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Tag Archives: La Nuit

Les nouveaux gendarmes du Moyen-Orient

Contre l?Iran Washington ne compte nullement sur Tsahal et recrute pr?sentement une Sainte Alliance comprenant la Turquie, l?Arabie, le Qatar et quelques autres pays musulmans pour harceler l??tat persan.

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Espagne : la rage des expuls?s contre le terrorisme financier des banques

Pendant des mois, des centaines, des milliers de personnes se sont mobilis?s contre les expulsions tout en d?non?ant le r?le des banques. Mais une violente col?re a explos? durant la nuit ? Barakaldo. Samedi matin (10 novembre, NDLR), des dizaines de succursales bancaires dans la zone industrielle de la ville ...

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La fin d’Israel est-elle programm?e ?

  La lecture du rapport du CFR (Council on Foreign Relation), que nous avons?publi? sur Mecanopolis la nuit derni?re?? et qui indique que l?acquisition par l?Iran de l?arme nucl?aire aura pour effet de rendre le Proche-Orient plus stable ? aura surpris plus d?un de los lecteurs. Pourtant, ce document confirme ...

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Sauver le Qu?bec? C’est art?sien…

      La privatisation des services de l?eau, notamment en Gr?ce et au Portugal, est l?une des conditions impos?es dans le cadre des plans de sauvetage. Cette privatisation est vivement encourag?e par la Commission europ?enne. Ce qu?elle reconnait explicitement dans un?courrier fin septembre?adress? ? une large coalition de mouvements ...

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Les nazis du XXIe si?cle

Auteur 😕Laurie Penny / Traduc Caroline Lee?-?Source 😕http://www.presseurop.eu/fr/ Sur la cabine t?l?phonique : « Minist?re de la Protection des citoyens » Yannis Iannou Alors que Londres accueille les Jeux paralympiques, ? Ath?nes le parti d’extr?me-droite Aube Dor?e se r?pand en incitations ? la haine contre les personnes handicap?es et les homosexuels, apr?s ...

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De si gentils chiens

On croit toujours avoir le temps.
Et puis, non.

L'ennemi du cyclisteJe pensais qu'en pédalant vite, sans ménager mes efforts, je pourrais boucler la petite balade en moins d'une heure et rentrer avant la nuit. Mais à l'approche de la mi-août, la nuit tombe parfois comme un couperet et je me suis rapidement rendu compte qu'il me fallait rebrousser chemin. J'étais un peu frustrée, déjà que dans cet étrange été, je passe mon temps à me rendre compte que je n'ai le temps de rien. Des jours que je n'avais pas bougé ma graisse pour des raisons aussi oiseuses les unes que les autres et de nouveau, la nécessité impérieuse de remettre encore au lendemain.

Quand je le vois débouler à l'autre bout de la route, là aussi, je me dis qu'en pédalant fort et dur, je devrais avoir le temps de tourner vers chez moi avant qu'il ne me rattrape, mais le chien est lancé comme une fusée et il m'a dans le collimateur depuis assez longtemps pour ne pas laisser passer son tour. Je ne suis même pas à moitié chemin de mon objectif qu'il est déjà sur moi, babines retroussées, poil hérissé dans une belle démonstration de domination. Je suis en train de freiner sec pour ne pas prendre le risque d'être déséquilibrée en pleine course, mais là aussi, je suis trop courte, je n'ai pas le temps de m'arrêter qu'il a déjà fait volte-face et que sa gueule se referme sans hésiter sur mon mollet droit.

C'est ça, la vie du cycliste. C'est bien plus que de souffler comme un bœuf dans les montées, au bord de l'apoplexie, bien plus que de se déboîter le coccyx à force de cahoter sur des routes défoncées par des années de négligences bitumesques et agricoles, bien plus que cet équilibre précaire que l'on peine à tenir dans les virages à gravillons. C'est se méfier des automobilistes qui nous dépassent en trombe en nous rasant de si près qu'on sent le souffle du rétroviseur à hauteur du coude, des camions qui nous aspirent sous leurs essieux, des portières qui s'ouvrent devant nous comme des boucliers de CRS en furie, des chevreuils qui bondissent des haies vives à portée de crachat de notre épaule droite et surtout des cons de clébards qui se jettent dans nos rayons, jaillissant de nulle part comme si nous étions une meute de chats à nous tout seuls.

Le chien, c'est l'ennemi du cycliste.
Il y a quelque chose dans les couinements de la petite reine, dans la danse des rayons ou dans le chuintement des pneus sur l'asphalte qui les rend positivement fous. Ce qui, la plupart du temps, n'est pas si grave, le chien se contentant de beugler comme un perdu derrière le grillage d'enceinte de son territoire. Il m'arrive régulièrement de passer devant une haie fulminante où le roquet s'épuise en aboiements hystériques en lui balançant un grand sourire carnassier et un sonore et joyeux dans ton cul, le chien ou fuck off, ass hole quand je connais la nationalité des maîtres, parce que je le dis bien haut : il n'y a pas de mal à se faire du bien !

Mais il arrive aussi toutes les autres fois — et putain, qu'elles sont nombreuses ! — où le clebs considère la route comme sa propriété personnelle et se jette dans ma roue sans autre forme de procès. Dans le chien divagant, il y a un peu de tout : le déconneur qui jaillit de sa planque à la dernière seconde à hauteur de pédalier, histoire de voir si vous êtes un gros émotif, le coureur de fond qui vous flanque d'un bout à l'autre de ce qu'il pense être son territoire, le vicieux qui arrive par derrière en silence et tente de vous serrer dans le fossé en hurlant une fois arrivé à votre hauteur, le crétin, rarement gros, mais qui bondit n'importe comment, au risque de se prendre dans les rayons et de vous faire dessiner un beau soleil au-dessus du guidon et le gros connard de classe internationale pour qui le cycliste est une proie à immobiliser et à bouffer. Tous ces clébards ont cependant un gros point commun : un maître qui n'en a rien à secouer des autres et qui ne prend donc jamais la peine de fermer son portail ou d'attacher convenablement son bestiau.

Bien sûr mon mordeur est de cette ultime catégorie, mais j'ai le gros défaut d'être toujours d'une naïveté presque écœurante quant à la réalité de la nature humaine.

J'ai pratiquement sauté de mon vélo et la surprise et la peur saturent mon organisme d'adrénaline pure. Je gueule sur le chien pour le faire reculer. C'est une stratégie discutable, mais qui a toujours marché jusqu'ici. J'ai fait reculer un Épagneul un peu con et un autre Beauceron vindicatif par cette méthode jusqu'à présent. Et surtout, j'ai déjà eu le dessus sur mon assaillant une paire de fois de cette manière. Parce que hélas, nous sommes de vieilles connaissances, mais qu'il se trouve que je n'ai pas le choix : pour rentrer chez moi, je DOIS passer par là.

Mais il ne recule pas ou si peu. Peut-être 20 mètres. L'effet de surprise a été des plus brefs pour lui aussi et il reprend du terrain, hargneux. Il commence à tourner autour de moi, à m'encercler, comme s'il avait choisi de renouveler l'attaque et d'affirmer une bonne fois pour toutes sa suprématie canine

Surtout, ne jamais fuir. Ne jamais montrer son dos. Ne jamais devenir une proie et laisser le chien penser qu'il a le dessus. Gueuler permet d'évacuer la peur, la terrible peur que ces prédateurs hument à pleine truffe et dont le fumet les excite au plus haut point. Ne rien lâcher, jamais. Rester l'espèce dominante, la femelle alpha. Parler leur langage, celui de la meute et du territoire. Gueuler a l'autre avantage de faire apparaître le maître. Le raffut attire immanquablement le maître. D'ailleurs le voilà qui arrive. Mais au lieu d'engueuler son chien, c'est à moi qu'il s'en prend :
  • Je t'ai vu, tu lui as filé des coups de pied.
  • Ton connard de chien vient de me mordre, alors arrête tes conneries !
  • Tu lui as foutu des coups de pied !
  • Tu me crois assez stupide pour jeter mon 35 dans la gueule d'un clébard de 25 kg ? De toute manière, ce n'est pas la première fois que je te le dis : ton con de chien n'a rien à faire sur la route.

C'est une autre constante : selon son maître, le chien a toujours raison et le cycliste a tort. Ce doit être une loi universelle du genre. Je me souviens d'une fois où j'avais été coincée par un molosse très hargneux et très gros. À mes cris, une femme avait fini par arriver, assez débonnaire vu les hurlements hystériques de sa bête.
  • Il aboie beaucoup, mais c'est un très gentil chien.
Et mes yeux de s'arrondir comme des soucoupes face à l'énormité de cette déclaration, alors même que le brave toutou avait entrepris de sauvagement dévorer la roue arrière de mon vélo que je tenais à grand-peine sous cet assaut furieux.

J'ai appris ce soir-là que les urgences sont remplies de gens qui se sont fait bouffer par de si gentils chiens.

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Un grand merci à Patrick Mignard pour m'avoir envoyé ce dessin pour me dérider :


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De si gentils chiens

On croit toujours avoir le temps.
Et puis, non.

L'ennemi du cyclisteJe pensais qu'en pédalant vite, sans ménager mes efforts, je pourrais boucler la petite balade en moins d'une heure et rentrer avant la nuit. Mais à l'approche de la mi-août, la nuit tombe parfois comme un couperet et je me suis rapidement rendu compte qu'il me fallait rebrousser chemin. J'étais un peu frustrée, déjà que dans cet étrange été, je passe mon temps à me rendre compte que je n'ai le temps de rien. Des jours que je n'avais pas bougé ma graisse pour des raisons aussi oiseuses les unes que les autres et de nouveau, la nécessité impérieuse de remettre encore au lendemain.

Quand je le vois débouler à l'autre bout de la route, là aussi, je me dis qu'en pédalant fort et dur, je devrais avoir le temps de tourner vers chez moi avant qu'il ne me rattrape, mais le chien est lancé comme une fusée et il m'a dans le collimateur depuis assez longtemps pour ne pas laisser passer son tour. Je ne suis même pas à moitié chemin de mon objectif qu'il est déjà sur moi, babines retroussées, poil hérissé dans une belle démonstration de domination. Je suis en train de freiner sec pour ne pas prendre le risque d'être déséquilibrée en pleine course, mais là aussi, je suis trop courte, je n'ai pas le temps de m'arrêter qu'il a déjà fait volte-face et que sa gueule se referme sans hésiter sur mon mollet droit.

C'est ça, la vie du cycliste. C'est bien plus que de souffler comme un bœuf dans les montées, au bord de l'apoplexie, bien plus que de se déboîter le coccyx à force de cahoter sur des routes défoncées par des années de négligences bitumesques et agricoles, bien plus que cet équilibre précaire que l'on peine à tenir dans les virages à gravillons. C'est se méfier des automobilistes qui nous dépassent en trombe en nous rasant de si près qu'on sent le souffle du rétroviseur à hauteur du coude, des camions qui nous aspirent sous leurs essieux, des portières qui s'ouvrent devant nous comme des boucliers de CRS en furie, des chevreuils qui bondissent des haies vives à portée de crachat de notre épaule droite et surtout des cons de clébards qui se jettent dans nos rayons, jaillissant de nulle part comme si nous étions une meute de chats à nous tout seuls.

Le chien, c'est l'ennemi du cycliste.
Il y a quelque chose dans les couinements de la petite reine, dans la danse des rayons ou dans le chuintement des pneus sur l'asphalte qui les rend positivement fous. Ce qui, la plupart du temps, n'est pas si grave, le chien se contentant de beugler comme un perdu derrière le grillage d'enceinte de son territoire. Il m'arrive régulièrement de passer devant une haie fulminante où le roquet s'épuise en aboiements hystériques en lui balançant un grand sourire carnassier et un sonore et joyeux dans ton cul, le chien ou fuck off, ass hole quand je connais la nationalité des maîtres, parce que je le dis bien haut : il n'y a pas de mal à se faire du bien !

Mais il arrive aussi toutes les autres fois — et putain, qu'elles sont nombreuses ! — où le clebs considère la route comme sa propriété personnelle et se jette dans ma roue sans autre forme de procès. Dans le chien divagant, il y a un peu de tout : le déconneur qui jaillit de sa planque à la dernière seconde à hauteur de pédalier, histoire de voir si vous êtes un gros émotif, le coureur de fond qui vous flanque d'un bout à l'autre de ce qu'il pense être son territoire, le vicieux qui arrive par derrière en silence et tente de vous serrer dans le fossé en hurlant une fois arrivé à votre hauteur, le crétin, rarement gros, mais qui bondit n'importe comment, au risque de se prendre dans les rayons et de vous faire dessiner un beau soleil au-dessus du guidon et le gros connard de classe internationale pour qui le cycliste est une proie à immobiliser et à bouffer. Tous ces clébards ont cependant un gros point commun : un maître qui n'en a rien à secouer des autres et qui ne prend donc jamais la peine de fermer son portail ou d'attacher convenablement son bestiau.

Bien sûr mon mordeur est de cette ultime catégorie, mais j'ai le gros défaut d'être toujours d'une naïveté presque écœurante quant à la réalité de la nature humaine.

J'ai pratiquement sauté de mon vélo et la surprise et la peur saturent mon organisme d'adrénaline pure. Je gueule sur le chien pour le faire reculer. C'est une stratégie discutable, mais qui a toujours marché jusqu'ici. J'ai fait reculer un Épagneul un peu con et un autre Beauceron vindicatif par cette méthode jusqu'à présent. Et surtout, j'ai déjà eu le dessus sur mon assaillant une paire de fois de cette manière. Parce que hélas, nous sommes de vieilles connaissances, mais qu'il se trouve que je n'ai pas le choix : pour rentrer chez moi, je DOIS passer par là.

Mais il ne recule pas ou si peu. Peut-être 20 mètres. L'effet de surprise a été des plus brefs pour lui aussi et il reprend du terrain, hargneux. Il commence à tourner autour de moi, à m'encercler, comme s'il avait choisi de renouveler l'attaque et d'affirmer une bonne fois pour toutes sa suprématie canine

Surtout, ne jamais fuir. Ne jamais montrer son dos. Ne jamais devenir une proie et laisser le chien penser qu'il a le dessus. Gueuler permet d'évacuer la peur, la terrible peur que ces prédateurs hument à pleine truffe et dont le fumet les excite au plus haut point. Ne rien lâcher, jamais. Rester l'espèce dominante, la femelle alpha. Parler leur langage, celui de la meute et du territoire. Gueuler a l'autre avantage de faire apparaître le maître. Le raffut attire immanquablement le maître. D'ailleurs le voilà qui arrive. Mais au lieu d'engueuler son chien, c'est à moi qu'il s'en prend :
  • Je t'ai vu, tu lui as filé des coups de pied.
  • Ton connard de chien vient de me mordre, alors arrête tes conneries !
  • Tu lui as foutu des coups de pied !
  • Tu me crois assez stupide pour jeter mon 35 dans la gueule d'un clébard de 25 kg ? De toute manière, ce n'est pas la première fois que je te le dis : ton con de chien n'a rien à faire sur la route.

C'est une autre constante : selon son maître, le chien a toujours raison et le cycliste a tort. Ce doit être une loi universelle du genre. Je me souviens d'une fois où j'avais été coincée par un molosse très hargneux et très gros. À mes cris, une femme avait fini par arriver, assez débonnaire vu les hurlements hystériques de sa bête.
  • Il aboie beaucoup, mais c'est un très gentil chien.
Et mes yeux de s'arrondir comme des soucoupes face à l'énormité de cette déclaration, alors même que le brave toutou avait entrepris de sauvagement dévorer la roue arrière de mon vélo que je tenais à grand-peine sous cet assaut furieux.

J'ai appris ce soir-là que les urgences sont remplies de gens qui se sont fait bouffer par de si gentils chiens.

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Un grand merci à Patrick Mignard pour m'avoir envoyé ce dessin pour me dérider :


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Les risques du m?tier

Les grandes guerres impérialistes avaient débité de la gueule cassée à la tonne, la grande guerre du capitalisme dégueule ses corps brisés sans même s'en soucier.

ForgeronElle s'extrait de la voiture à grand-peine, à la fois raide et voûtée, et avance vers moi en traînant la patte. Je la sens engoncée dans son corset de douleur et cela fait déjà deux mois que ça dure. Ça doit lui faire mal à gueuler, sinon, elle aurait à cœur de faire comme si de rien n'était. C'est que c'est une dure à cuire, la Jeannette, assez rugueuse et pourtant immensément généreuse quand elle décide enfin d'accorder sa confiance.
C'est sa force de travail qui a forcé mon admiration au départ. Été comme hiver, il faut vraiment un temps de chacal pour l'empêcher d'aller trimer aux vignes. C'est physique les vignes, mais bizarrement, par ici, c'est de plus en plus un boulot de femmes. Donc elle se fait cramer la couenne ou geler les orteils par tous les temps. Et vas-y que je te rabats les flèches, et que je te tire les sarments et que je te taille les grappes ! Déjà l'année dernière, elle avait été arrêtée, puis opérée. Le canal carpien. Ou plutôt on devrait dire les canaux carpiens, mais ça sonne moche. C'est qu'en plus des vignes, il y a les canards. Toujours besoin de bras, les canards. Et ça tombe bien, c'est la nuit. La nuit, elle cueille les palmipèdes dans leur sommeil pour les transferts à l'abattoir. Avant l'aube, c'est pour le gavage. Hop, elle choppe le bestiau, le colle sous son coude, bien serré, paf, elle le gave et elle passe au suivant. C'est bien parce que ça lui permet d'être à la maison pour réveiller les gosses et les emmener à l'école. Cela dit, à force de tirer sur les bras, ça a tendance à coincer. Luxation à l'épaule. Tendinites à répétition aux coudes. Plus les canaux carpiens. Je m'en souviens bien de cette période, elle ne pouvait même plus s'habiller seule. Pour pisser, il lui avait fallu se tortiller pendant des plombes pour réussir à virer la culotte.

Quand le coup des canaux carpiens a passé, je me suis dit qu'elle allait enfin aller mieux. Mais ça n'a pas duré. Là, c'est le dos qui l'a lâchée. Faut dire que lui aussi, il prend cher, et depuis longtemps. Parce qu'en plus de la vigne le jour et les canards la nuit, elle se fait des extra le WE. Je crois qu'elle fait le service au circuit automobile. Pour compléter. Elles sont pas mal à compléter, par ici. Forcément, ça force le respect, tout ça. Ça lui fait aussi des journées bien remplies. En tout cas plus que son porte-feuille. Je me demande si elle continue les ménages. Une heure par ci, une autre par là.
Elle ne se plaint pas. Elle a son caractère. Sa fierté. Un jour, je lui ai dit qu'elle m'épatait. Mais je crois qu'elle a pensé que je me payais sa fiole.
L'autre jour, j'ai croisé son ex. On a parlé de son dos, de ses douleurs à répétition, du fait qu'elle ne peut plus arquer. Que je crois sincèrement que c'est quelqu'un de solide qui est juste en train de se tuer à la tâche. Que son corps la lâche, irrémédiablement. Qu'il lui faudrait un autre boulot, d'urgence.
  • Mais qu'est-ce que tu veux ? Par ici, sans avoir bossé assez à l'école, y a pas vraiment le choix.
Alors ça traîne. On lui a filé des antidouleurs, un peu de kiné. Rien n'y fait : elle se traîne comme une petite vieille et ça la rend furieuse. Je comprends. Moi aussi, ça me rendrait furieuse.
Ah oui, j'oubliais : elle est plus jeune que moi.

  • Vous direz ce que vous voudrez, c'est une hernie discale, j'en suis sûre !
Elle sait de quoi elle parle, Isabelle. Quelques années de caisse, avec la nouvelle flexibilité. Officiellement, elle est caissière. En vrai, elle fait tout : réception des camions, conduire le transpalette, décharger les cartons, la mise en rayon, nettoyer le magasin, trier et virer les invendus. Et la caisse aussi. 3000 articles de l'heure. Plus l'encaissement et tout. Faites vos comptes : si elle était payée à la tonne déplacée, elle serait millionnaire. En euros. Au lieu de cela, un beau matin, elle n'a pas pu sortir de son lit. Coincée. À mort. Un peu comme Jeannette. Un mal de chien que rien ne calme.
  • Tu étais en accident de travail au moins ?
  • Tu parles, le médecin du travail a dit que ça n'avait rien à voir avec le boulot.
Donc tarif sécu, perte de salaire et corps médical en mode placebo. Au bout du compte, elle en a eu ras le cul d'être handicapée et elle a fait le forcing jusqu'à un service hospitalier de métropole régionale. IRM et paf, le verdict : hernie discale. Depuis l'opération, elle est soulagée et elle a repris le boulot normalement. Elle laisse les packs de flotte et de lait au fond du caddie. Elle tente de s'économiser. Mais là aussi, c'est un boulot exigeant pour l'organisme, traumatisant pour les articulations. Elle fait gaffe.
Elle aussi, elle est plus jeune que moi.

J'en connais plein des comme ça. Le menuisier qui s'est fait aplatir l'index dans le tour et qu'on n'a pas jugé utile d'envoyer en clinique de la main. Ou ce maçon, à peine plus vieux que moi qui a perdu une partie de la flexibilité de ses doigts et à qui on a répondu qu'il allait devoir faire avec. Et ces dos, tous ces dos ! Ils disent que c'est la maladie du siècle. Je réponds que c'est le symptôme du productivisme, de l'indifférence de la machine envers ceux qu'elle utilise chaque jour, qu'elle broie et qu'elle jette quand elle ne peut plus rien en tirer. Sans compter tous les autres, comme le technicien offset qui a sniffé des solvants toute sa vie, mais qui claquera un peu après son pot de retraite, d'un cancer du sang ou des voies respiratoires. Ou tous ces agriculteurs à qui ont n'a pas toujours dit qu'il fallait s'habiller comme un astronaute pour manipuler leurs putains de produits. Qui ne s'étonnent même pas qu'il faille une combinaison intégrale pour traiter ce que l'on doit manger plus tard. Qui, quand on leur parle toxicité des phytosanitaires, lèvent les yeux au ciel et te répondent que ce n'est pas si cher payé pour avoir le privilège de nourrir sa famille.

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