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Tag Archives: Marchand

Infid?lit? d?lib?r

Petit à petit, je me défais de mes réflexes conditionnés.

Scène de la vie ordinaireÀ moment donné, j'ai voulu juste délester mon portefeuille. Au fil du temps, il était devenu une petite chose bombée et lourde, et ses nombreux compartiments dégueulaient de rectangles de plastique colorés. Même si je déconsomme au maximum — peut-être pas encore aussi radicalement que nos amis Grecs, Portugais et Espagnols, mais je sens que ce n'est là qu'une sorte de contretemps historique — j'avais encore la poche gonflée de ces cartes qui te promettent immanquablement quelques bonnes affaires, voire, carrément, du pouvoir d'achat en échange de ta constance à toujours aller dépenser le fric que tu n'as pas dans les mêmes bouges qui te fourguent ce dont tu n'as pas besoin. 


Voilà qui était assez contrariant. 

Que faire de cette accumulation encombrante ? 

Comment rationaliser le flux consumériste ?

Dans un premier temps, j'ai dématérialisé. 

C'est un truc très contemporain que de dématérialiser. On transforme petit à petit notre environnement en des séquences ordonnées de 0 et de 1. Très propres, très moderne. On dématérialise les échanges, les livres, la paperasse, les photos, les souvenirs, l'argent, les amis... pourquoi ne pas dématérialiser l'invasion plastique de mes cartes de fidélité ? Je télécharge donc une application dédiée et voilà tous mes assistants de transaction transformés en petits codes barre.

Voilà qui est bien pratique.

J'arrive à la caisse, je farfouille mon interface digitalement sensible, je sors le bon code-barre de la bonne enseigne et je présente l'écran au scanner. C'est tellement beau qu'on croirait un film de science-fiction ! Sauf que c'est la vraie vie, et que dans la vraie vie, la technologie, c'est plutôt l'effet Bonaldi.

Ça a commencé avec la carte Carrefour. Non content de produire une application dédiée qui bouffe plein d'espace disque du téléphone — parce que l'espace qu'on gagne dans les poches, on le perd dans les mémoires virtuelles — Carrefour a aussi dématérialisé les bons de réduction que l'on accumule à force de présenter son code-barre en caisse, pour prouver qu'on est un bon client.  Accumuler, n'est-ce pas là l'essence du capitalisme ? N'est-ce pas terriblement fair-play que d'ouvrir les plébéiens aux joies de l'accumulation ? 

Sauf que, pour obtenir l'accès au bon de réduction dématérialisé, il faut rentrer un code. Et que pour avoir le code, il faut appeler une foutue plate-forme téléphonique où l'on se tape des plombes de disque-robot tout pourri et, bien sûr, surtaxé, avant de tomber sur une opératrice délocalisée dans un quelconque paradis pour le fric et enfer pour les gens. Voilà qui relativise brusquement l'aspect pratique de la chose. Sans compter que l'opératrice m'accuse de n'être pas le titulaire de la carte, lequel devra donc rappeler le disque surtaxé en espérant parvenir à convaincre quelqu'un de lui fournir le foutu code.

Là, j'ai commencé à douter salement des bienfaits de la modernité matérialiste dématérialisée et je me suis souvenue que tout ce merdier, c'était quand même essentiellement pour tracer mes habitudes de consommation, les archiver, les disséquer, les vendre et les revendre à des tas de compagnies assez dématérialisées, elles aussi — surtout en droits sociaux — qui vont me pourrir la vie à me démarcher au téléphone pour des vérandas au Pôle Nord et que le bon d'achat est finalement un bien maigre dédommagement pour tous ces désagréments.

J'ai donc désinstallé l'appli Carrefour et libéré ainsi bien plus que de l'espace disque.

Chez Décathlon, c'est un peu pareil. Ils ont lancé une jolie application mobile qui a dématérialisé tout le programme de fidélité et quelques caissières, aussi, en passant. Sauf que leurs scanners sont du genre à ne pas vouloir scanner les écrans de portable. C'est parfois tellement tonifiant, le progrès, surtout quand on s'escrime seule devant un écran vaguement tactile à rentrer à la main un foutu bon d'achat de 23 chiffres dans une interface manifestement pas prévue pour ça ! Et c'est tellement mieux quand ça tombe un samedi et qu'il y a toute l'équipe de rugby du coin derrière moi qui se racle la gorge et se contracte les scrotums en attendant son tour. Sans compter la température purement apocalyptique des grandes surfaces en tôle ondulée surchauffées l'hiver et congelées l'été avec une amplitude à mettre à genou au moins trois centrales nucléaires.

Le moment est juste arrivé où je me suis vue, dégoulinante et hystérique, tapotant frénétiquement un écran manifestement hostile devant une foule grognante et à bout de patience.

Pathétique.

J'ai juste laissé tomber : la caisse, les trucs dont je n'avais pas tellement besoin, dans le fond, en fait, le bon de réduction qui commençait à bien me coûter, ne serait-ce qu'en estime de soi, et puis tout le reste avec.

J'ai désinstallé l'appli Décathlon.

J'ai regardé ce qui encombrait la mémoire du téléphone et mon temps de cerveau disponible et j'ai tout benné. 

Absolument tout.

Parce que franchement, ça commence à bien faire toutes ces conneries ! 

L'idée même que l'on me donne de l'argent pour que je fasse mes courses aurait dû me faire tiquer depuis longtemps. Mais voilà, l'univers du coupon, de la réduction, de la bonne affaire, de la promo éclair et de la carte de fidélité nous pousse sans cesse à la faute financière tout en nous faisant croire qu'on est quand même vachement rusés de leur soutirer toutes ces miettes d'argent qui ne leur coûte probablement pas grand-chose de plus qu'un tour de table humiliant supplémentaire pour pressurer les fournisseurs ou un appel d'offre encore plus radin pour inciter les sous-traitants à toujours plus maltraiter ceux qui fabriquent comme des esclaves des tas d'objets merdiques dont nous n'avons, en réalité, absolument pas besoin.

En fait, je vais travailler ma fidélité toute seule, comme une grande et comme une antiquité prémoderne. Je vais continuer à aller chez Émilie, la maraîchère de Maulichère, avec ses petits légumes qu'elle sort elle-même de la terre ocre de Gascogne. On va se raconter des histoires du coin, parler du temps qu'il fait, s'échanger deux recettes et se saluer d'un sourire en attendant la semaine prochaine.

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Infid?lit? d?lib?r

Petit à petit, je me défais de mes réflexes conditionnés.

Scène de la vie ordinaireÀ moment donné, j'ai voulu juste délester mon portefeuille. Au fil du temps, il était devenu une petite chose bombée et lourde, et ses nombreux compartiments dégueulaient de rectangles de plastique colorés. Même si je déconsomme au maximum — peut-être pas encore aussi radicalement que nos amis Grecs, Portugais et Espagnols, mais je sens que ce n'est là qu'une sorte de contretemps historique — j'avais encore la poche gonflée de ces cartes qui te promettent immanquablement quelques bonnes affaires, voire, carrément, du pouvoir d'achat en échange de ta constance à toujours aller dépenser le fric que tu n'as pas dans les mêmes bouges qui te fourguent ce dont tu n'as pas besoin. 


Voilà qui était assez contrariant. 

Que faire de cette accumulation encombrante ? 

Comment rationaliser le flux consumériste ?

Dans un premier temps, j'ai dématérialisé. 

C'est un truc très contemporain que de dématérialiser. On transforme petit à petit notre environnement en des séquences ordonnées de 0 et de 1. Très propres, très moderne. On dématérialise les échanges, les livres, la paperasse, les photos, les souvenirs, l'argent, les amis... pourquoi ne pas dématérialiser l'invasion plastique de mes cartes de fidélité ? Je télécharge donc une application dédiée et voilà tous mes assistants de transaction transformés en petits codes barre.

Voilà qui est bien pratique.

J'arrive à la caisse, je farfouille mon interface digitalement sensible, je sors le bon code-barre de la bonne enseigne et je présente l'écran au scanner. C'est tellement beau qu'on croirait un film de science-fiction ! Sauf que c'est la vraie vie, et que dans la vraie vie, la technologie, c'est plutôt l'effet Bonaldi.

Ça a commencé avec la carte Carrefour. Non content de produire une application dédiée qui bouffe plein d'espace disque du téléphone — parce que l'espace qu'on gagne dans les poches, on le perd dans les mémoires virtuelles — Carrefour a aussi dématérialisé les bons de réduction que l'on accumule à force de présenter son code-barre en caisse, pour prouver qu'on est un bon client.  Accumuler, n'est-ce pas là l'essence du capitalisme ? N'est-ce pas terriblement fair-play que d'ouvrir les plébéiens aux joies de l'accumulation ? 

Sauf que, pour obtenir l'accès au bon de réduction dématérialisé, il faut rentrer un code. Et que pour avoir le code, il faut appeler une foutue plate-forme téléphonique où l'on se tape des plombes de disque-robot tout pourri et, bien sûr, surtaxé, avant de tomber sur une opératrice délocalisée dans un quelconque paradis pour le fric et enfer pour les gens. Voilà qui relativise brusquement l'aspect pratique de la chose. Sans compter que l'opératrice m'accuse de n'être pas le titulaire de la carte, lequel devra donc rappeler le disque surtaxé en espérant parvenir à convaincre quelqu'un de lui fournir le foutu code.

Là, j'ai commencé à douter salement des bienfaits de la modernité matérialiste dématérialisée et je me suis souvenue que tout ce merdier, c'était quand même essentiellement pour tracer mes habitudes de consommation, les archiver, les disséquer, les vendre et les revendre à des tas de compagnies assez dématérialisées, elles aussi — surtout en droits sociaux — qui vont me pourrir la vie à me démarcher au téléphone pour des vérandas au Pôle Nord et que le bon d'achat est finalement un bien maigre dédommagement pour tous ces désagréments.

J'ai donc désinstallé l'appli Carrefour et libéré ainsi bien plus que de l'espace disque.

Chez Décathlon, c'est un peu pareil. Ils ont lancé une jolie application mobile qui a dématérialisé tout le programme de fidélité et quelques caissières, aussi, en passant. Sauf que leurs scanners sont du genre à ne pas vouloir scanner les écrans de portable. C'est parfois tellement tonifiant, le progrès, surtout quand on s'escrime seule devant un écran vaguement tactile à rentrer à la main un foutu bon d'achat de 23 chiffres dans une interface manifestement pas prévue pour ça ! Et c'est tellement mieux quand ça tombe un samedi et qu'il y a toute l'équipe de rugby du coin derrière moi qui se racle la gorge et se contracte les scrotums en attendant son tour. Sans compter la température purement apocalyptique des grandes surfaces en tôle ondulée surchauffées l'hiver et congelées l'été avec une amplitude à mettre à genou au moins trois centrales nucléaires.

Le moment est juste arrivé où je me suis vue, dégoulinante et hystérique, tapotant frénétiquement un écran manifestement hostile devant une foule grognante et à bout de patience.

Pathétique.

J'ai juste laissé tomber : la caisse, les trucs dont je n'avais pas tellement besoin, dans le fond, en fait, le bon de réduction qui commençait à bien me coûter, ne serait-ce qu'en estime de soi, et puis tout le reste avec.

J'ai désinstallé l'appli Décathlon.

J'ai regardé ce qui encombrait la mémoire du téléphone et mon temps de cerveau disponible et j'ai tout benné. 

Absolument tout.

Parce que franchement, ça commence à bien faire toutes ces conneries ! 

L'idée même que l'on me donne de l'argent pour que je fasse mes courses aurait dû me faire tiquer depuis longtemps. Mais voilà, l'univers du coupon, de la réduction, de la bonne affaire, de la promo éclair et de la carte de fidélité nous pousse sans cesse à la faute financière tout en nous faisant croire qu'on est quand même vachement rusés de leur soutirer toutes ces miettes d'argent qui ne leur coûte probablement pas grand-chose de plus qu'un tour de table humiliant supplémentaire pour pressurer les fournisseurs ou un appel d'offre encore plus radin pour inciter les sous-traitants à toujours plus maltraiter ceux qui fabriquent comme des esclaves des tas d'objets merdiques dont nous n'avons, en réalité, absolument pas besoin.

En fait, je vais travailler ma fidélité toute seule, comme une grande et comme une antiquité prémoderne. Je vais continuer à aller chez Émilie, la maraîchère de Maulichère, avec ses petits légumes qu'elle sort elle-même de la terre ocre de Gascogne. On va se raconter des histoires du coin, parler du temps qu'il fait, s'échanger deux recettes et se saluer d'un sourire en attendant la semaine prochaine.

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Expansion militaire de l’Empire Am?ricain en Afrique

Subrepticement et sans bruit, Obama installe des troupes sur tout le continent Africain. Ce projet, d?but? par G W Bush en 2003 avec AFRICOM, prend de plus en plus d’ampleur, en particulier en Afrique de l’Est. Source:?Obama’s Scramble for Africa Secret Wars, Secret Bases, and the Pentagon’s « New Spice Route » ...

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MICROSOFT PROGRAMME L??COLE

LE 27 AO?T 2012?SABINE BLANC D?but ce lundi de l’universit? d’?t? de l’e-?ducation. Un ?v?nement majeur pour le lobbying de Microsoft, qui cible depuis plusieurs ann?es l’?ducation nationale. Enqu?te et infographie pour tout savoir des campagnes d’influence du marchand de logiciels en direction des ?coles de la R?publique. Bonne rentr?e. ...

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La crise d?lib?r

Pendant que les forces de la contestation sociale pansent leurs plaies dans leurs quartiers d'été, celles de l'argent ne relâchent pas leurs efforts pour nous enfoncer chaque jour un peu plus dans la merde.

PrimeurDeux petites informations de rien qui se télescopent dans l'indifférence paresseuse des fausses vacances : d'un côté, une ville espagnole qui va équiper de cadenas les poubelles des supermarchés, de l'autre une ville de Belgique qui entend forcer les mêmes supermarchés à aider les démunis. Deux villes de notre temps, deux visions de l'action politique diamétralement opposées : l'une qui se couche et accompagne toutes les régressions, l'autre qui se dresse et utilise son pouvoir pour changer les choses, même petitement, même à sa seule échelle locale, l'échelle de l'action politique de la soumission ou du refus.

La mairie indique avoir pris cette décision en collaboration avec les propriétaires de supermarchés, « face au risque pour la santé que peut comporter la consommation d'aliments jetés dans les conteneurs et l'alarme sociale que cela provoque ».


Le plus coûteux pour les collabos du système, c'est encore de parvenir à inventer des explications vaguement convaincantes de leurs petites lâchetés ordinaires. Cadenasser les poubelles, c'est tout sauf une préoccupation de santé publique. Il s'agit de la plus honteuse des soumissions à la logique purement marchande qui préfère laisser crever d'inanition plutôt que d'admettre que 50 % de la nourriture produite à grands frais de pesticides et de maltraitances agricoles ne parvient jamais jusqu'à une bouche humaine. Cadenasser les poubelles, c'est aussi raconter la logique purement génocidaire d'une société où il faut absolument de l'argent pour satisfaire nos besoins les plus élémentaires et où, non seulement, on prive de plus en plus de gens de la possibilité d'acquérir le minimum d'argent indispensable pour juste survivre un jour de plus, mais de surcroît, on fait en sorte que toute manière de survivre en dehors de la marchandise est totalement impossible. Il devient alors absolument impossible de concevoir la réalité et la profondeur de la misère actuelle en ce qu'elle est totalement voulue et assumée par ceux qui la créent et qu'elle est d'autant plus ignoble qu'elle se propage dans des sociétés où le nécessaire comme le superflu est surabondant et majoritairement gaspillé.
Les miséreux ont toujours eu le droit de glaner ce qu'ils ne pouvaient acquérir dans le système marchand. Ils ont toujours eu la possibilité d'occuper les interstices du système, de squatter les biens communs, de satisfaire leurs besoins fondamentaux, même si cela a toujours été de manière précaire et largement insatisfaisante : braconnage dans les campagnes, abris de fortune dans les lieux invisibles, glanage des restes dans les champs, les poubelles, les miettes de la bonne société des inclus. Aujourd'hui, il n'y pratiquement plus d'espace public commun, de terres à squatter, de surplus à glaner. Même la flotte appartient toujours à quelqu'un et fait dorénavant toujours l'objet d'un péage et d'un droit d'accès. Même chier ou dormir n'est plus gratuit : les campagnes sont hérissées de clôtures privatives, les villes s'habillent de mobilier hostile à celui qui cherche juste un peu de repos et même l'accès aux déchets encore consommables de notre société du mépris est devenu pratiquement impossible.

Voilà donc un système où se renchérit chaque jour l'accès aux ressources vitales (eau, nourriture, énergie, abris... etc.), où le travail des gens est toujours plus dévalué, où il y a toujours moins besoin de bras pour faire tourner la machine et il n'est plus possible de survivre en dehors de la matrice.
Où pensez-vous que nous mène réellement cette logique ? Croyez-vous réellement que les gens qui prétendent nous représenter, dans leur grande majorité, œuvrent actuellement à améliorer nos conditions de vie ? Êtes-vous réellement dupes de leurs discours qui nous expliquent que chaque mesure prise sans notre consentement l'est dans une logique de sortie de crise alors que les faits, de plus en plus têtus, nous démontrent précisément le contraire ?

Les gouvernements en place choisissent délibérément la rigueur tout comme ils choisissent délibérément la voie de la paupérisation de masse, et ils le font sous couvert de leur impuissance face aux lois implacables du Marché. Sauf que tout démontre que le Marché ne prend que la place que l'action politique veut bien lui laisser.
Il suffit d'un autre maire, dans une autre ville, pour décider que le supermarché ne sera pas le lieu de la confiscation du droit à vivre de certains, mais celui de la solidarité et de la redistribution, même partielle et encore insuffisante.
Le personnel politique a largement diffusé le récit de son impuissance afin d'en faire une vérité indépassable dont l'objet premier est de dissimuler aux yeux de la foule sa participation active et volontaire à l'entreprise mondiale de déconstruction du social. La récession qui ravage actuellement les classes populaires et menace les classes moyennes des grands pays industrialisés du monde n'est pas la démonstration de l'échec des politiques de rigueur mises en place depuis 2008, mais bien la preuve éclatante que le transfert global des richesses vers une petite part de l'humanité est en train d'entrer dans sa phase efficace.

La grande difficulté des experts politiques et économiques contemporains est bien de construire un discours permettant d'occulter cette réalité afin de convaincre les peuples de la nécessité absolue et inéluctable de poursuivre la refondation actuelle de notre civilisation quand bien même celle-ci repose de manière de plus en plus évidente sur l'éradication malthusienne du gros de leurs effectifs, c'est à dire par une succession de crises alimentaires, sanitaires et environnementales qui devraient fort « naturellement » réguler les populations surnuméraires, entendez par là, celles dont le capitalisme n'a rigoureusement plus besoin pour fonctionner à plein régime.

D'où l'intérêt de ne pas se laisser distraire par des discours trompeurs, des exploits sportifs, des analyses oiseuses ou des informations futiles et de ne pas rater les petites brèves qui en disent tellement plus sur l'état réel de notre monde.
D'où l'intérêt de comparer deux bleds que rien ne relie entre eux, si ce n'est que chacun est diamétralement opposé à l'autre sur le grand échiquier du nouvel ordre mondial émergent.
D'où l'intérêt de se rappeler que l'échelle de l'action politique prioritaire et efficace reste le local et que de petites initiatives peuvent, en frappant les esprits et en éclairant les consciences, déclencher les grands mouvements sociaux dont nous avons terriblement besoin pour stopper la machine qui s'active à nous broyer.

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La crise d?lib?r

Pendant que les forces de la contestation sociale pansent leurs plaies dans leurs quartiers d'été, celles de l'argent ne relâchent pas leurs efforts pour nous enfoncer chaque jour un peu plus dans la merde.

PrimeurDeux petites informations de rien qui se télescopent dans l'indifférence paresseuse des fausses vacances : d'un côté, une ville espagnole qui va équiper de cadenas les poubelles des supermarchés, de l'autre une ville de Belgique qui entend forcer les mêmes supermarchés à aider les démunis. Deux villes de notre temps, deux visions de l'action politique diamétralement opposées : l'une qui se couche et accompagne toutes les régressions, l'autre qui se dresse et utilise son pouvoir pour changer les choses, même petitement, même à sa seule échelle locale, l'échelle de l'action politique de la soumission ou du refus.

La mairie indique avoir pris cette décision en collaboration avec les propriétaires de supermarchés, « face au risque pour la santé que peut comporter la consommation d'aliments jetés dans les conteneurs et l'alarme sociale que cela provoque ».


Le plus coûteux pour les collabos du système, c'est encore de parvenir à inventer des explications vaguement convaincantes de leurs petites lâchetés ordinaires. Cadenasser les poubelles, c'est tout sauf une préoccupation de santé publique. Il s'agit de la plus honteuse des soumissions à la logique purement marchande qui préfère laisser crever d'inanition plutôt que d'admettre que 50 % de la nourriture produite à grands frais de pesticides et de maltraitances agricoles ne parvient jamais jusqu'à une bouche humaine. Cadenasser les poubelles, c'est aussi raconter la logique purement génocidaire d'une société où il faut absolument de l'argent pour satisfaire nos besoins les plus élémentaires et où, non seulement, on prive de plus en plus de gens de la possibilité d'acquérir le minimum d'argent indispensable pour juste survivre un jour de plus, mais de surcroît, on fait en sorte que toute manière de survivre en dehors de la marchandise est totalement impossible. Il devient alors absolument impossible de concevoir la réalité et la profondeur de la misère actuelle en ce qu'elle est totalement voulue et assumée par ceux qui la créent et qu'elle est d'autant plus ignoble qu'elle se propage dans des sociétés où le nécessaire comme le superflu est surabondant et majoritairement gaspillé.
Les miséreux ont toujours eu le droit de glaner ce qu'ils ne pouvaient acquérir dans le système marchand. Ils ont toujours eu la possibilité d'occuper les interstices du système, de squatter les biens communs, de satisfaire leurs besoins fondamentaux, même si cela a toujours été de manière précaire et largement insatisfaisante : braconnage dans les campagnes, abris de fortune dans les lieux invisibles, glanage des restes dans les champs, les poubelles, les miettes de la bonne société des inclus. Aujourd'hui, il n'y pratiquement plus d'espace public commun, de terres à squatter, de surplus à glaner. Même la flotte appartient toujours à quelqu'un et fait dorénavant toujours l'objet d'un péage et d'un droit d'accès. Même chier ou dormir n'est plus gratuit : les campagnes sont hérissées de clôtures privatives, les villes s'habillent de mobilier hostile à celui qui cherche juste un peu de repos et même l'accès aux déchets encore consommables de notre société du mépris est devenu pratiquement impossible.

Voilà donc un système où se renchérit chaque jour l'accès aux ressources vitales (eau, nourriture, énergie, abris... etc.), où le travail des gens est toujours plus dévalué, où il y a toujours moins besoin de bras pour faire tourner la machine et il n'est plus possible de survivre en dehors de la matrice.
Où pensez-vous que nous mène réellement cette logique ? Croyez-vous réellement que les gens qui prétendent nous représenter, dans leur grande majorité, œuvrent actuellement à améliorer nos conditions de vie ? Êtes-vous réellement dupes de leurs discours qui nous expliquent que chaque mesure prise sans notre consentement l'est dans une logique de sortie de crise alors que les faits, de plus en plus têtus, nous démontrent précisément le contraire ?

Les gouvernements en place choisissent délibérément la rigueur tout comme ils choisissent délibérément la voie de la paupérisation de masse, et ils le font sous couvert de leur impuissance face aux lois implacables du Marché. Sauf que tout démontre que le Marché ne prend que la place que l'action politique veut bien lui laisser.
Il suffit d'un autre maire, dans une autre ville, pour décider que le supermarché ne sera pas le lieu de la confiscation du droit à vivre de certains, mais celui de la solidarité et de la redistribution, même partielle et encore insuffisante.
Le personnel politique a largement diffusé le récit de son impuissance afin d'en faire une vérité indépassable dont l'objet premier est de dissimuler aux yeux de la foule sa participation active et volontaire à l'entreprise mondiale de déconstruction du social. La récession qui ravage actuellement les classes populaires et menace les classes moyennes des grands pays industrialisés du monde n'est pas la démonstration de l'échec des politiques de rigueur mises en place depuis 2008, mais bien la preuve éclatante que le transfert global des richesses vers une petite part de l'humanité est en train d'entrer dans sa phase efficace.

La grande difficulté des experts politiques et économiques contemporains est bien de construire un discours permettant d'occulter cette réalité afin de convaincre les peuples de la nécessité absolue et inéluctable de poursuivre la refondation actuelle de notre civilisation quand bien même celle-ci repose de manière de plus en plus évidente sur l'éradication malthusienne du gros de leurs effectifs, c'est à dire par une succession de crises alimentaires, sanitaires et environnementales qui devraient fort « naturellement » réguler les populations surnuméraires, entendez par là, celles dont le capitalisme n'a rigoureusement plus besoin pour fonctionner à plein régime.

D'où l'intérêt de ne pas se laisser distraire par des discours trompeurs, des exploits sportifs, des analyses oiseuses ou des informations futiles et de ne pas rater les petites brèves qui en disent tellement plus sur l'état réel de notre monde.
D'où l'intérêt de comparer deux bleds que rien ne relie entre eux, si ce n'est que chacun est diamétralement opposé à l'autre sur le grand échiquier du nouvel ordre mondial émergent.
D'où l'intérêt de se rappeler que l'échelle de l'action politique prioritaire et efficace reste le local et que de petites initiatives peuvent, en frappant les esprits et en éclairant les consciences, déclencher les grands mouvements sociaux dont nous avons terriblement besoin pour stopper la machine qui s'active à nous broyer.

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La crise d?lib?r

Pendant que les forces de la contestation sociale pansent leurs plaies dans leurs quartiers d'été, celles de l'argent ne relâchent pas leurs efforts pour nous enfoncer chaque jour un peu plus dans la merde.

PrimeurDeux petites informations de rien qui se télescopent dans l'indifférence paresseuse des fausses vacances : d'un côté, une ville espagnole qui va équiper de cadenas les poubelles des supermarchés, de l'autre une ville de Belgique qui entend forcer les mêmes supermarchés à aider les démunis. Deux villes de notre temps, deux visions de l'action politique diamétralement opposées : l'une qui se couche et accompagne toutes les régressions, l'autre qui se dresse et utilise son pouvoir pour changer les choses, même petitement, même à sa seule échelle locale, l'échelle de l'action politique de la soumission ou du refus.

La mairie indique avoir pris cette décision en collaboration avec les propriétaires de supermarchés, « face au risque pour la santé que peut comporter la consommation d'aliments jetés dans les conteneurs et l'alarme sociale que cela provoque ».


Le plus coûteux pour les collabos du système, c'est encore de parvenir à inventer des explications vaguement convaincantes de leurs petites lâchetés ordinaires. Cadenasser les poubelles, c'est tout sauf une préoccupation de santé publique. Il s'agit de la plus honteuse des soumissions à la logique purement marchande qui préfère laisser crever d'inanition plutôt que d'admettre que 50 % de la nourriture produite à grands frais de pesticides et de maltraitances agricoles ne parvient jamais jusqu'à une bouche humaine. Cadenasser les poubelles, c'est aussi raconter la logique purement génocidaire d'une société où il faut absolument de l'argent pour satisfaire nos besoins les plus élémentaires et où, non seulement, on prive de plus en plus de gens de la possibilité d'acquérir le minimum d'argent indispensable pour juste survivre un jour de plus, mais de surcroît, on fait en sorte que toute manière de survivre en dehors de la marchandise est totalement impossible. Il devient alors absolument impossible de concevoir la réalité et la profondeur de la misère actuelle en ce qu'elle est totalement voulue et assumée par ceux qui la créent et qu'elle est d'autant plus ignoble qu'elle se propage dans des sociétés où le nécessaire comme le superflu est surabondant et majoritairement gaspillé.
Les miséreux ont toujours eu le droit de glaner ce qu'ils ne pouvaient acquérir dans le système marchand. Ils ont toujours eu la possibilité d'occuper les interstices du système, de squatter les biens communs, de satisfaire leurs besoins fondamentaux, même si cela a toujours été de manière précaire et largement insatisfaisante : braconnage dans les campagnes, abris de fortune dans les lieux invisibles, glanage des restes dans les champs, les poubelles, les miettes de la bonne société des inclus. Aujourd'hui, il n'y pratiquement plus d'espace public commun, de terres à squatter, de surplus à glaner. Même la flotte appartient toujours à quelqu'un et fait dorénavant toujours l'objet d'un péage et d'un droit d'accès. Même chier ou dormir n'est plus gratuit : les campagnes sont hérissées de clôtures privatives, les villes s'habillent de mobilier hostile à celui qui cherche juste un peu de repos et même l'accès aux déchets encore consommables de notre société du mépris est devenu pratiquement impossible.

Voilà donc un système où se renchérit chaque jour l'accès aux ressources vitales (eau, nourriture, énergie, abris... etc.), où le travail des gens est toujours plus dévalué, où il y a toujours moins besoin de bras pour faire tourner la machine et il n'est plus possible de survivre en dehors de la matrice.
Où pensez-vous que nous mène réellement cette logique ? Croyez-vous réellement que les gens qui prétendent nous représenter, dans leur grande majorité, œuvrent actuellement à améliorer nos conditions de vie ? Êtes-vous réellement dupes de leurs discours qui nous expliquent que chaque mesure prise sans notre consentement l'est dans une logique de sortie de crise alors que les faits, de plus en plus têtus, nous démontrent précisément le contraire ?

Les gouvernements en place choisissent délibérément la rigueur tout comme ils choisissent délibérément la voie de la paupérisation de masse, et ils le font sous couvert de leur impuissance face aux lois implacables du Marché. Sauf que tout démontre que le Marché ne prend que la place que l'action politique veut bien lui laisser.
Il suffit d'un autre maire, dans une autre ville, pour décider que le supermarché ne sera pas le lieu de la confiscation du droit à vivre de certains, mais celui de la solidarité et de la redistribution, même partielle et encore insuffisante.
Le personnel politique a largement diffusé le récit de son impuissance afin d'en faire une vérité indépassable dont l'objet premier est de dissimuler aux yeux de la foule sa participation active et volontaire à l'entreprise mondiale de déconstruction du social. La récession qui ravage actuellement les classes populaires et menace les classes moyennes des grands pays industrialisés du monde n'est pas la démonstration de l'échec des politiques de rigueur mises en place depuis 2008, mais bien la preuve éclatante que le transfert global des richesses vers une petite part de l'humanité est en train d'entrer dans sa phase efficace.

La grande difficulté des experts politiques et économiques contemporains est bien de construire un discours permettant d'occulter cette réalité afin de convaincre les peuples de la nécessité absolue et inéluctable de poursuivre la refondation actuelle de notre civilisation quand bien même celle-ci repose de manière de plus en plus évidente sur l'éradication malthusienne du gros de leurs effectifs, c'est à dire par une succession de crises alimentaires, sanitaires et environnementales qui devraient fort « naturellement » réguler les populations surnuméraires, entendez par là, celles dont le capitalisme n'a rigoureusement plus besoin pour fonctionner à plein régime.

D'où l'intérêt de ne pas se laisser distraire par des discours trompeurs, des exploits sportifs, des analyses oiseuses ou des informations futiles et de ne pas rater les petites brèves qui en disent tellement plus sur l'état réel de notre monde.
D'où l'intérêt de comparer deux bleds que rien ne relie entre eux, si ce n'est que chacun est diamétralement opposé à l'autre sur le grand échiquier du nouvel ordre mondial émergent.
D'où l'intérêt de se rappeler que l'échelle de l'action politique prioritaire et efficace reste le local et que de petites initiatives peuvent, en frappant les esprits et en éclairant les consciences, déclencher les grands mouvements sociaux dont nous avons terriblement besoin pour stopper la machine qui s'active à nous broyer.

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Panne d’horizon

Panne d'horizon

Le ciel marbré de nuages tendres, la terre qui s'agrippe dans la pente et l'humus odorant qui colle à nos pas dans l'impressionnante cathédrale végétale des bois : nous progressons lentement dans un film de Miyazaki et à chaque instant, je guette du coin de l'œil l'apparition furtive d'un sylvain ou d'un esprit de la forêt. Le sentiment de quiétude est total, puissant et comme chaque fois que j'arpente la montagne, je me sens vivre pleinement.

J'ai bien tenté d'entraîner des gens que j'apprécie dans ma foulée, mais la plupart d'entre eux sont restés prisonniers de la plaine et de ses festivités factices et mercantiles.
En haut, en bas. Il faut aussi des lieux qui facilitent les échanges, des temporalités qui laissent le temps aux liens de se créer et de se renforcer, comme des évidences.
Je me rends compte de l'étonnante simplicité de la dichotomie humaine. Ce ne sont pas que nos corps qui s'élèvent dans les raidillons, c'est toute notre humanité qui en sort grandie.

Ils sont comme un quatuor de poussins tombés du nid, étrangement décalés dans la magnificence du décor de géants. Je leur demande de loin s'ils veulent de l'aide, ils se rétractent à l'intérieur de leurs t-shirts comme l'escargot devant le court-bouillon. Non, non, ça va, ils ne font que passer. Ils font front, ne se dérident pas et poursuivent leur route d'un pas pressé et quelque peu anxieux, comme s'ils avaient senti peser une menace dans mon interpellation. Ils n'ont ni sacs, ni chaussures de marche. Je comprends alors qu'ils ne font vraiment que passer, qu'ils ne sont même pas là, qu'ils ont dû pousser leur voiture climatisée le plus loin possible sur le chemin forestier pour se payer un échantillon de montagne, tout comme ils se nourrissent au Drive In. Consommateurs et donc pas participants. Inquiets, méfiants.
Ils ne font que passer.
Tout le temps.

Plus haut, on s'est perdu. Petit défaut de balisage. Alors on s'est rapproché d'un autre groupe qui étire sa sieste plus loin.
Mais non, on est trop bas. Il faut passer la crête de caillasse, plus haut, vers les herbages où paissent les chevaux de montagne.
Tous s'empressent de nous conseiller, de raconter le circuit. L'un d'entre eux farfouille dans son sac pour nous dégoter le topo à jour de la randonnée. Je sais que si nous étions arrivés plus tôt, on aurait probablement mangé ensemble et mis en commun nos provisions. On leur laisse un peu d'avance pour ne pas s'imposer, mais on se retrouvera plus bas, à chaque pause et on finira immanquablement par arriver aux voitures tous ensemble, commentant les passages un peu difficiles, impatients d'ôter les groles de montagne, de partager trois biscuits, de nous affaler dans les fauteuils des bagnoles. J'aime cette convivialité franche, simple et improvisée. Il ne s'agit là que de rencontres fortuites, de bons moments partagés, de salves d'anecdotes. Je ne pense pas être redescendue une seule fois de la montagne sans avoir eu le droit à l'histoire éternelle de la pire randonnée, de la grimpe de la mort ou de l'orage le plus terrifiant de tous les temps.
Cela nourrit mon humanité.

Ensuite, il me faut redescendre sur terre, rejoindre la vallée des ombres, revenir au bled et retourner jouter dans les allées étriquées de la marchandisation, affronter cette sorte de colère sourde qui ponctue le quotidien de tant de gens, lutter contre l'âpreté méfiante des rapports humains en milieu civilisé où chacun soupçonne tous les autres d'en vouloir à sa bourse, à ses biens, à ses miettes de confort et de bonheur factice, et le plus souvent, à juste raison.
  • Et encore, jusqu'ici tout va bien. On ne manque de rien, nous ne sommes pas en guerre. Imagine seulement s'il n'y avait plus assez à bouffer pour tout le monde.

Non, là, je n'imagine rien, je ne veux même pas y penser.
Les jours succèdent aux mois et nous avons de plus en plus des mentalités d'assiégés. On ressent ce lent délitement des rapports humains, des structures sociales, mais non, pour l'instant, malgré tout, ça va encore. Et en même temps, rien ne va plus, les jeux sont faits. La frénésie de la jouissance immédiate et sans conscience de tout s'exacerbe chaque jour un peu plus, creuse les frustrations et crispe les corps et les visages. Tout n'est plus que tension, mépris et confrontation larvée.

L'autre jour, je laisse ma place dans la file d'attente. Parce que je ne suis pas à la minute près, parce que c'était logique. Le gars a eu la tête d'une bête traquée, il craignait le piège, l'embuscade.
J'ai dû me justifier. Habituellement, je récolte un sourire surpris plutôt qu'une grimace anxieuse.
Il était empêtré avec ses trois conneries au creux du bras, il se demandait ce que je lui voulais, ce que ce geste inattendu pouvait cacher. Je ne pense pas pourtant être de nature à nourrir l'inquiétude autour de moi.
Je pense qu'il avait juste oublié jusqu'à l'existence de la plus élémentaire courtoisie, celle qui nous fait faire des tas de petits gestes inutiles, qui nous pousse à cultiver la bienveillance, juste pour huiler un peu la mécanique subtile des rapports humains.


Album photo de la randonnée

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Le ciel marbré de nuages tendres, la terre qui s'agrippe dans la pente et l'humus odorant qui colle à nos pas dans l'impressionnante cathédrale végétale des bois : nous progressons lentement dans un film de Miyazaki et à chaque instant, je guette du coin de l'œil l'apparition furtive d'un sylvain ou d'un esprit de la forêt. Le sentiment de quiétude est total, puissant et comme chaque fois que j'arpente la montagne, je me sens vivre pleinement.

J'ai bien tenté d'entraîner des gens que j'apprécie dans ma foulée, mais la plupart d'entre eux sont restés prisonniers de la plaine et de ses festivités factices et mercantiles.
En haut, en bas. Il faut aussi des lieux qui facilitent les échanges, des temporalités qui laissent le temps aux liens de se créer et de se renforcer, comme des évidences.
Je me rends compte de l'étonnante simplicité de la dichotomie humaine. Ce ne sont pas que nos corps qui s'élèvent dans les raidillons, c'est toute notre humanité qui en sort grandie.

Ils sont comme un quatuor de poussins tombés du nid, étrangement décalés dans la magnificence du décor de géants. Je leur demande de loin s'ils veulent de l'aide, ils se rétractent à l'intérieur de leurs t-shirts comme l'escargot devant le court-bouillon. Non, non, ça va, ils ne font que passer. Ils font front, ne se dérident pas et poursuivent leur route d'un pas pressé et quelque peu anxieux, comme s'ils avaient senti peser une menace dans mon interpellation. Ils n'ont ni sacs, ni chaussures de marche. Je comprends alors qu'ils ne font vraiment que passer, qu'ils ne sont même pas là, qu'ils ont dû pousser leur voiture climatisée le plus loin possible sur le chemin forestier pour se payer un échantillon de montagne, tout comme ils se nourrissent au Drive In. Consommateurs et donc pas participants. Inquiets, méfiants.
Ils ne font que passer.
Tout le temps.

Plus haut, on s'est perdu. Petit défaut de balisage. Alors on s'est rapproché d'un autre groupe qui étire sa sieste plus loin.
Mais non, on est trop bas. Il faut passer la crête de caillasse, plus haut, vers les herbages où paissent les chevaux de montagne.
Tous s'empressent de nous conseiller, de raconter le circuit. L'un d'entre eux farfouille dans son sac pour nous dégoter le topo à jour de la randonnée. Je sais que si nous étions arrivés plus tôt, on aurait probablement mangé ensemble et mis en commun nos provisions. On leur laisse un peu d'avance pour ne pas s'imposer, mais on se retrouvera plus bas, à chaque pause et on finira immanquablement par arriver aux voitures tous ensemble, commentant les passages un peu difficiles, impatients d'ôter les groles de montagne, de partager trois biscuits, de nous affaler dans les fauteuils des bagnoles. J'aime cette convivialité franche, simple et improvisée. Il ne s'agit là que de rencontres fortuites, de bons moments partagés, de salves d'anecdotes. Je ne pense pas être redescendue une seule fois de la montagne sans avoir eu le droit à l'histoire éternelle de la pire randonnée, de la grimpe de la mort ou de l'orage le plus terrifiant de tous les temps.
Cela nourrit mon humanité.

Ensuite, il me faut redescendre sur terre, rejoindre la vallée des ombres, revenir au bled et retourner jouter dans les allées étriquées de la marchandisation, affronter cette sorte de colère sourde qui ponctue le quotidien de tant de gens, lutter contre l'âpreté méfiante des rapports humains en milieu civilisé où chacun soupçonne tous les autres d'en vouloir à sa bourse, à ses biens, à ses miettes de confort et de bonheur factice, et le plus souvent, à juste raison.
  • Et encore, jusqu'ici tout va bien. On ne manque de rien, nous ne sommes pas en guerre. Imagine seulement s'il n'y avait plus assez à bouffer pour tout le monde.

Non, là, je n'imagine rien, je ne veux même pas y penser.
Les jours succèdent aux mois et nous avons de plus en plus des mentalités d'assiégés. On ressent ce lent délitement des rapports humains, des structures sociales, mais non, pour l'instant, malgré tout, ça va encore. Et en même temps, rien ne va plus, les jeux sont faits. La frénésie de la jouissance immédiate et sans conscience de tout s'exacerbe chaque jour un peu plus, creuse les frustrations et crispe les corps et les visages. Tout n'est plus que tension, mépris et confrontation larvée.

L'autre jour, je laisse ma place dans la file d'attente. Parce que je ne suis pas à la minute près, parce que c'était logique. Le gars a eu la tête d'une bête traquée, il craignait le piège, l'embuscade.
J'ai dû me justifier. Habituellement, je récolte un sourire surpris plutôt qu'une grimace anxieuse.
Il était empêtré avec ses trois conneries au creux du bras, il se demandait ce que je lui voulais, ce que ce geste inattendu pouvait cacher. Je ne pense pas pourtant être de nature à nourrir l'inquiétude autour de moi.
Je pense qu'il avait juste oublié jusqu'à l'existence de la plus élémentaire courtoisie, celle qui nous fait faire des tas de petits gestes inutiles, qui nous pousse à cultiver la bienveillance, juste pour huiler un peu la mécanique subtile des rapports humains.


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