste de l'adrénaline doit saturer mon organisme. D'ailleurs, mon mollet se rappelle à mon bon souvenir en de longues pulsations pas encore franchement douloureuses.

  • Je vais nettoyer ça pour voir où on en est. Vous avez mal ?
  • Non, pas trop, ça commence tout juste.
  • Que s'est-il passé ?
  • Beauceron contre vélo. J'ai perdu.

Elle ne cille pas.
  • Ah oui, quand même. Ne bougez pas, on va venir vous chercher.
Et elle disparaît.

La gamine reste seule avec moi dans le box. Je lui raconte des conneries, comme à mon habitude, pour qu'elle ne stresse pas. Je lui explique qu'elle vient de gagner son premier cours de médecine gratos et que je compte sur elle pour tout bien regarder et tout bien noter. Du couloir, je saisis une conversation entre un homme jeune et un autre à la voix plus grave.
  • Tu as l'air crevé, ce soir.
  • Oui, j'ai passé le week-end aux fêtes de Dax.
  • Tu t'es bien éclaté ?
  • Super : j'ai passé 48 heures de garde à recoudre du poivrot à la chaîne !

  • Vous pouvez marcher ?
C'est la voix jeune qui m'interpelle. J'espère qu'il n'est pas médecin. Non pas que je le trouve trop jeune pour être compétent, mais juste parce que confier ma santé à un médecin qui a la moitié de mon âge me renvoie inévitablement au temps qui passe et ne revient pas. Je le suis docilement jusqu'en salle d'examen tout en me sentant un peu gênée d'être là. Pour moi, les urgences, c'est civière ou rien. C'est au moins une fracture ouverte avec 10 bons centimètres d'os qui ont perforé la peau. C'est du sang, des larmes et de la douleur. Je me fais l'effet d'une touriste. J'ai presque envie de m'excuser d'être là. Mais le service est calme. Je me dis qu'au moins, je ne prends la place de personne.

  • Qu'est-ce qu'on a là ?
La voix grave vient d'entrer dans mon champ de vision et Mazel Tov !, le toubib est un croisement des plus réussis entre Patrick Pelloux (sans les bonnes joues) et Doug Ross (heureusement, sans le regard par en dessous qui tue). Je décide de relancer ma vanne :
  • Beauceron contre vélo. Le vélo a perdu.
Cette fois, ça marche, j'obtiens un bon sourire bien franc.
  • Ah oui, quand même... il ne vous a pas ratée... un bon centimètre de profondeur. Vous le connaissez ?
  • De quoi ?
  • Le chien ?
  • Oui, ce n'est pas la première fois qu'il essaie de me coincer, mais cette fois, il m'a eue.
  • Portez plainte !
  • Ah bon ?
  • Portez plainte et vous sauverez un gosse... Bon, le problème avec ce genre de plaie, c'est le risque d'infection.
  • Faut couper ?
  • Non, pas tout de suite, balance-t-il avec un clin d'œil pour la gosse, d'abord, on va nettoyer. Avec ça !

Et là, il sort une sorte de seringue à vacciner les T-Rex, une monstruosité qui fait refluer 50 % de mon euphorie post-traumatique. Il s'adresse directement à ma fille :
  • Tu vas voir, on va bien se marrer : on va faire un volcan dans la jambe de maman.

Il enfonce le pipeline dans la plaie, suivant l'angle de pénétration des crocs et balance une énorme giclée de Bétadine© accompagnée d'une pincée de Xilocaïne©, mais dans un premier temps, la xilo ne fait pas effet et j'ai juste la sensation assez dégueulasse des chairs qui se dilatent sous la pression des liquides.
  • Put... de bord... de chiasse...
  • Waouh, maman tu devrais voir ça, c'est énorme, y a plein de mousse rose qui sort de ta jambe.
  • Il vous a gâtée, le chien : il y a une sacrée collection là-dedans.
  • Une collection ?
  • Ce qui est entré dans la blessure : ici, de la terre, du gravier, de l'herbe et sûrement pas mal d'autres trucs. Je pense qu'on va remettre ça pour bien nettoyer. Viens voir, on va faire un plus gros volcan, encore.
La gosse est aux anges, la xilo fait effet, va pour l'Etna.

  • Tu comprends maintenant pourquoi il faut bien te laver les crocs avant de mordre quelqu'un, ma chérie?
  • Oui, m'man.
  • Manière, on s'en fout, je me suis fait bouffée par un chien zombi. Alors, qu'est-ce qu'il faut faire quand maman se fait bouffer par un chien zombi ?
  • On bute le chien.
  • C'est bien, mais ce n'est pas tout, ma fille... réfléchis bien !
  • Ha oui, on colle une balle dans la tête de maman !
  • C'est bien, mon poussin.

L'urgentiste se marre assez franchement.
  • Celle-là, on ne me l'avait encore jamais faite.
  • Ben quoi, vous n'allez pas me contredire, non plus : il faut toujours apprendre les premiers soins aux enfants.
Il appelle l'infirmier pour lui résumer ma vision des premiers secours en rigolant.

Pendant qu'il me pose des crins de Florence qu'il referme d'un point, il m'explique plus posément son point de vue sur mon histoire de chien. Comme moi, il est cycliste et comme tous les cyclistes, il a déjà eu affaire à des chiens menaçants. En tant qu'urgentiste, il en a ras le cul de voir défiler des gens et surtout des gosses, à moitié bouffés par des chiens gentils.
  • Vous savez, je suis une victime collatérale des lois Bachelot. Avant, j'étais généraliste dans le Mercantour.
  • Ah, on vous appelait pédale-avec-les-loups ? C'est encore plus paumé que par chez nous. Vous deviez passer plus de temps dans la voiture qu'en consult', non ?
  • Oui, quelque chose comme ça. C'est surtout que je pratiquais la propharmacie.
  • Gné ?
  • Dans les hameaux isolés, je délivrais aussi les médicaments, cela complétait mon activité et rendait bien service à mes patients.
  • Oui, je comprends, c'est plus rationnel quand tout est loin que vous soyez deux-en-un.
  • Oui, grâce à ça, je ne faisais pas de gras, mais j'étais à l'équilibre. Mais les lois Bachelot ont bien organisé les déserts médicaux et ont donc restreint l'usage de la propharmacie. Du coup, je me suis mis à perdre de l'argent et j'ai dû quitter le Mercantour.
  • Et un désert médical de plus !
  • Oui.
  • Et ici, ça vous va, ce n'est pas trop terrible ? Pour le vélo, il y a encore de belles petites grimpettes dans le coin, rien d'aussi beau que le Mercantour, mais bon...
  • Je suis sur Mont-de-Marsan, c'est plutôt plat, mais il y a de belles pistes cyclables dans les Landes.
  • Oui, ici, on a des collines, des camions... et des chiens.
  • Je suis sérieux : portez plainte. Je vous le répète : portez plainte et vous sauverez un enfant.


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P?dale avec les loups

C'est comme dans mes souvenirs : une petite allée derrière les poubelles, un cône de lumière encore affadi par les dernières lueurs du jour, une grande porte vitrée coulissante et une petite sonnette perdue dans un grand panneau rouge : URGENCES : sonnez et attendez que l'on vienne vous chercher.

AutonomieIl m'a fallu rentrer à la maison sur mon vélo, le ranger, sortir la gosse du lit et son père de son film. Les urgences sont à 18km de la maison et mon cerveau baigne toujours dans un océan d'adrénaline : je délègue la conduite. J'ai un barbouillis de sang qui coule le long de mon mollet et ça m'agace de salir des chaussettes et des pompes de sport neuves.

Une infirmière arrive immédiatement de l'intérieur du bâtiment : c’est pour quoi ? J'ai envie de répondre un double cheese, un Coca et une grande frite, mais je me contente d'un lapidaire morsure de chien en tournant mon mollet vers elle.
  • Suivez-moi !

Depuis que la clinique a été rachetée par un grand groupe privé, il y a eu quelques changements, comme cette nouvelle vélocité ou l'alignement de boxes où elle nous conduit. Elle appuie sur un bouton dérobé à nos regards et une porte en verre dépoli coulisse devant nous en un très réjouissant chuintement qui me fait penser aux sas qui barrent les couloirs du Nostromo. Le triage se fait donc dans de petits boxes individuels et chaque patient est isolé du couloir d'arrivée par ces portes coulissantes. Je trouve ce nouvel agencement judicieux et assez soucieux de l'intimité des patients qui ne se retrouvent pas à exposer leurs petites misères au tout-venant. Le fond opposé de ma cellule donne sur un nouveau couloir, côté médecins, cette fois-ci. Je me sens d'humeur étrangement guillerette, voire déconnante et je me dis que c'est certainement parce que l’antagoniste de l'adrénaline doit saturer mon organisme. D'ailleurs, mon mollet se rappelle à mon bon souvenir en de longues pulsations pas encore franchement douloureuses.

  • Je vais nettoyer ça pour voir où on en est. Vous avez mal ?
  • Non, pas trop, ça commence tout juste.
  • Que s'est-il passé ?
  • Beauceron contre vélo. J'ai perdu.

Elle ne cille pas.
  • Ah oui, quand même. Ne bougez pas, on va venir vous chercher.
Et elle disparaît.

La gamine reste seule avec moi dans le box. Je lui raconte des conneries, comme à mon habitude, pour qu'elle ne stresse pas. Je lui explique qu'elle vient de gagner son premier cours de médecine gratos et que je compte sur elle pour tout bien regarder et tout bien noter. Du couloir, je saisis une conversation entre un homme jeune et un autre à la voix plus grave.
  • Tu as l'air crevé, ce soir.
  • Oui, j'ai passé le week-end aux fêtes de Dax.
  • Tu t'es bien éclaté ?
  • Super : j'ai passé 48 heures de garde à recoudre du poivrot à la chaîne !

  • Vous pouvez marcher ?
C'est la voix jeune qui m'interpelle. J'espère qu'il n'est pas médecin. Non pas que je le trouve trop jeune pour être compétent, mais juste parce que confier ma santé à un médecin qui a la moitié de mon âge me renvoie inévitablement au temps qui passe et ne revient pas. Je le suis docilement jusqu'en salle d'examen tout en me sentant un peu gênée d'être là. Pour moi, les urgences, c'est civière ou rien. C'est au moins une fracture ouverte avec 10 bons centimètres d'os qui ont perforé la peau. C'est du sang, des larmes et de la douleur. Je me fais l'effet d'une touriste. J'ai presque envie de m'excuser d'être là. Mais le service est calme. Je me dis qu'au moins, je ne prends la place de personne.

  • Qu'est-ce qu'on a là ?
La voix grave vient d'entrer dans mon champ de vision et Mazel Tov !, le toubib est un croisement des plus réussis entre Patrick Pelloux (sans les bonnes joues) et Doug Ross (heureusement, sans le regard par en dessous qui tue). Je décide de relancer ma vanne :
  • Beauceron contre vélo. Le vélo a perdu.
Cette fois, ça marche, j'obtiens un bon sourire bien franc.
  • Ah oui, quand même... il ne vous a pas ratée... un bon centimètre de profondeur. Vous le connaissez ?
  • De quoi ?
  • Le chien ?
  • Oui, ce n'est pas la première fois qu'il essaie de me coincer, mais cette fois, il m'a eue.
  • Portez plainte !
  • Ah bon ?
  • Portez plainte et vous sauverez un gosse... Bon, le problème avec ce genre de plaie, c'est le risque d'infection.
  • Faut couper ?
  • Non, pas tout de suite, balance-t-il avec un clin d'œil pour la gosse, d'abord, on va nettoyer. Avec ça !

Et là, il sort une sorte de seringue à vacciner les T-Rex, une monstruosité qui fait refluer 50 % de mon euphorie post-traumatique. Il s'adresse directement à ma fille :
  • Tu vas voir, on va bien se marrer : on va faire un volcan dans la jambe de maman.

Il enfonce le pipeline dans la plaie, suivant l'angle de pénétration des crocs et balance une énorme giclée de Bétadine© accompagnée d'une pincée de Xilocaïne©, mais dans un premier temps, la xilo ne fait pas effet et j'ai juste la sensation assez dégueulasse des chairs qui se dilatent sous la pression des liquides.
  • Put... de bord... de chiasse...
  • Waouh, maman tu devrais voir ça, c'est énorme, y a plein de mousse rose qui sort de ta jambe.
  • Il vous a gâtée, le chien : il y a une sacrée collection là-dedans.
  • Une collection ?
  • Ce qui est entré dans la blessure : ici, de la terre, du gravier, de l'herbe et sûrement pas mal d'autres trucs. Je pense qu'on va remettre ça pour bien nettoyer. Viens voir, on va faire un plus gros volcan, encore.
La gosse est aux anges, la xilo fait effet, va pour l'Etna.

  • Tu comprends maintenant pourquoi il faut bien te laver les crocs avant de mordre quelqu'un, ma chérie?
  • Oui, m'man.
  • Manière, on s'en fout, je me suis fait bouffée par un chien zombi. Alors, qu'est-ce qu'il faut faire quand maman se fait bouffer par un chien zombi ?
  • On bute le chien.
  • C'est bien, mais ce n'est pas tout, ma fille... réfléchis bien !
  • Ha oui, on colle une balle dans la tête de maman !
  • C'est bien, mon poussin.

L'urgentiste se marre assez franchement.
  • Celle-là, on ne me l'avait encore jamais faite.
  • Ben quoi, vous n'allez pas me contredire, non plus : il faut toujours apprendre les premiers soins aux enfants.
Il appelle l'infirmier pour lui résumer ma vision des premiers secours en rigolant.

Pendant qu'il me pose des crins de Florence qu'il referme d'un point, il m'explique plus posément son point de vue sur mon histoire de chien. Comme moi, il est cycliste et comme tous les cyclistes, il a déjà eu affaire à des chiens menaçants. En tant qu'urgentiste, il en a ras le cul de voir défiler des gens et surtout des gosses, à moitié bouffés par des chiens gentils.
  • Vous savez, je suis une victime collatérale des lois Bachelot. Avant, j'étais généraliste dans le Mercantour.
  • Ah, on vous appelait pédale-avec-les-loups ? C'est encore plus paumé que par chez nous. Vous deviez passer plus de temps dans la voiture qu'en consult', non ?
  • Oui, quelque chose comme ça. C'est surtout que je pratiquais la propharmacie.
  • Gné ?
  • Dans les hameaux isolés, je délivrais aussi les médicaments, cela complétait mon activité et rendait bien service à mes patients.
  • Oui, je comprends, c'est plus rationnel quand tout est loin que vous soyez deux-en-un.
  • Oui, grâce à ça, je ne faisais pas de gras, mais j'étais à l'équilibre. Mais les lois Bachelot ont bien organisé les déserts médicaux et ont donc restreint l'usage de la propharmacie. Du coup, je me suis mis à perdre de l'argent et j'ai dû quitter le Mercantour.
  • Et un désert médical de plus !
  • Oui.
  • Et ici, ça vous va, ce n'est pas trop terrible ? Pour le vélo, il y a encore de belles petites grimpettes dans le coin, rien d'aussi beau que le Mercantour, mais bon...
  • Je suis sur Mont-de-Marsan, c'est plutôt plat, mais il y a de belles pistes cyclables dans les Landes.
  • Oui, ici, on a des collines, des camions... et des chiens.
  • Je suis sérieux : portez plainte. Je vous le répète : portez plainte et vous sauverez un enfant.


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