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Dernier supermarch? avant la fin du monde

Déconsommation accélérée en temps de paix.

RencontreFinalement, on n'apprécie ce que l'on a qu'au moment où on le perd.
C'est ballot.
La satisfaction par l'absence. La fin du confort signe ses inénarrables bienfaits.

Ça a commencé par l'eau. En fait, ça a commencé bien avant, avant même la tempête où j'ai pris conscience de notre terriblement vulnérabilité, de notre dépendance à l'énergie, où j'ai ressenti, pour la première fois, la nostalgie du quotidien. En fait, ça a commencé avant même le jour où mon père a troqué la Commodore pour la 4L. C'est comme si j'appartenais à la dernière génération qui a pu entrevoir le formidable bonheur consumériste au moment même où les cornes de l'abondance ont commencé à se tarir, ou plutôt, au moment où les plus gros convives ont commencé à refermer les portes de la salle du banquet au nez des nouveaux arrivants.

Du coup, on s'habitue à se souvenir des bonnes choses.
Comme de la sensation quasi orgasmique que peut procurer une bonne douche bien chaude de bon matin.
Ce n’est rien une douche, de nos jours, c'est le RSA du confort moderne, le minimum vital sans lequel on est en droit de gueuler pendant des heures au guichet. N'empêche que quand la régie intercommunale a décidé de réparer notre château d'eau, j'ai ressenti avec une précision douloureuse l'absence d'un débit suffisant d'eau. J'ai passé une petite quinzaine de jours à glapir sous un petit filet anémique de flotte tiédasse et pas réconfortante pour un sou. À moment donné, j'ai même envisagé de me raser le crâne pour m'épargner l'épreuve du rinçage sans fin de l'après-shampoing dans l'extravagante longueur de ma chevelure.
Puis, la pression est revenue et la première chose que j'ai faite, c'est me prendre l'explosion de mon pommeau hors d'âge de douche en pleine poire.
Autant dire que cela m'a beaucoup, beaucoup contrariée.

Par contre, je ne saurais décrire l'incroyable impudeur de la première douche après le remplacement du pommeau. Un jet parfaitement adapté en largeur et en puissance pour obtenir une magnifique pluie tropicale en plein mois de décembre. J'ai vraiment adoré cette douche. Et la suivante. Et celle d'après. En fait, je ne m'en lasse carrément pas tout en sachant qu'il est complètement vain de vouloir partager cette toute nouvelle félicité qui est probablement parfaitement incompréhensible pour 99 % de la population de ce pays. Se pâmer du simple plaisir d'une bonne douche, voilà qui est absolument incongru dans le cinquième pays le plus riche du monde.


D'un autre côté, s'il y a vraiment un truc que je fuis de plus en plus comme la peste et le choléra réunis, ce sont les courses.
Pousser connement un charriot rétif et couinant dans un hangar en taule ondulée encombré de longues travées de choses remarquablement inutiles et clinquantes dans le meilleur des cas, potentiellement toxiques et délétères, le tout dans un brouhaha de musique dégoulinante, au milieu d'autres pousseurs de charriots rétifs, au regard vide et au rictus concentré, est l'une des activités les moins intéressantes et stimulantes que je connaisse.
Sans compter que tout cela se fait aux dépens d'un temps de vie affreusement étriqué et dans un contexte économique tendu où chaque transaction commerciale ressemble de plus en plus à un braquage à main armée. Au final, on rentre dans sa tanière, épuisé et vaguement nauséeux, lesté d'une nouvelle cargaison de choses inutiles et clinquantes qu'il faudra entasser dans une nouvelle armoire fabriquée par des esclaves au bout du monde.
Et en ce moment, c'est encore pire que le reste de l'année.

Je touche au but. J'ai acheté des choses meilleures que d'habitude, parce que si on n'achète pas des choses meilleures que d'habitude, on a l'impression d'être un peu un pissefroid, un traitre à la patrie et un mauvais parent, tout à la fois. J'ai fait une folie, un plaid double couche ultra doux qui permettra de lutter longtemps et efficacement contre l'inflation énergétique qui refroidit lentement et surement l'intérieur de nos tanières. Le frigo sera un peu plus plein, ce soir, je pense que j'ai bien lu toutes les foutues étiquettes pour ne pas me faire fourguer du chocogras, de l'huile de palme où une autre merde cancérigène ou moulée au jus d'esclave. J'ai fait attention, tout de même, c'est devenu comme une seconde nature, de faire attention. Tout le temps. À tout. Ça me rappelle un jeu de rôle où il fallait répéter régulièrement au maitre de jeu qu'on était hyper-vigilant, sous peine de se faire buter et virer du jeu sans autre forme de procès.

Bref, j'ai fait mon devoir de bonne petite maitresse de maison, rien d'y penser, ça me fait chier, et en plus, je n'en retire pas le quart de la moitié du bonheur que peut me procurer la bonne douche bien chaude et bien calibrée du matin.
Mais bon, le récif des caisses barre l'horizon avant le retour au port, et je godille avec une petite joie, quand même, vers la file immobile qui attend.

Devant la caisse, il y a une femme qui a l'air de discuter civilement du beau temps et des fêtes qui approchent bêtement. La caissière sourit, mais plutôt vers les autres, qui attendent. Et là, je remarque que la femme vide son cabas au lieu de le remplir, ce qui est extrêmement contreproductif en bout de caisse.

Un peu plus tôt dans ma déambulation de bagnard, j'ai croisé avec une pointe de satisfaction revancharde, un jeune cadre dynamique dans un assez beau costume noir, plutôt seyant, en train de décharger à grands gestes les palettes de fruits et légumes du magasin. Chaque jour, les salariés du discounter doivent jongler entre les caisses, les palettes, les rayons, les balais et tout le bordel, mais planqués dans leurs blouses informes et règlementaires, ils font juste partie d'un paysage familier. Aujourd'hui, ce sont les arrivages de Noël, des cartons pleins de nourriture pas forcément meilleure, mais assurément plus chère que d'habitude, des objets inutiles et clinquants — en fait, encore plus inutiles et clinquants qu'à l'accoutumée ; c'est ce que l'on nomme l'esprit de Noël — des monceaux de marchandises qu'il faut placer en flux tendu. Et comme les corps cassés de deux salariés n'ont pas répondu présents cette semaine, ce sont les directeurs de secteur qui s'y collent.
Une certaine vision de l'égalité en entreprise.

La caissière appelle le type au costard noir. Il arrive avec une petite clé qu'il introduit dans la caisse. Il s'agit d'annuler les produits surnuméraires de la femme. Devant moi, les gens font mine de regarder à peu près partout sauf vers la caisse et évitent comme des fous de croiser le regard de qui que ce soit. La femme babille tout en commentant ses renoncements. La seule chose qui ne rend pas ce moment totalement insupportable, c'est que par une sorte d'accord tacite, personne ne fait montre de la moindre impatience, ce qui, dans une file d'attente bloquée, est plutôt exceptionnel.

Il n'y avait déjà rien dans son cabas et pourtant, elle arrive à en sortir encore plus. Annulés : la purée en sachet, la bouteille d'huile, la boite de bière à 8,6°. Mais il faut encore en sortir. Elle renâcle à abandonner le pot de mayonnaise et elle s'accroche à un cubi de vin de pays comme une naufragée à sa bouée. Petits sourires entendus entre tous les spectateurs involontaires. J'ai envie d'arrêter le massacre et de payer ce qui manque. Arrêter le jugement de valeur. Je sais qu'elle sait que les autres sourient parce qu'elle ne veut pas lâcher le cubi de picrate. Et j'ai honte parce que je ferme ma gueule et que mes pupilles sont irrésistiblement attirées par la contemplation silencieuse du bout de mes pompes. Et j'ai encore plus honte, alors je la regarde. Elle tient le coup, elle sourit, malgré son vilain coquard à l'œil gauche et sa dégaine de pochetronne arrivée au bout de tout. Elle trouve finalement deux euros supplémentaires au fond d'une poche et embarque son maigre butin tout en continuant à deviser doctement sur l'importance fondamentale de la mayonnaise dans sa gastronomie personnelle.

Je nous déteste tous. Les ricanants, les silencieux, les honteux, les planqués, les plumés, les fins de mois précoces. Les lâches. Les égoïstes.

Je la retrouve dehors, seule avec son cabas lesté de pinard et de gras. Elle appelle un abonné absent sur son portable. Et elle repart à pied, au milieu de la zone commerciale, juste comme ça. Comme si cela était sa vie normale et habituelle.
Parce que cela est sa vie normale et habituelle.

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L’obsolescence contrariée de notre système politique

La figure paternaliste de l’homme providentiel, du chef, du sauveur, de celui qui sait est totalement dépassée dans une société où le niveau général d’éducation et d’information n’a jamais été aussi élevé. On continue à brandir une professionnalisation politique comme…

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Auto-stops

Sa silhouette p?le s’est brutalement mat?rialis?e ? la lueur de mes phares. Je suis crev?e et il est pit? ? un endroit improbable, ? la sortie du rondpoint, juste ? l?embranchement de la bretelle d?acc?s de la voie rapide. Il agite les bras comme un s?maphore et je me dis ...

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? l?heure o? les grands fauves vont boire

Conversation au coin du zinc un soir d’été ou comment prendre le pouls d’un monde à la con.

Pont levant Chaban-DelmasCela faisait un bail que je n’avais pas croisé Juju. Il faut dire que je ne fréquente pas tant que cela les abreuvoirs du bled, mais pendant que l’été resserre enfin son étreinte de feu sur la cambrousse, j’ai eu envie de me faire une petite mousse en terrasse.

— Comment va ?

— Pff, je viens de me faire lourder de mon taf !

— Arf, raconte, c’était quoi ?

Juju a toujours été comme ça, pas spécialement une grande gueule, mais quand même. Le genre de gars qui vit comme il en a envie et qui dit toujours strictement ce qu’il pense, même et surtout, si ça défrise les poils de cul de son interlocuteur. Il est parti, un moment, faire le tour d’Europe dans une camionnette de bric et de broc. Il voulait apprendre le métier, il l’a fait comme un compagnonnage, mais sans toutes les conneries qui vont avec et qui l’auraient fait chier : ni Dieu ni maitre. Un foutu anar libertaire, voilà ce qu’il est.

— Je suis sur le chantier de la médiathèque de l’autre bled.

— Ha bon, ils font une médiathèque ?

— Ouais, un gros caprice d’élu à 2 barres, le truc qui va servir à trois papys, qui va tomber en ruine dans 10 ans tellement que c’est mal branlé et qui va laisser une jolie petite dette à tous les habitants. Mais l’autre con aura son nom sur la plaque, et c’est tout ce qui compte, non ?

— Mais c’est bien, une médiathèque, non ?

— Oui, j’aime lire, j’ai rien contre, mais pour 10 fois moins cher, on pouvait faire un truc plus modeste, plus fonctionnel, plus en phase avec les besoins des gens et financer d’autres trucs qui sont toujours remis à plus tard et donc à jamais.

— Genre ?

— Tu savais que depuis La Libération, il n’y avait pratiquement pas une thune d’investie dans la réfection des écoles, que le lycée du bled, c’est un casernement nazi ?

— Non

— Ben voilà, on a les priorités qu’on peut, hein ! Des médiathèques vides, des fontaines pour faire joli... du pognon, y en a plein les caisses, plein. Pour les crèches, pour les vieux, pour les écoles, y a jamais de pognon. Mais pour la frime, t’inquiètes, il y en a des matelas comme ça... et je ne te raconte pas tout.
Là, les gars viennent sur le chantier tous les 36 du mois... je ne te parle même pas de la manière dont ils ont signé les plans, vite fait bien fait, juste pour boucler à temps pour chopper un financement européen... du coup, ils viennent et à chaque fois, on a le droit au caprice du jour : « on pourrait pas mettre plutôt ce revêtement par terre ou éclairer toutes les marches, une par une ? ». Le mec, il y connait rien, mais il a vu la même chose dans la mairie d’un copain, alors il veut pareil. « Ben non, ce n’est pas possible, parce que le carreleur a fini depuis un mois, que les peintres viennent de terminer et qu’il faudrait tout péter pour tirer du câble même pas prévu sur les plans. — Ce n’est pas grave, on peut payer des suppléments. — Ce chantier a déjà trois mois de retard, ce revêtement vieillit très mal et pour trois marches, je ne vois pas l’intérêt de tout refaire. » Alors, les gars, je les fais chier. Mais c’est mon boulot. Et ça m’énerve leurs caprices de gosses.

— C’est pour ça que tu t’es fait jeter ?

— Non, c’était pour le caprice de trop, mais c’est tout comme. L’autre jour, les revoilà, la brochette d’élus qui se pavanent, les conseillers de mes deux, tout l’aréopage. Déjà, la fois d’avant, ils m’avaient pété les couilles avec une idée de volets roulants électriques qu’ils ont sortis du nulle part.

— C’est pas grave.

— Toi, on voit que tu n’es pas du métier. Parce que tu vois, les volets roulants, c’est pas du wifi. Tu colles pas un bouton sur le mur et hop, tout descend par magie. Faut du câble, faut intégrer les caissons dans le bâti, bref, c’est typiquement le genre de truc auquel il faut penser bien avant la pose du placo, pas quand les peintres sont en train de bosser. Là aussi, faut tout péter et tout refaire, faut rallonger du pognon alors qu’il y en a déjà trop dans ce merdier et puis c’est n’importe quoi, fallait y penser au départ. Bref, le gus, il est frustré, il veut des volets, alors il appelle un type qui lui fait un système avec des clayettes en bois et tout. Je dis au mec : « on va juste en poser un pour voir ce que ça donne. » À la fin de la journée, c’était remballé, personne dans la boite ne comprenait comment ça marchait. Nous, on y arrivait, mais c’est parce qu’on s’était tapé les 6 pages du mode d’emploi.

— Ah ben cool, il ne restait plus qu’à facturer deux jours de formation volet au personnel !

— Oui, c’est vrai, après tout, ce n’est que le fric du contribuable. Je sais, c’est mon gagne-pain, je donne l’impression de cracher dans la soupe. Mais tu vois, j’oublie jamais que je suis aussi un citoyen et forcément, tout ce gaspillage, ça me fait chier. On pourrait tellement faire de choses plus utiles.

— Mais ce n’est pas l’affaire des volets qui a foutu la merde, c’est ça ?

— Non, pas plus que tout le reste. Moi, ça fait des mois que je me dis qu’on aurait pu vraiment faire un truc plus chouette que ce bâtiment de merde, en réhabilitant de l’existant qui tombe en ruine. Si tu voyais tout ce qui tombe en ruine dans le coin, au lieu de faire des trucs où tout le monde prend sa part et qui ne serviront presque pas. Tu vois, garder le fric pour les livres par exemple, rien que ça, plein de livres, du bon mobilier. J’ai travaillé sur un autre projet dans un autre département. Il y avait des super fauteuils design partout, c’était vraiment joli, de la lumière, des délires architecturaux et des poufs pour se vautrer dedans. Je me dis : « putain, je veux les mêmes », donc, je prends un livre et je me jette dedans, pour voir... putain, faut vraiment avoir l’envie de lire chevillée au corps pour tenir plus de 10 minutes sur ses merdes toutes dures. T’avais l’impression d’être sur une bosse en béton. Le mec qui a installé ça, je te le dis : il n’aime pas lire ! Bref, encore du fric foutu en l’air.

— Et ton histoire, alors ?

— Revoilà les gus pour le caprice du jour. On est là, on a presque fini, l’architecte se paluche sur son œuvre pendant que derrière nous, il y a la petite nana de la bibliothèque avec son charriot en train de bien consciencieusement remplir les rayonnages de bouquins. Ils sont là, très contents d’eux quand il y en a un qui sort comme ça : « Et si on faisait les montants de portes en merisier ? C’est joli le merisier ! »

— Oui, il a raison, c’est joli.

— Attends, on a déjà toutes les portes en chêne massif, là, il veut des montants en merisier. 15000€ par porte. Voilà, il parle de 15000€ la porte et derrière lui, il y a la petite nana en Emploi d’Avenir de mes couilles à 200€/mois plus le putain de complément des Assedics. Ben là, j’ai pété un plomb et je lui ai dit de dégager, qu’il n’avait aucune décence, ce mec, que de parler de mettre autant de pognon dans des conneries pour se faire mousser alors que derrière, il n’y a jamais, jamais une thune pour payer correctement les gens. Tu sais ce qu’il me répond, ce con ? « Ah, mais ce n’est pas de ma responsabilité ! » Et voilà ! Le type, il s’en foutait, ils s’en foutent tous. Ils ne l’avaient même pas vue, la petite nana qui va trimer pour que dalle dans leur joli caprice d’élus.
Alors, je l'ai envoyé chier, lui, son projet de merde et son petit système à la con. Parce que ça me fait chier à force. Parce que ça devrait tous nous faire chier puissamment !

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Une vraie femme

La premi?re fois que j'ai vu Ren?e Bajelet, elle n'?tait m?me pas l?. C'?tait pourtant d?j? une rencontre. L'histoire peu commune d'une femme qui force le respect. Une paysanne, dure ? la t?che, qui jure comme un charretier et qui emmerde ...

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Une vraie femme

La premi?re fois que j'ai vu Ren?e Bagelet, elle n'?tait m?me pas l?. C'?tait pourtant d?j? une rencontre. L'histoire peu commune d'une femme qui force le respect. Une paysanne, dure ? la t?che, qui jure comme un charretier et qui emmerde ...

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Une vraie femme

La première fois que j'ai vu Renée Bagelet, elle n'était même pas là.

Renée BajeletC'était pourtant déjà une rencontre. L'histoire peu commune d'une femme qui force le respect. Une paysanne, dure à la tâche, qui jure comme un charretier et qui emmerde le reste du monde quand on se permet de juger son mode de vie. Cette rencontre, c'était d'abord une histoire de cinéma ou comment René Duranton, lui aussi une sorte d'anarchiste dans notre monde tellement consensuel, avait décidé de faire du cinéma à sa façon : autoproduit, autodistribué, loin des circuits commerciaux et des aides à la culture, le bonhomme trace son sillon et montre des gens d'exception qui font vivre une certaine forme de tradition dans les campagnes.

Ce jour-là, comme tant d'autres, il avait donc loué notre cinéma pour y passer son film du moment, Femme paysanne, le portrait de Renée Bagelet, une femme de la région de Moissac qui tenait toute seule une ferme et labourait avec ses vaches. Oui, en France et au vingt-et-unième siècle ! Juste parce qu'elle le voulait. Et passent deux heures avec Renée, ses vaches, son chien, ses volailles et ses jambes déformées par une vie de labeur.

  • Rien que de la voir bosser, je suis crevée.
C'est ma fille qui me glisse ça avant de s'endormir sur mon épaule. Le temps a passé, la gosse a grandi et Femme paysanne repasse au bled, sans son réalisateur, cette fois, mais avec son interprète principale dans la salle. Dix ans que le film a été tourné et elle tient toujours sur ses quilles, Renée, même si elle est courbée par les douleurs, même si le soleil et le vent ont encore un peu plus tanné sa peau.
Je suis allée à sa rencontre tout à l'heure, faire le poisson-pilote avant la projection. Ça m'arrive de temps en temps de faire le poisson-pilote, disons plutôt la conversation, à des acteurs ou des réalisateurs de passage, aux invités du cinéma. Généralement, je ne m'en sors pas trop mal pour tenir le crachoir et distraire les invités.
  • Finalement, vous n'êtes peut-être pas aussi bête que vous en avez l'air.

Renée vise juste et sec. Je pense que c'est une sorte de compliment. Ou pas. J'ai au moins le bénéfice du doute. C'est que loin du cinéma paysan, Renée Bagelet est plutôt une coriace, ascendant dure-à-cuire. Faut dire qu'il n'y a pas que le grand air qui lui a fait la couenne. Trimer 12 ou 14 h par jour, même à 80 balais passés, ce n'est là pour elle qu'une chose parfaitement naturelle. Ce n'est pas compliqué, elle ne connaît que ça, elle ne s'imagine même pas une autre vie. Non, ce qui fait sa fierté, ce sont ses choix de femme et le premier d'entre eux, c'est avoir viré son mari de chez elle quand le gamin n'avait encore que 18 mois.

  • Mon fils, on l'avait commandé à l'avance, si vous voyez ce que je veux dire, mais après le mariage, je me suis rapidement rendu compte que mon mari était un bon à rien : il buvait, il fumait, il courait le jupon et en plus, il n'était pas bien vaillant. Un jour, plutôt que d'acheter du lait pour le petit, il a préféré prendre du tabac. Je n'ai fait ni une ni deux : ouste, dehors !
  • Et vous n'avez jamais repris un compagnon ?
  • Oh si, une fois, bien plus tard, très gentil, mais il était trop copain avec le rhum. Dehors aussi !
  • Et depuis tout ce temps, vous vivez seule ?
  • Ben oui, pourquoi ? Je n'ai pas besoin d'un homme. Qu'est-ce que j'en ferais ? J'ai des copains, ça oui, mais je ne veux pas les garder au lit, leurs jambes prennent toute la place.

Elle a le regard vif, incisif, une petite moue amusée au coin des lèvres. Elle est à deux mille lieues du cliché de la bouseuse un peu épaisse. De l'oie blanche. Elle aime choquer, elle s'en amuse. Mais elle a du mal à arquer. Je lui propose mon aide pour se relever.

  • Mais laissez-moi me débrouiller ! Je dois me débrouiller. Sinon, comment voulez-vous que je fasse quand je suis seule ? Il n'y a personne pour m'aider, à la maison. Quand j'ai fini ma journée, même si c'est à dix heures ou minuit, il faut encore que je me fasse la soupe, sinon, je ne mange pas.
  • Oui, vous avez raison. C'est exactement ce que j'essaie d'apprendre à ma fille.
Fière et libre. Implacablement libre.
  • Je sais ce que l'on dit de moi, va. Que je suis une originale ! Une emmerdeuse. Et il y en a qui sont jaloux, à cause du film. C'est bien, ce film. Il m'a permis de rencontrer plein de gens. Et de voyager. Monsieur Duranton m'a emmenée dans plein d'endroits pour présenter le film, tous frais payés, bien sûr. J'ai adoré la Bretagne et j'aimerais bien y retourner. Même si j'ai été malade presque tout le voyage, la dernière fois.

Renée voyage et se fait inviter. Elle profite sans vergogne de sa petite notoriété. Pour découvrir et pour emmerder un peu le monde aussi, ceux qui bavassent. L'originale. Il faut avoir vécu dans certains cercles pour bien comprendre ce qu'il y a de péjoratif et condescendant dans ce simple mot. Et puis surtout, il faut imaginer quelle force et quel courage il a fallu à Renée pour prendre son destin en main. Imaginer ce que signifie pour une jeune mère de 23 ans, dans la cambrousse de 1953, pour refuser le joug d'un bonhomme pas très vaillant, comme elle dit. Elle m'a fait penser à ma grand-mère, avec le même corps meurtri par des années de labeur, l'amertume en moins. Parce que ma grand-mère, elle aussi, avait eu un sale bonhomme comme mari, mais comme beaucoup trop d'autres femmes, elle l'avait subi toute sa vie durant. Toute sa vie à servir un parfait égoïste, seulement soucieux de son petit confort et de son bon plaisir, laissant à la femme le soin de faire tourner le ménage et de nourrir les gosses quand il préfère aller s'amuser avec les potes ou courir la gueuse. 

  • Même pas un merci. Il n'a jamais été content. Il ne m'a jamais parlé que pour se plaindre quand il n'aimait pas ce que je lui cuisinais ou quand ce n'était plus assez chaud parce qu'il était rentré en retard.
  • Mais pourquoi tout ce temps ? Pourquoi ne pas divorcer ?
  • Et avec quoi ? Et comment ? C'était la crise du logement, on ne pouvait pas partir.
Alors elle avait pris son mal en patience. Pendant un demi-siècle. Jusqu'à ce que la mort les sépare. 
Enfin.

Renée, elle doit être une sanguine. Et une femme de tête. Elle ne s'est pas emmerdée à savoir comment elle allait se débrouiller pour vivre. Elle savait parfaitement comment faire. Elle l'a juste jeté dehors. Ce qui est logique : pourquoi est-ce que ce serait toujours à la femme de partir ?
Je la regarde d'un autre œil. 

  • Vous n'avez pas envie de vous reposer, un peu ? De ne plus bosser aussi dur ?
  • Mais c'est que je les aime, mes vaches, vous comprenez ? J'aime m'occuper de mes vaches. Et j'aurai tout le temps de me reposer quand je serai morte.

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Une vraie femme

La première fois que j'ai vu Renée Bagelet, elle n'était même pas là.

Renée BajeletC'était pourtant déjà une rencontre. L'histoire peu commune d'une femme qui force le respect. Une paysanne, dure à la tâche, qui jure comme un charretier et qui emmerde le reste du monde quand on se permet de juger son mode de vie. Cette rencontre, c'était d'abord une histoire de cinéma ou comment René Duranton, lui aussi une sorte d'anarchiste dans notre monde tellement consensuel, avait décidé de faire du cinéma à sa façon : autoproduit, autodistribué, loin des circuits commerciaux et des aides à la culture, le bonhomme trace son sillon et montre des gens d'exception qui font vivre une certaine forme de tradition dans les campagnes.

Ce jour-là, comme tant d'autres, il avait donc loué notre cinéma pour y passer son film du moment, Femme paysanne, le portrait de Renée Bagelet, une femme de la région de Moissac qui tenait toute seule une ferme et labourait avec ses vaches. Oui, en France et au vingt-et-unième siècle ! Juste parce qu'elle le voulait. Et passent deux heures avec Renée, ses vaches, son chien, ses volailles et ses jambes déformées par une vie de labeur.

  • Rien que de la voir bosser, je suis crevée.
C'est ma fille qui me glisse ça avant de s'endormir sur mon épaule. Le temps a passé, la gosse a grandi et Femme paysanne repasse au bled, sans son réalisateur, cette fois, mais avec son interprète principale dans la salle. Dix ans que le film a été tourné et elle tient toujours sur ses quilles, Renée, même si elle est courbée par les douleurs, même si le soleil et le vent ont encore un peu plus tanné sa peau.
Je suis allée à sa rencontre tout à l'heure, faire le poisson-pilote avant la projection. Ça m'arrive de temps en temps de faire le poisson-pilote, disons plutôt la conversation, à des acteurs ou des réalisateurs de passage, aux invités du cinéma. Généralement, je ne m'en sors pas trop mal pour tenir le crachoir et distraire les invités.
  • Finalement, vous n'êtes peut-être pas aussi bête que vous en avez l'air.

Renée vise juste et sec. Je pense que c'est une sorte de compliment. Ou pas. J'ai au moins le bénéfice du doute. C'est que loin du cinéma paysan, Renée Bagelet est plutôt une coriace, ascendant dure-à-cuire. Faut dire qu'il n'y a pas que le grand air qui lui a fait la couenne. Trimer 12 ou 14 h par jour, même à 80 balais passés, ce n'est là pour elle qu'une chose parfaitement naturelle. Ce n'est pas compliqué, elle ne connaît que ça, elle ne s'imagine même pas une autre vie. Non, ce qui fait sa fierté, ce sont ses choix de femme et le premier d'entre eux, c'est avoir viré son mari de chez elle quand le gamin n'avait encore que 18 mois.

  • Mon fils, on l'avait commandé à l'avance, si vous voyez ce que je veux dire, mais après le mariage, je me suis rapidement rendu compte que mon mari était un bon à rien : il buvait, il fumait, il courait le jupon et en plus, il n'était pas bien vaillant. Un jour, plutôt que d'acheter du lait pour le petit, il a préféré prendre du tabac. Je n'ai fait ni une ni deux : ouste, dehors !
  • Et vous n'avez jamais repris un compagnon ?
  • Oh si, une fois, bien plus tard, très gentil, mais il était trop copain avec le rhum. Dehors aussi !
  • Et depuis tout ce temps, vous vivez seule ?
  • Ben oui, pourquoi ? Je n'ai pas besoin d'un homme. Qu'est-ce que j'en ferais ? J'ai des copains, ça oui, mais je ne veux pas les garder au lit, leurs jambes prennent toute la place.

Elle a le regard vif, incisif, une petite moue amusée au coin des lèvres. Elle est à deux mille lieues du cliché de la bouseuse un peu épaisse. De l'oie blanche. Elle aime choquer, elle s'en amuse. Mais elle a du mal à arquer. Je lui propose mon aide pour se relever.

  • Mais laissez-moi me débrouiller ! Je dois me débrouiller. Sinon, comment voulez-vous que je fasse quand je suis seule ? Il n'y a personne pour m'aider, à la maison. Quand j'ai fini ma journée, même si c'est à dix heures ou minuit, il faut encore que je me fasse la soupe, sinon, je ne mange pas.
  • Oui, vous avez raison. C'est exactement ce que j'essaie d'apprendre à ma fille.
Fière et libre. Implacablement libre.
  • Je sais ce que l'on dit de moi, va. Que je suis une originale ! Une emmerdeuse. Et il y en a qui sont jaloux, à cause du film. C'est bien, ce film. Il m'a permis de rencontrer plein de gens. Et de voyager. Monsieur Duranton m'a emmenée dans plein d'endroits pour présenter le film, tous frais payés, bien sûr. J'ai adoré la Bretagne et j'aimerais bien y retourner. Même si j'ai été malade presque tout le voyage, la dernière fois.

Renée voyage et se fait inviter. Elle profite sans vergogne de sa petite notoriété. Pour découvrir et pour emmerder un peu le monde aussi, ceux qui bavassent. L'originale. Il faut avoir vécu dans certains cercles pour bien comprendre ce qu'il y a de péjoratif et condescendant dans ce simple mot. Et puis surtout, il faut imaginer quelle force et quel courage il a fallu à Renée pour prendre son destin en main. Imaginer ce que signifie pour une jeune mère de 23 ans, dans la cambrousse de 1953, pour refuser le joug d'un bonhomme pas très vaillant, comme elle dit. Elle m'a fait penser à ma grand-mère, avec le même corps meurtri par des années de labeur, l'amertume en moins. Parce que ma grand-mère, elle aussi, avait eu un sale bonhomme comme mari, mais comme beaucoup trop d'autres femmes, elle l'avait subi toute sa vie durant. Toute sa vie à servir un parfait égoïste, seulement soucieux de son petit confort et de son bon plaisir, laissant à la femme le soin de faire tourner le ménage et de nourrir les gosses quand il préfère aller s'amuser avec les potes ou courir la gueuse. 

  • Même pas un merci. Il n'a jamais été content. Il ne m'a jamais parlé que pour se plaindre quand il n'aimait pas ce que je lui cuisinais ou quand ce n'était plus assez chaud parce qu'il était rentré en retard.
  • Mais pourquoi tout ce temps ? Pourquoi ne pas divorcer ?
  • Et avec quoi ? Et comment ? C'était la crise du logement, on ne pouvait pas partir.
Alors elle avait pris son mal en patience. Pendant un demi-siècle. Jusqu'à ce que la mort les sépare. 
Enfin.

Renée, elle doit être une sanguine. Et une femme de tête. Elle ne s'est pas emmerdée à savoir comment elle allait se débrouiller pour vivre. Elle savait parfaitement comment faire. Elle l'a juste jeté dehors. Ce qui est logique : pourquoi est-ce que ce serait toujours à la femme de partir ?
Je la regarde d'un autre œil. 

  • Vous n'avez pas envie de vous reposer, un peu ? De ne plus bosser aussi dur ?
  • Mais c'est que je les aime, mes vaches, vous comprenez ? J'aime m'occuper de mes vaches. Et j'aurai tout le temps de me reposer quand je serai morte.

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Le cimeti?re des ?l?phants

Mais où sont donc passés les socialistes ?

Été indienVendredi, c'était ma journée troisième âge. C'est un peu abrupt, dit comme cela et ce n'est pas un exact reflet de la réalité. Disons qu'en d'autres temps, j'avais promis à un ami de veiller sur ses parents qui habitent nettement plus près de chez moi que de chez lui. C'était un deal honorable. Puis notre amitié s'est dissoute dans un océan de non-dits et sont restés les parents et ma promesse. Je me suis posé la question un moment avant de décider qu'une promesse est quelque chose de bien trop sérieux pour en faire un aléa circonstanciel. Et puis aussi, je n'avais aucune raison objective de punir de petits vieux qui ont toujours été parfaitement adorables avec moi.

J'avais un peu relâché le service ces derniers temps. Ça, comme le reste : je fais rarement dans le détail. Pas envie de montrer ma face obscure. Et puis, plus de voiture, ça aide beaucoup à distendre les relations intervillages dans mon coin de planète de grande ruralité. Ce qui aboutit toujours à des arbitrages à la con : se chauffer ou se déplacer. Que la question se soit imposée à moi en plein mois d'août ne change rien à la logique du choix final. Quand j'aurais brûlé la dernière goutte de fuel de la cuve, non seulement j'aurais eu froid, mais en plus j'aurais toujours été à pied, ce qui aurait grandement compromis ma capacité à gagner l'argent de la cuve suivante. Tandis que là, je vais peut-être me peler le cul dès la fin de l'été indien, mais au moins je pourrai continuer à quadriller la cambrousse. En attendant de résoudre mes problèmes de baignoire à mazout, je fais donc le plein de chaleur humaine.

La première visite était pour une de ses amies hospitalisée, grand-mère d'un autre ami, toujours en service actif. C'est rassurant de voir qu'au fil du temps, mon quota de pertes reste acceptable.
Elle se remet doucement d'une chute et d'un AVC, je ne sais plus dans quel ordre, le duo gagnant. Ce dont elle se remet moins bien, c'est de la vieillesse et de son hideux corollaire de dépendances. En gros, plus que ses jambes et son bras qui l'ont lâchée, c'est d'avoir perdu sa liberté de mouvement qui la mine au point où elle préférerait être morte du premier coup. Je comprends. Mais je ne peux pas approuver. Je trouve juste étrange que notre monde hypermédicalisé ne prenne pas du tout en compte les dépressions du troisième âge. On les perfuse, on les masse, on les rafistole, on les maintient vaguement en fonctionnement, et on s'étonne ensuite de les voir pleurer leur déchéance physique et leur peur de la mort. C'est pourtant terriblement humain. Mais on préfère les gaver d'antidépresseurs, histoire de ne pas épouvanter les familles démoralisées par toutes ces larmes de désespoir qui ne parviennent même plus à s'écouler dans les canyons que le temps a creusés dans leurs visages.
Du coup, je repense à une émission vue sur Arte où des médecins un peu expérimentateurs testent des trips de LSD sur les cancéreux en phase terminale. Juste pour apprivoiser la mort et la peur qui rôdent et gâchent souvent leurs derniers instants. Ça lui ferait du bien, un bon trip de LSD, bien plus que mes petites phrases vides pour lui rappeler qu'il y a toujours quelques bons moments à grappiller, jusqu'au bout, mais bon, même sans hallucinogènes, j'arrive à lui arracher quelques maigres sourires et c'est toujours ça de gagné !

La deuxième grand-mère, je ne la connais pas. Elle vit encore chez elle, mais sur elle aussi, l'étreinte du temps se fait sentir. Le temps et la vie. La chienne de vie et ses coups de pute que tu ne souhaiterais même pas à ton pire ennemi. Elle, elle a morflé, question coups de pute, ça, je le savais avant de la voir. J'aime bien le bleu délavé de ses yeux un peu gonflés, de larmes ou de lassitude, je ne sais pas, probablement un peu des deux. Ses traits ont fondu sous les assauts du temps, mais j'entrevois, ici et là, les vestiges de la femme qu'elle a été : une arrête nasale encore vive, un menton pas encore complètement effacé et une vivacité d'esprit que rien n'a encore totalement fait sombrer. J'aimerais tellement la photographier, mais j'ai déjà eu quelques discussions malheureuses avec des femmes comme elles, qui ne se reconnaissent plus depuis longtemps dans le miroir et qui refusent de fixer sur une photo ce que la vie leur a fait subir. Je me contente de photographier son lierre automnal et la laisse papoter avec sa copine un peu perdue de vue. Comme trop souvent, à ces âges.

Je crois qu'elle a suivi le cours de mes pensées, parce qu'elle me dit, alors que je la raccompagne chez elle après notre tournée des vieilles popotes : Vous savez, Agnès, à l'intérieur de moi, je n'aurai jamais mon âge.
Ça aussi, je comprends.

C'est sur le chemin du retour que je suis assaillie par l'odeur reconnaissable entre toutes du métal trop chaud. Quiconque a roulé en guimbarde sait très exactement de quoi je parle, de ce fumet qui anticipe parfois de fort peu le chant du cygne de la voiture. Je vérifie mon frein à main : parfaitement desserré. L'odeur s'accentue. Il y a, à présent, une note d'huile brûlée qui prend le dessus. Je n'ai la Saxo que depuis trois semaines et elle tourne comme une horloge. Je pensais qu'elle me laisserait tranquille plus longtemps. Mon garagiste m'avait félicitée pour la pertinence de mon choix. Trois semaines du pur bonheur d'une voiture qui démarre au quart de tour, qui ronronne doucement, qui me conduit sans à-coup du point A au point B et tout ça avec la consommation d'un dromadaire de compétition. Toujours aucun voyant suspect, aucune sensation étrange de conduite et ça sent la friture de moteur à plein pif.
Et puis, je le vois. Le petit panache de fumée qui s'élève du train arrière... de la Clio devant moi. Papet se traîne sur la départementale, parce que Papet a oublié de desserrer son frein à main.

Première rafale de feux de croisement. Les gars en face le prennent pour eux.
Seconde rafale, pause rapide, je remets ça. Je n'aime pas klaxonner. Je ne sais jamais où est le couineur. Finalement la Clio rouge s'immobilise sur le bas-côté. Je sors à la rencontre du Papet.

  • Ça alors, Agnès ! Mais je ne t'aurais jamais reconnue. Mais quelle silhouette tu as, à présent !
Ça doit bien faire deux ans que je n'ai pas vu Le Basque. Bon marcheur. Grand dragueur. Ségoliniste impénitent. Je suis sur sa mailing-list politique, mais depuis la fin de la primaire socialiste, il a pris un petit coup de mou. Ça me fait juste un immense plaisir de le revoir.
  • Et ouais, tu as vu ça ? Ça ne rigole plus !
Et je lui fais la danse des Cachous Lajaunie pour rigoler.
  • Cela dit, je ne t'ai pas fait arrêter sur le bas-côté pour vanter mes nouvelles mensurations, mais bien pour te prévenir que tu es en train de cramer ton système de freinage.
  • De quoi ?
  • Tu as oublié de desserrer ton frein à main, tu fumes depuis Manciet.
  • Oh putain, tu as raison ! Ça ne m'est jamais arrivé ! Oh là là.
Ça fume de partout. Je ne suis pas certaine de l'avoir prévenu à temps. Mais ce n'est pas trop grave.
  • Tu sais quoi ? Ce serait sympa qu'on se refasse une course en montagne, très bientôt.
  • Ben là, mon dos me fait un peu des misères, mais sinon, c'est une bonne idée.

Finalement, la petite voiture roule toujours aussi bien. C'est peu et c'est déjà beaucoup. Il fera encore chaud demain. Et après, on verra bien.

Quant aux socialistes, ils ont voté pour une promesse et ils savent déjà qu'ils ont été trahis. Je le savais avant, mais comme le disait un pote : au moins, ils seront plus cool avec les étrangers.
Ben, même pas ça !
Les prolos et les bonnes âmes sont toujours les grands cocus du bal politique : il y a cinq ans, on leur promettait de gagner plus ; il y a cinq mois, on leur vendait du changement. Et au final, tout se passe exactement comme s'ils n'étaient que des figurants de leur propre vie. Je pense qu'au prochain cirque électoral, on pourra aussi bien voter pour une couille de hamster, vu l'état de notre démocratie, ça ne fera pas plus de différence qu'autre chose.

Alors quoi, où je voulais en venir avec mes histoires sans queue ni tête ?
Nulle part.
Exactement comme pour tout le reste : Nulle part !

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