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La lutte contre les inégalités expliquée à ma fille

J’en ai marre : à la fin du sport, c’est toujours moi qui passe la raclette dans les douches. La quoi ? Quand on est parent, on n’est pas toujours très vif sur les mots-clés sur lesquels on doit s’attarder. Je visualise…

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L’obsolescence contrariée de notre système politique

La figure paternaliste de l’homme providentiel, du chef, du sauveur, de celui qui sait est totalement dépassée dans une société où le niveau général d’éducation et d’information n’a jamais été aussi élevé. On continue à brandir une professionnalisation politique comme…

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We need to talk about Fran?ois

Dans la vie, le plus difficile à gérer, c'est la déception. Et la plupart des déceptions naissent de grands malentendus.

Lors de l'appel Skype de bonne année, nous parlions cinéma avec mes Américains préférés. On cherchait quels étaient les films de 2013 qui nous avaient vraiment emballés et on en avait rapidement conclu que, finalement, on avait été majoritairement plutôt déçus par ce qu'on avait vu et même, d'autant plus déçus que pour certains, nous avions nourris de grandes espérances. Après avec pris une grosse baffe avec District 9, on pensait en prendre plein la gueule avec le suivant et l'on se retrouve juste déçus par Elysium, son scénario anémique et convenu, son propos politique niveau classe de CM1, alors que ça reste un honnête actionner de SF, tout à fait satisfaisant en tant que tel. Outre Atlantique, c'était World War Z qui s'en tirait le mieux, non pas que le film soit particulièrement bon, mais c'est surtout que nos Américians avaient vu exactement le genre de spectacle qu'on leur avait vendu, ni plus, ni moins.
Encore que Gravity nous avait tous plus ou moins choppés par surprise, avec une exploitation rarement égalée des possibilités concrètes offertes par la 3D en terme de récit immersif.
Malgré George Clooney...

En fait, nous avons tout faux : le cinéma de 2014 nous décevra au moins autant que celui de 2013, tout simplement parce que nous n'avons pas très bien intégré ce que l'on nous vendait (et très cher, d'ailleurs !) réellement. On attend des œuvres radicales, des points de vue d'auteurs assumés, des récits construits au cordeau. En face, c'est l'industrie du cinéma, une machine à produire du fric sans risque et non plus à produire du rêve. Il n'y a plus que des hordes de tacherons qui sont payés pour produire du popcorn movie au kilomètre avec comme seul et unique objectif, non pas de nous distraire et encore moins de nous faire réfléchir, mais de ne froisser absolument personne sur cette planète afin de pouvoir faire un max de blé en fourguant la cam' la plus standardisée possible, markétable et bankable à l'infini. Le cinéma grand public, c'est devenu le MacDo culturel : tu sais très exactement que tu vas y bouffer de la merde, mais tu sais aussi que tu ne seras jamais surpris. Et donc, jamais déçu.

C'est un peu comme François Hollande.

Si, si, vous allez comprendre !

Même chez ses plus ardents supporteurs, chez les archéosocialos qui ont le respect du parti et du chef chevillés au corps, on sent bien que l'heure est à la grosse, à la très grosse déception.

Vous avez entendu les vœux du président ? Avouez, rien de tel pour vous persuader aussitôt que de ce côté-là 2014 sera de nouveau une année de merde ! Étonnez-vous que le Medef soit le premier et quasiment le seul à s’empresser d’y répondre.

Décidément, ce type n’a rien compris. Il enfonce son pays en 2012 et 2013 avec un plan de reprise de chaussettes. Et il récidive en 2014 comme si de rien n’était.

Meilleurs vœux coups de pied au cul, Chronique du Yéti, 1er janvier 2014.

Oui, parce qu'il y a encore des gens qui ont du temps à perdre devant les vœux du président, des gens pour penser que la logorrhée politique, la propagande des petits matins, a encore une quelconque valeur, une quelconque utilité.

On retrouve un peu la même ambiance de franche amertume chez les camarades de la première heure, les indéfectibles piliers du PS, les irréductibles socialos de cœur et d'esprit :

Le 1er janvier 2014 va, hélas, se présenter comme un mauvais jour pour la gauche, pour notre parti, le parti socialiste et pour le gouvernement de la gauche. La TVA va augmenter de 19,6 % à 20 %. Ce, en dépit de tout ce qui a été défendu lors de la campagne présidentielle, et dans les tracts et affiche de notre parti socialiste en fin 2012. Nous proclamions alors que la hausse de la TVA serait « injuste » et une « faute économique ». Mais voilà que le gouvernement fait, hélas, maintenant, le contraire.

Le bilan social de l’année 2013 n’était déjà pas fameux.

Gérard Filoche, 28 décembre 2013

C'est acide comme une régurgitation de Coca-Cola un soir de réveillon.

Personnellement, François Hollande ne m'a pas du tout déçue. Pas un poil, rien, nada. Ce type est parfait de bout en bout. Il fait très exactement ce qu'attendaient de lui ceux qui l'on réellement mis au pouvoir... c'est-à-dire aucun de ces cons de cochons d'électeurs que nous sommes !

Franchement, comment être surpris par le blairisme revendiqué de l'ex de la nana qui a déclaré à l'issue d'une campagne présidentielle perdue qu'elle avait défendu des tas de trucs auxquels elle ne croyait pas un instant, comme l'augmentation du SMIC ? Parce que Ségolène Royale, ce n'était pas pendant la campagne qu'il fallait l'écouter, c'était juste après qu'elle ait été battue, au moment où, amère et déçue, elle s'était laissé aller à dire ce qu'il convient de ne jamais dévoiler en politique.

Ceux qui sont actuellement déçus par François Hollande sont surtout ceux qui pensaient que ce mec était de gauche ou même simplement socialiste. Il leur aurait pourtant fallu connaitre un peu le gus pour savoir que si Hollande est au PS, c'est uniquement parce que tous les arrivistes de sa génération ne pouvaient pas tous rallier l'UMP et qu'il en fallait bien quelques-uns qui se dévouent pour nous jouer encore un peu la comédie de l'alternance politique.

« Finis les rêves, enterrées les illusions, évanouies les chimères. Le réel envahit tout. Les comptes doivent forcément être équilibrés, les prélèvements obligatoires abaissés, les effectifs de la police renforcés, la Défense nationale préservée, les entreprises modernisées, l’initiative libérée. »

C'est beau comme du Sarko, mais non, c'est du Hollande!
Et pas du Hollande de la dernière crise, non, du Hollande de 1985, dans un petit pensum cooécrit avec quatre copains de promo, un concentré de pensée 100 % libérale et cynique.

Les auteurs de La Gauche bouge assument le tournant néolibéral masqué sous le thème de la « rigueur » : « En réhabilitant, non sans opportunité, l’entreprise et la réussite, la gauche, avec l’ardeur du néophyte, retrouve des accents que la droite n’osait plus prononcer, depuis des lustres, de peur d’être ridicule. Mais prenons garde d’en faire trop : pour faire oublier nos frasques égalitaristes, ne gommons pas notre vocation sociale. » Et le cynisme continue : « Ce n’est pas par calcul ou par malignité que la gauche a accepté de laisser fermer les entreprises ou d’entamer le pouvoir d’achat des Français. C’est par lucidité. Refuser ces évolutions et c’en aurait été fait de la perspective d’une gestion régulière du pays par la gauche. » Finis les idéaux politiques, bienvenue à l’expertise et à la gestion avec les postes et les positions de pouvoir liés à une alternance entre la droite et la gauche en harmonie avec le néolibéralisme anglo-saxon, ses « démocrates » et ses « républicains » aux États-Unis, ses « travaillistes » et ses « conservateurs » au Royaume-Uni. « Depuis 1981, une redistribution des cartes s’opère sous nos yeux. Elle traduit l’aspiration croissante des Français à refuser les alternances brutales, et à voir se dégager entre deux grands projets de société, l’un conservateur, l’autre réformiste, les compromis nécessaires sur la gestion de l’économie comme du système de protection sociale, sur la construction européenne comme sur les grands axes de la politique internationale […]. Face à un Parti communiste qui se durcit et se marginalise dans une opposition radicale à la social-démocratie, le Parti socialiste retrouve les marges de manœuvre nécessaires pour s’affirmer comme le pôle essentiel de rassemblement des réformistes et des modernistes. » L’alternance doit désormais apparaître naturelle, normale et durable. « Il n’y a donc plus pour les socialistes de perspective concevable d’union avec le Parti communiste français note. » C’est tout naturellement que le club des cinq se revendique « libéral de gauche ».

Hollande 2014 joue l'étonné que la rigueur joue les prolongations ? Hollande 1985 devait chercher le prétexte pour appliquer de force la seule politique économique possible à ses yeux : la rigueur.

L’histoire bégaie. Les spéculateurs ont mis en péril la finance mondiale. Les travailleurs devront payer les pots cassés. La part des profits passe de 28 à 37 % dans le partage de la valeur ajoutée entre 1982 et 1989. Après Thatcher, ils ont eu Blair. Après Sarkozy, nous avons Hollande. Il va falloir que l’histoire parle clair.

François Hollande est, semble-t-il, conscient du préjudice que lui causerait la révélation de sa coopération à cette profession de foi néolibérale puisqu’il ne mentionne pas l’ouvrage La Gauche bouge parmi ses œuvres dans sa notice du Who’s Who de 2013.

Le tournant néolibéral du Parti socialiste en 1983 est ainsi confirmé par cet ouvrage particulièrement important à lire puisque François Hollande s’est fait élire président de la République en annonçant de faux combats contre les riches et contre la finance soi-disant sans visage. Il fallait en finir avec le « président des riches », et nous avons voté au second tour pour François Hollande, il est vrai sans beaucoup d’illusions. Mais nous avons été déçus objectivement tant le bilan est alourdi, avec la montée des licenciements boursiers, et aussi subjectivement, avec la perte de tout espoir et de tout crédit en la parole politique des socialistes.

La violence des riches, Michel Pinçon & Monique Pinçon-Charlot, éditions Zones, septembre 2013.

François Hollande n'est pas sorti des urnes en 2012 par hasard, mais parce que ces copains les riches, les affairistes, les accapareurs de tous poils savaient que la pseudo-crise et Sarko avaient bien balisé le terrain pour pouvoir mettre la gomme sur la grande purge économique. Cette politique propagandaire qui consiste à appeler rigueur ce qui n'est jamais que la continuité et le durcissement du plus grand holdup de tous les temps, celui qui consiste à faire croire au populo que non seulement, c'est le merdier, mais qu'en plus, c'est entièrement de sa faute et que la seule solution, c'est de l'enfoncer chaque jour un peu plus dans la merde.

C'est tout.
Ce n'est que ça.
La justification idéologique de l'appauvrissement à marche forcée du plus grand nombre. Servi par le gars dont la posture politique lui permet d'aller plus loin et plus fort que n'aurait jamais pu le rêver la droite dure et le patronat réunis.

Forcément, de ce point de vue, je ne risquais pas d'être déçue, non ?

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? Les fachos doivent go?ter de notre Talion ! ?

    Mais, dans ce cas, qu’est-ce qui nous diff?renciera d’eux?? Un jeune militant antifasciste (un antifa, comme on dit entre nous) a ?t? battu ? mort, hier soir, par ceux-l? m?mes qu?il combattait. Ce matin, les appels ? la violence contre les groupes d?extr?me droite se multiplient sur les ...

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De la marchandisation des droits

À quoi sert un droit si l’on est dépossédé des moyens concrets de le réaliser ?


Résistances
Il y a ce que l’on appelle communément des droits acquis. C’est un peu un abus de langage parce que chacun sait bien que depuis le règne de Laurence Parisot et avant elle, celui de Madame Thatcher, que tout est précaire, surtout quand il s’agit précisément des droits des plus fragiles et que donc, rien ne doit jamais être tenu pour acquis.

Prenons la retraite, comme ça, totalement au hasard.

Personne ne se pointera jamais en balançant tout de go : « dans notre modèle économique actuel, il est impossible de continuer à dépenser des ressources forcément limitées pour des éléments parasitaires parce que n’étant plus productifs. » Non, c’est impensable de dire des choses pareilles, c’est un coup à déclencher une flash mob... voire, pire : une pétition en ligne.

Au contraire, il faut s’afficher délibérément en train de sauver ce fameux droit acquis à la retraite : « parce que nous voulons sauvegarder le régime de retraite par répartition, nous allons juste faire en sorte que plus personne n’y accède et que tout le monde crève avant. Comme ça, il y aura plein d’argent dans les caisses et le régime des retraites par répartition sera sauvé... des retraités. »

Ça non plus, personne ne le dira clairement. À la place, on va sauver le droit à la retraite en le rendant juste... absolument impossible à réaliser. C’est tout le principe de la conditionnalité. En fait, dès qu’un droit s’assortit de conditions d’accès, il devient plus difficile à réaliser pour une partie de la population... tout en restant un droit.

Ainsi, on ne supprime pas le droit à la retraite, on se contente de durcir les conditions d’accès. En allongeant le temps de cotisation obligatoire, par exemple. C’est là un très bon moyen de virtualiser la retraite en faisant en sorte que la majorité des ayants droit décèdent avant de le faire valoir. Pour les gens de ma génération, on se propose de le reculer à 43 ou 44 ans de cotisation. Tout en sachant pertinemment que cette même génération est entrée plus tardivement sur le marché du travail pour cause d’allongement du temps de formation initiale. Après, on peut encore ergoter en rappelant que ma génération a été marquée par des accès plus difficiles à l’emploi, sur fond de baisse des rémunérations (un jeune diplômé touche moins qu’un insider senior moins formé), de chômage et d’emploi précaire. Ainsi, beaucoup d’entre nous ont commencé à travailler aux alentours de 25 ans. Ce qui nous fait déjà un âge théorique d’accès au droit de la retraite à 69 ans.

69 ans... je veux que vous visualisiez bien ce chiffre et que vous vous projetiez dans un univers d’hyper-productivité à cet âge.

Mais ça, c’est pour les veinards qui ont trouvé un boulot directement en sortant du système éducatif et sans ne plus jamais en changer.

Dans la vraie vie, beaucoup d’entre nous ont navigué entre des stages non rémunérés et des petits boulots sans lendemain, le tout entrecoupé de va-et-vient à Pôle Emploi, pas toujours comptabilisés ou même indemnisés. Et je ne parle même pas de ceux qui ont réussi à survivre à l’ombre du salariat en s’improvisant autoentrepreneurs et à qui on n’a jamais clairement expliqué que la plupart de ces années de travail en pointillés comptent pour du beurre.

Par jeu, en tenant compte de la nécessité d’augmenter encore la durée minimale de cotisation pour obtenir le droit à une retraite pleine et entière, j’ai calculé qu’il me faudrait probablement vivoter jusqu’à mes 78 ans pour espérer palper royalement le minimum vieillesse... s’il existe toujours.

Autrement dit, même si le droit à la retraite est maintenu, pour beaucoup d’entre nous, dans les faits, il n’est plus réalisable. C'est devenu un droit virtuel.

C'est tendance, le virtuel.

Ce qui vaut pour la retraite vaut pour de plus en plus de nos droits. Nous avons acquis le droit au logement, mais en l’absence d’une politique réelle et volontariste d’adaptation du parc immobilier aux besoins et aux moyens réels de la population, ce droit est juste un droit pour rire... mais surtout pour pleurer.

Nous avons le droit à l’information, mais il nous manque en face un financement pérenne et efficace qui garantisse une véritable liberté de la presse et son indépendance tant du pouvoir régalien que du pouvoir de l’argent.

Nous avons le droit de vote, mais dans les faits nous n’avons le choix qu’entre différentes personnalités toutes issues du même sérail politique et dont la vision du monde et les options politiques sont strictement identiques, ce qui nous ôte, de fait, tout contrôle démocratique du fonctionnement de notre société.

Nous avons le droit à la santé, mais de déremboursements en franchises, en passant par le non-renouvellement des praticiens dans une population qui continue de croître, sans compter les dépassements d’honoraires raisonnables à 150 % du tarif de la Sécu, les fermetures de lits, d’hôpitaux, etc., beaucoup d’entre nous ont déjà renoncé à pleinement exercer ce droit, faute de moyens ou même juste d’un rendez-vous à moins de 12 mois pour une spécialité en voie de disparition comme la gynécologie ou l’ophtalmologie.

Nous avons le droit à l’éducation, mais on continue à réduire le nombre des profs, à fermer des classes, puis des écoles, à alléger les programmes, à vider de sa substance toute l’architecture complexe de l’Éducation Nationale sous prétexte de dégraisser le mammouth et au final, on s’étonne que tout cela ne soit plus qu’une grande machine folle à trier les enfants et à reproduire les inégalités sociales en les creusant. 

Il y a 20 ans, j’ai eu le droit d’accéder à un enseignement supérieur, à présent je doute d’avoir les moyens financiers de rendre la pareille à ma fille.

Nous avons donc des droits, mais des droits de papier, des droits conditionnels, des droits inaccessibles, des droits virutels... pour amuser la galerie.

En fait, on nous a surtout laissé le choix de mettre le prix nécessaire pour continuer à jouir de nos droits

On nous laisse donc ce choix de l'argent, en nous expliquant qu’avoir le choix, c’est la liberté.

Nous avions donc des droits universels et nous voilà avec le choix de payer pour continuer à jouir pleinement de nos droits les plus élémentaires... et un droit qui s’achète, ce n’est plus un droit, tout au plus un produit.

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Le d?lire des grandeurs

Il y a quelque temps, quelqu'un m'avait envoyé La Grève de Ayn Rand pour que je lui donne mon avis.


Guns
Je n'avais absolument aucune idée de ce dont il s'agissait et afin de garder l'esprit ouvert et libre de toute influence, je m'étais abstenue de m'informer de quelque manière que ce soit de la genèse du bouquin. C'est donc sans aucun préjugé que j'ouvris ce fort réjouissant pavé de 1 170 pages, parce que, comme lectrice, j'ai tendance à apprécier particulièrement les gros pavés à caler les armoires normandes.

 

À cause du titre, je m'attendais tout de même un peu à un bon gros roman social, avec de la lutte des classes et tout, et des gens nobles et courageux, âpres à la tâche, durs sur les idéaux, qui à force de pugnacité et de révolte, gagnent forcément à la fin.

Quelque part — mais je dis bien « quelque part » —, c'était bien le sujet du bouquin, sauf qu'il vient d'un point de vue, pour le moins... différent.

 

Dès le départ, la manière partisane dont sont décrits les gens du peuple, les présentant comme de sales parasites qui se complaisent dans leur merde et n'ont d'autres buts que d'y entraîner les autres ; et les riches, a contrario, comme des êtres particulièrement grands, beaux, intelligents et, pour tout dire, supérieurs en tous points, me mit extrêmement mal à l'aise. Mais, je le répète, bien à l'abri de toute connaissance prémâchée quant au livre qui me pesait salement sur les biceps, je pensais qu'il s'agit là d'une intéressante manière de décrire l'état d'esprit de mes ennemis de classe en se collant dans la peau d'un narrateur qui verrait leur monde à travers leur regard dément. En gros, j'en arrive à croire que mon malaise est une manœuvre littéraire des plus subtiles de la part de l'auteur (dont j'ignore jusqu'au sexe) et que le retournement de situation final, quand le peuple méprisé va montrer à tous ces péteux imbus d'eux-mêmes qui crée vraiment les richesses, que ce retournement, va être un grand moment de joie féroce et de soulagement quand il arrivera.

 

Et ainsi s'écoulent des pages de plus en plus lourdes et douloureuses à lire, avec des envolées lyriques monstrueuses qui ne sont pas sans rappeler la propagande extatique du troisième Reich. Et forcément, au bout d'un moment, un doute affreux m'étreint : mais qu'est-ce donc que ce cadeau empoisonné que je lis avec une nausée de plus en plus persistante ? Pas besoin d'être sortie d'une grande école pour deviner à force que la révélation finale de ce pavé psychotique international sera que le monde s'effondrera si les riches se mettent en grève de tout leur génie sublime et incompris dont ils abreuvent en permanence la chienlit populaire dans leur grande mansuétude, ce ramassis d'hypocéphales dégueulasses et grotesques qui se vautrent dans la fange de leur infériorité génétique et sociale bien méritée. Et là, je commence à penser que je suis en train de perdre de bien belles heures de ma vie à me fader le délire paranoïaque et monstrueux d'un auteur manifestement sociopathe. Je balance le pavé à mi-course alors qu'il me tombe des mains sous l'effet d'une répulsion physique insurmontable et me demande s'il ne va pas me falloir quelques bonnes séances avec un praticien spécialisé pour réparer les dégâts probablement causés à mon psychisme pour avoir si longuement vu le monde à travers les yeux de personnes aussi tordues.

 

Évidemment, j'ai fini par demander à Google de bien vouloir m'explique ce sur quoi je venais de me putréfier l'esprit et je découvris avec une horreur non feinte que cet étron littéraire — parce que même le style est d'une lourdeur crasse et indigeste — est la bible, que dis-je ? le livre de chevet, la référence indépassable de tout ce que notre monde de merde compte de thuriféraires du Marché triomphant et de la Main invisible qui se gratte les couilles chaque matin en se foutant éperdument de la gueule de 99 % de la population humaine de cette planète.

 

 

Forcément, me voilà subitement mieux armée pour comprendre l'incroyable absurdité du monde tel qu'il a été pensé et mis en œuvre par les adorateurs de cette foutue psychopathe. 

 

Il existe donc une certaine quantité de personnes sur cette planète qui sont convaincues d'être, en quelque sorte, naturellement supérieures à toutes les autres, comme un don ou une élection divine. Il faut bien comprendre que non seulement ces gens existent, mais surtout qu'ils n'ont de cesse de prendre le pouvoir, tout le pouvoir, de toutes les manières possibles et imaginables, juste parce qu'ils pensent que leur supériorité le justifie et que cela suffit très largement à asseoir leur légitimité.

 

Bien sûr, le principal problème de ces gens, c'est l'énorme masse des autres. Les restes du monde. Cette foule gigantesque des médiocres qui sont trop stupides pour se rendre compte naturellement de la magnificence des élus, et de l'absolue nécessité qu'ils ont de leur laisser gérer à leur façon (forcément la meilleure, puisqu'ils sont excellents, c'est dans leur sang, dans leurs gènes !) les affaires de la planète.

 

Cette petite oligarchie autoproclamée préexiste à la « philosophie » de Ayn Rand et de ces potes zélateurs dont la liste serait bien trop longue, mais au nombre desquels figurent pas mal de gens assez peu recommandables comme les Hayek et Friedman et leur descendance idéologique tordue des Chicago Boys, mais aussi le gros de la brochette d'éditocrates bien de chez nous qui nous pourrissent le PAF depuis tellement longtemps que c'est à se demander s'ils ne se sont pas clonés pour pouvoir continuer à nous pondre dans la tête bien au-delà de ce que les limites biologiques de la vie humaine peuvent décemment leur permettre.

 

C'est ce ramassis de psychopathes — parce qu'il convient d'appeler les choses par leur nom pour bien comprendre de quoi l'on parle — qui construisent depuis des décennies des théories socio-économiques délirantes sur lesquelles sont fondées nos sociétés actuelles avec les succès que l'on connaît : crises perpétuelles, guerres sans fin, gaspillages colossaux, destruction accélérée de la biosphère, pillage des ressources naturelles, augmentation continue de la faim, de la pauvreté, de la misère et de l'exclusion dans un monde d'abondance où il n'y a jamais eu autant de richesses produites pour un aussi médiocre résultat. Et chaque fois que le doute étreint les peuples quant à la pertinence de ces choix de société, l'oligarchie autosatisfaite — car toujours servie en premier — ne cesse de répéter qu'il faut toujours aller plus loin dans son projet de société pour en voir les hypothétiques retombées bénéfiques pour le plus grand nombre et que ça ne marche pas aussi bien que cela ne le devrait, juste parce que nous sommes trop cons pour bien comprendre la beauté du dessein et que nous persistons à traîner des pieds alors que nous devrions foncer vers le précipice insondable de leur monde égoïste et mortifère vent debout sur l'accélérateur et en klaxonnant joyeusement l'hallali en prime, s'il vous plaît !

 

Voilà donc comment nous avons laissé une classe sociale minoritaire et terriblement égocentrique diriger la destinée humaine sous prétexte que ses membres étaient manifestement les meilleurs d'entre nous.

Voilà donc comment nous avons fini par croire comme les imbéciles qu'ils se plaisent à voir en nous que l'on pouvait construire une civilisation entière sur l'idée grotesque que de la somme des égoïsmes jaillirait naturellement le bien-être commun.

Voilà donc comment nous avons laissé chaque jour un peu plus la sphère économique partir en roue libre et dévaster chaque jour un peu plus notre seul bien commun : la planète que nous devons forcément partager.

 

Voilà comment s'est organisée l'impuissance du politique ou comment en privant les représentants des peuples de tout levier matériel de décision, nous avons laissé l'idéal démocratique se transformer en un immense spectacle clinquant dont l'unique objectif est de détourner notre attention de la confiscation économique que nous subissons tous, chaque jour un peu plus.

 

J'ai repensé à l'horrible bouquin de Ayn Rand ces derniers jours en contemplant, médusée, les folles sommes englouties par les grandes multinationales dans le show présidentiel américain, alors même que ceux que nous avons portés au pouvoir dans notre pays trahissaient sans vergogne tous leurs engagements politiques pour appliquer la politique des possédants, dans un abominable copié-collé réactionnaire.

 

J'ai trouvé effrayante la comparaison entre les deux événements, entre la grande parade pseudodémocratique financée par ceux-là mêmes qui comptent bien continuer à s'en affranchir et le simulacre de débat budgétaire français, où un gouvernement totalement aux ordres fait semblant de convoquer l'expertise d'un patron surtout célèbre pour son œuvre de déconstruction sociale pour faire passer la pilule d'une politique économique qui n'a jamais, je dis bien jamais, été pensée, conçue et appliquée avec l'assentiment des peuples qui la subissent.

 

Le système économique actuel échappe dans son intégralité à toute forme de contrôle démocratique. Il est le fait d'organisations non gouvernementales dont aucun des membres n'a jamais été élu par qui que ce soit. Et ce sont ces organismes internationaux qui, chaque jour et partout sur la planète, dictent aux gouvernements-spectacles la nature des décisions politiques et économiques qui doivent être appliquées à l'humanité.

 

Combien de temps, encore, allons-nous faire semblant de trouver cela normal.

Combien de temps, encore, allons-nous les laisser nous faire cela ?

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