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Syrie: une trêve avortée, un triste tournant

Samir Saul , Professeur d’histoire à l’Université de Montréal  et membre du Centre d’études et de recherches internationales (CERIUM) L’échec de la trêve du 9 septembre rallume la guerre en Syrie. Font les frais du conflit le peuple syrien martyrisé, puis le reste du monde exposé à l’extension du terrorisme djihadiste. Cette ...

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Que faire ?

Comment affronter le tsunami quotidien des mensonges de propagande ax?s sur la ??terreur islamiste??, la ??guerre contre le terrorisme??, la ??n?cessit? de ??se prot?ger?? en supprimant les libert?s ????Il ne pourra y avoir de changement que si l?on parvient ? d?masquer, aux yeux de la masse des citoyens, la v?ritable ...

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Comment l’Occident fabrique les mouvements d’opposition

Andre Vltchek Venezuela, Ukraine, Syrie, Tha?lande?: des ?difices publics ravag?s, saccag?s, violence, morts… Les gouvernements paraissent d?sarm?s, trop craintifs pour intervenir. Que se passe-t-il?? Les gouvernements du monde d?mocratiquement ?lus sont-ils en train de devenir ill?gitimes ? mesure que l’Occident cr?e puis soutient des mouvements d’opposition violents et con?us pour ...

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Les conflits mon?taires vont s?intensifier en 2013

Par Nick Beams 31 d?cembre 2012 Le conflit mon?taire qui fait d?j? rage entre les grandes puissances ?conomiques du monde va commencer ? s?intensifier consid?rablement lors de la prochaine ann?e, suite ? la d?cision de la R?serve f?d?rale am?ricaine d?hausse d?un cran son fameux programme d?? assouplissement quantitatif ?. La ...

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La voie de son ma?tre

J'ai la naïveté crasse ou la connerie incommensurable de croire que les choses importantes ne peuvent que se dire face à face, le regard vrillé dans le blanc de l'œil de son interlocuteur.

Rosée perlée sur toile arachnéenneDans un premier temps, j'avais dit que je passerai chez eux pour régler des détails, mais la nuit porteuse de conseils s'était étirée en une longue insomnie qui m'avait abondamment rejoué la scène de la morsure, jusqu'à ce que je comprenne bien que retourner me jeter dans la gueule du loup n'était absolument pas indispensable.

Ils sont donc venus chez moi, le matin suivant, le mari et la femme. Je leur demande s'ils veulent boire quelque chose, histoire de fluidifier le dialogue. J'ai eu toute la nuit pour repenser au fait qu'à aucun moment il ne s'est soucié de moi ou de mon état, qu'elle seule s'est inquiétée de ma blessure, mais je mets cette réaction primaire sur le compte de l'émotion. J'ai déjà pu expérimenter qu'être témoin d'un incident est pratiquement aussi stressant que d'y participer. Nos réactions instinctives sont violentes, impérieuses et assez imprévisibles. Nul ne sait réellement comment il réagira tant qu'il n'est pas lui-même soumis à l'adversité. Ce sont des voisins agréables avec qui je pense entretenir de bons rapports. Je n'ai pas de raisons particulières de me méfier d'eux en dehors d'un vague malaise que j'attribue à ma fatigue cumulée et à un brin de culpabilité quant à la suite des événements.

Il commence par me proposer un arrangement à l'amiable, c'est à dire sans impliquer les assurances. Comme j'ai passé une bonne partie de la nuit à repenser à la jambe de Guillaume Depardieu et que dans mes rares moments de sommeil comateux, je me suis vue escalader une falaise avec une prothèse en fibre de carbone profilée pour la grimpe, je décline l'offre en précisant qu'en cas de complications, comme un staphylo récalcitrant, ça pourrait vite chiffrer sec cette histoire, et qu'il vaut mieux qu'il pense à protéger financièrement ses arrières. Il souscrit à mes arguments et j'éprouve comme un grand soulagement à l'idée que l'affaire va bientôt être réglée, que je vais juste me taper 15 jours de soins infirmiers un peu pénibles et qu'ensuite, tout va rentrer dans l'ordre dans le meilleur des mondes.

Au moment de se quitter, je me sens moralement obligée de le regarder dans les yeux pour lui dire :

Et là, c'est le drame !
Immédiatement, il se fige, son visage se crispe dans un rictus mauvais et il me balance d'une voix totalement méconnaissable :
  • Nous y voilà. Je le savais depuis le début que c'est ce que tu cherchais. Je le savais. C'est ce que tu voulais. J'ai toujours su que tu étais une femme à problèmes. De toute manière, tout le monde le sait. À la MMA, tout à l'heure, ils m'ont dit qu'ils te connaissaient bien, va. Tu cherches des ennuis ? Et bien, avec moi, tu vas les trouver !

Je reçois sa haine en pleine face et immédiatement un flot d'adrénaline pure noie l'ensemble de mon organisme. Je ressens physiquement et intellectuellement la puissance du flux hormonal. La peur à l'état brut. La sensation de solitude absolue, de vulnérabilité. Chaque fibre de mon corps me pousse à la contre-attaque, à l'affrontement. Je me sens agressée au plus profond de moi. J'étais victime, me voilà coupable. La seconde d'après, la colère, brutale, sauvage, prend le relais, cette bonne vieille colère qui me porte, qui soutient mes jambes brusquement toutes molles. J'ai une pulsion immonde, une envie folle de lui dégueuler ma rage et mon dégoût à la face, de lui hurler tout ce que je contiens depuis la veille au soir.
Mais ce n'est pas ce que je veux. Ce n'est pas ce qui doit se passer. Je ne suis pas un animal et je ne veux pas être soumise à mes émotions. Je veux penser. Je veux être la plus forte. Je veux être raisonnable pour tout le monde. C'est au prix d'un effort violent et désespéré que je parviens à ne pas exploser, à continuer à lui faire face et à commencer à argumenter d'une voix que je tente de contrôler de toutes mes forces.
  • Je te rappelle que tout ce que je faisais, c'était de rentrer chez moi à vélo.
  • C'est bon, on avait réglé les questions d'argent. Comme si je n'avais pas assez d'ennuis comme ça.
  • Des ennuis !?! Tu n'as pas la moindre idée de ce que tu aurais pu avoir comme ennuis. Tu ne te rends même pas compte à quel point tu as du bol d'être tombé sur moi et pas sur quelqu'un d'autre. La plupart des gens ne se seraient pas fait chier à venir te parler en face. Tu sais très bien que si ça avait été un des gars du coin, il serait revenu avec un fusil et aurait plombé ton chien dans l'élan.
  • Tu n'as jamais aimé mon chien.
  • Non, c'est vrai, il fait chier tout le monde depuis un sacré bout de temps. Mais tu ne te rends vraiment pas bien compte. Deux heures avant, je passais là avec ma gosse. Putain, tu te rends compte ? Et si ça avait été un gosse, hein ? Si ça avait été le petit de chez Tintin, hein ? Ou Chacha ? Tu te vois en train de vivre avec un gosse bouffé sur la conscience ? Non, mais tu te rends compte ?
  • Non, mais ça va, on n'a plus rien à faire ici. Vas-y, fais ce que tu veux, mais on sait tous qui tu es.
Elle se tourne vers moi avec un grand air désolé :
  • Non, vraiment, je ne vois pas à quoi ça sert.
Je les suis jusqu'à leur voiture :
  • Tu ne te rends pas compte : et si ça avait été un gosse ?
  • Je l'ai toujours su, des ennuis. Mais là, tu vas les trouver.

Je n'ai pas perdu la tête, mais maintenant que l'adrénaline reflue une fois de plus, je suis totalement désemparée et je ne sais absolument plus quoi faire. Jusque-là, les choses étaient totalement limpides pour moi, sauf que je commence à me demander ce que j'attendais de cette confrontation.
Une sorte de happy end tout pourri à la Hollywood, avec le mec qui prend un air dramatique et pénétré et me sort : ça me déchire le cœur en deux, mais j'ai pris conscience de la situation et je vais faire ce qui doit être fait.
J'ai connu des chasseurs et des amoureux des chiens et tous m'ont appris la loi du maître : chien qui mord = chien mort. Il y a un an ou deux, c'était le caniche de mon beau-père qui avait mordu sans raison ma fille à la cuisse, la renforçant dans sa peur des canidés. Le beau-père, ça l'avait ravagé, mais le lendemain, il amenait son chien adoré chez le véto. Il avait dû passer une sale nuit avec son clebs blotti au creux des bras, mais il avait fait ce qu'il devait faire. Pour tout l'or du monde, je n'aurais pas voulu être à sa place.

Et là, personne n'y est, à ma place.
Une femme à problèmes... Tout le monde le sait.
Lui, il est du bled. Un gars du coin. Moi, je suis une estrangers. Qu'est-ce qui va se passer, ensuite ? Les gens vont penser que je suis une fouteuse de merde, que je réglais un putain de compte personnel avec le voisin ? Si le village se ligue contre moi, ma vie va devenir un vaste océan de merde.
On rentre les chats. Surtout le gros plein de poils, confiant et aimable. De la viande à plombs, oui !

Et ma fille ? Dans trois semaines, elle descendra du bus scolaire avec les autres gosses du quartier. Puis elle devra rentrer toute seule à la maison, en passant forcément devant chez le type aux menaces et son chien con de 25kg. Qu'est-ce qui est juste ? Qu'est-ce qui est rationnel ? J'ai peur et je n'ai pas honte de le dire. J'ai peur et je me sens seule. J'ai peur et je n'arrive plus à penser. Je pleure de trouille immonde.

Comme je ne sais plus rien, je fais comme chez Foucault : j'appelle un ami. Ceux qui sont là quand tout le reste fout le camp. Je sanglote comme une merde dans l'oreille de sa femme.
  • Appelle le maire : ce genre de merde, c'est son job. Tu peux me croire, mon père a été maire de son bled pendant des années.
Je n'y avais même pas pensé.
J'appelle et je n'arrive même pas à parler.
J'ai eu peur du chien, j'ai eu mal, j'ai été aux urgences, je n'ai pas dormi, mais le maître, sa haine et sa connerie hargneuse, c'est juste trop pour moi.

Dix minutes plus tard, le maire de mon village est là et on parle. Effectivement, ce genre de merde, c'est son pain quotidien. Il appelle son premier adjoint au boulot. Il m'apprend alors que tout le quartier s'est déjà plaint du chien, mais comme ça, en informel, en discutant. Pas un voisin qui ne s'est pas déjà fait coincer par le clébard. Des mois que ça dure. Et tout le monde qui s'attendait à ce qui se passe quelque chose. Une tuile.

Ils ont tenté de raisonner le maître. Deux maires, un pour chaque commune concernée. Je vois bien à la tête du mien que ça a marché autant que de pisser dans un violon. Ils ont obtenu un suivi vétérinaire obligatoire et un signalement en gendarmerie.
Ils sont revenus le soir prendre de mes nouvelles et m'en donner. Le maire et le conseiller préféré. Ils sont plutôt bien emmerdés par la tournure des événements.
  • Son fils est passé me voir pour le premier PV du véto, lequel a déclaré que c'est un gentil chien. Et ils ont décidé de l'enchaîner.
  • Comprends-nous bien, Agnès, du point de vue de notre responsabilité collective, ce n'est pas très satisfaisant : une chaîne, ça finit toujours par casser, et ce jour-là, on aura un fait divers sur les bras. C'est l'arrêt de bus du village. C'est 10 gamins qui vont attendre tous les jours à l'endroit même où tu as été mordue. Je comprends qu'il est venu t'intimider pour que tu ne portes pas plainte et je vois qu'il a réussi. En attendant, c'est toi qui as été mordue et il n'y a que toi qui peux porter plainte. Voilà où on en est. On ne parle pas d'un petit problème isolé, on parle d'un chien qui sort de chez lui depuis des mois, qui terrorise tout le quartier et pour lequel le maître ne fait rien. On parle des voisins qui n'osent plus se promener dans le coin, des gosses qui ne sortent plus, de gens qui se sont déjà fait coincer par le chien.
  • Je sais, je sais, mais je n'ai pas honte d'avoir peur. Le gars agit comme si j'étais responsable de tous ses malheurs et il en fait une affaire personnelle.
  • Tu sais qu'on est avec toi. On comprend que tu as été impressionnée, mais je pensais que tu avais plus de gueule que cela.
  • Tu sais, je rentrais juste chez moi à vélo, un soir. Et depuis, c'est le merdier. Ma vie est un merdier. Et c'est moi la plus emmerdée dans l'histoire. Je dois écrire pour des clients, c'est mon gagne-pain et je n'ai que de la merde qui sort. Je suis sûre que l'autre dort sur ses deux oreilles, en ce moment.
  • Non, on est tous emmerdés et la vérité, c'est que si ce chien bouffe un gosse, nous serons juste tous responsables, tous autant qu'on est.


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La voie de son ma?tre

J'ai la naïveté crasse ou la connerie incommensurable de croire que les choses importantes ne peuvent que se dire face à face, le regard vrillé dans le blanc de l'œil de son interlocuteur.

Rosée perlée sur toile arachnéenneDans un premier temps, j'avais dit que je passerai chez eux pour régler des détails, mais la nuit porteuse de conseils s'était étirée en une longue insomnie qui m'avait abondamment rejoué la scène de la morsure, jusqu'à ce que je comprenne bien que retourner me jeter dans la gueule du loup n'était absolument pas indispensable.

Ils sont donc venus chez moi, le matin suivant, le mari et la femme. Je leur demande s'ils veulent boire quelque chose, histoire de fluidifier le dialogue. J'ai eu toute la nuit pour repenser au fait qu'à aucun moment il ne s'est soucié de moi ou de mon état, qu'elle seule s'est inquiétée de ma blessure, mais je mets cette réaction primaire sur le compte de l'émotion. J'ai déjà pu expérimenter qu'être témoin d'un incident est pratiquement aussi stressant que d'y participer. Nos réactions instinctives sont violentes, impérieuses et assez imprévisibles. Nul ne sait réellement comment il réagira tant qu'il n'est pas lui-même soumis à l'adversité. Ce sont des voisins agréables avec qui je pense entretenir de bons rapports. Je n'ai pas de raisons particulières de me méfier d'eux en dehors d'un vague malaise que j'attribue à ma fatigue cumulée et à un brin de culpabilité quant à la suite des événements.

Il commence par me proposer un arrangement à l'amiable, c'est à dire sans impliquer les assurances. Comme j'ai passé une bonne partie de la nuit à repenser à la jambe de Guillaume Depardieu et que dans mes rares moments de sommeil comateux, je me suis vue escalader une falaise avec une prothèse en fibre de carbone profilée pour la grimpe, je décline l'offre en précisant qu'en cas de complications, comme un staphylo récalcitrant, ça pourrait vite chiffrer sec cette histoire, et qu'il vaut mieux qu'il pense à protéger financièrement ses arrières. Il souscrit à mes arguments et j'éprouve comme un grand soulagement à l'idée que l'affaire va bientôt être réglée, que je vais juste me taper 15 jours de soins infirmiers un peu pénibles et qu'ensuite, tout va rentrer dans l'ordre dans le meilleur des mondes.

Au moment de se quitter, je me sens moralement obligée de le regarder dans les yeux pour lui dire :

Et là, c'est le drame !
Immédiatement, il se fige, son visage se crispe dans un rictus mauvais et il me balance d'une voix totalement méconnaissable :
  • Nous y voilà. Je le savais depuis le début que c'est ce que tu cherchais. Je le savais. C'est ce que tu voulais. J'ai toujours su que tu étais une femme à problèmes. De toute manière, tout le monde le sait. À la MMA, tout à l'heure, ils m'ont dit qu'ils te connaissaient bien, va. Tu cherches des ennuis ? Et bien, avec moi, tu vas les trouver !

Je reçois sa haine en pleine face et immédiatement un flot d'adrénaline pure noie l'ensemble de mon organisme. Je ressens physiquement et intellectuellement la puissance du flux hormonal. La peur à l'état brut. La sensation de solitude absolue, de vulnérabilité. Chaque fibre de mon corps me pousse à la contre-attaque, à l'affrontement. Je me sens agressée au plus profond de moi. J'étais victime, me voilà coupable. La seconde d'après, la colère, brutale, sauvage, prend le relais, cette bonne vieille colère qui me porte, qui soutient mes jambes brusquement toutes molles. J'ai une pulsion immonde, une envie folle de lui dégueuler ma rage et mon dégoût à la face, de lui hurler tout ce que je contiens depuis la veille au soir.
Mais ce n'est pas ce que je veux. Ce n'est pas ce qui doit se passer. Je ne suis pas un animal et je ne veux pas être soumise à mes émotions. Je veux penser. Je veux être la plus forte. Je veux être raisonnable pour tout le monde. C'est au prix d'un effort violent et désespéré que je parviens à ne pas exploser, à continuer à lui faire face et à commencer à argumenter d'une voix que je tente de contrôler de toutes mes forces.
  • Je te rappelle que tout ce que je faisais, c'était de rentrer chez moi à vélo.
  • C'est bon, on avait réglé les questions d'argent. Comme si je n'avais pas assez d'ennuis comme ça.
  • Des ennuis !?! Tu n'as pas la moindre idée de ce que tu aurais pu avoir comme ennuis. Tu ne te rends même pas compte à quel point tu as du bol d'être tombé sur moi et pas sur quelqu'un d'autre. La plupart des gens ne se seraient pas fait chier à venir te parler en face. Tu sais très bien que si ça avait été un des gars du coin, il serait revenu avec un fusil et aurait plombé ton chien dans l'élan.
  • Tu n'as jamais aimé mon chien.
  • Non, c'est vrai, il fait chier tout le monde depuis un sacré bout de temps. Mais tu ne te rends vraiment pas bien compte. Deux heures avant, je passais là avec ma gosse. Putain, tu te rends compte ? Et si ça avait été un gosse, hein ? Si ça avait été le petit de chez Tintin, hein ? Ou Chacha ? Tu te vois en train de vivre avec un gosse bouffé sur la conscience ? Non, mais tu te rends compte ?
  • Non, mais ça va, on n'a plus rien à faire ici. Vas-y, fais ce que tu veux, mais on sait tous qui tu es.
Elle se tourne vers moi avec un grand air désolé :
  • Non, vraiment, je ne vois pas à quoi ça sert.
Je les suis jusqu'à leur voiture :
  • Tu ne te rends pas compte : et si ça avait été un gosse ?
  • Je l'ai toujours su, des ennuis. Mais là, tu vas les trouver.

Je n'ai pas perdu la tête, mais maintenant que l'adrénaline reflue une fois de plus, je suis totalement désemparée et je ne sais absolument plus quoi faire. Jusque-là, les choses étaient totalement limpides pour moi, sauf que je commence à me demander ce que j'attendais de cette confrontation.
Une sorte de happy end tout pourri à la Hollywood, avec le mec qui prend un air dramatique et pénétré et me sort : ça me déchire le cœur en deux, mais j'ai pris conscience de la situation et je vais faire ce qui doit être fait.
J'ai connu des chasseurs et des amoureux des chiens et tous m'ont appris la loi du maître : chien qui mord = chien mort. Il y a un an ou deux, c'était le caniche de mon beau-père qui avait mordu sans raison ma fille à la cuisse, la renforçant dans sa peur des canidés. Le beau-père, ça l'avait ravagé, mais le lendemain, il amenait son chien adoré chez le véto. Il avait dû passer une sale nuit avec son clebs blotti au creux des bras, mais il avait fait ce qu'il devait faire. Pour tout l'or du monde, je n'aurais pas voulu être à sa place.

Et là, personne n'y est, à ma place.
Une femme à problèmes... Tout le monde le sait.
Lui, il est du bled. Un gars du coin. Moi, je suis une estrangers. Qu'est-ce qui va se passer, ensuite ? Les gens vont penser que je suis une fouteuse de merde, que je réglais un putain de compte personnel avec le voisin ? Si le village se ligue contre moi, ma vie va devenir un vaste océan de merde.
On rentre les chats. Surtout le gros plein de poils, confiant et aimable. De la viande à plombs, oui !

Et ma fille ? Dans trois semaines, elle descendra du bus scolaire avec les autres gosses du quartier. Puis elle devra rentrer toute seule à la maison, en passant forcément devant chez le type aux menaces et son chien con de 25kg. Qu'est-ce qui est juste ? Qu'est-ce qui est rationnel ? J'ai peur et je n'ai pas honte de le dire. J'ai peur et je me sens seule. J'ai peur et je n'arrive plus à penser. Je pleure de trouille immonde.

Comme je ne sais plus rien, je fais comme chez Foucault : j'appelle un ami. Ceux qui sont là quand tout le reste fout le camp. Je sanglote comme une merde dans l'oreille de sa femme.
  • Appelle le maire : ce genre de merde, c'est son job. Tu peux me croire, mon père a été maire de son bled pendant des années.
Je n'y avais même pas pensé.
J'appelle et je n'arrive même pas à parler.
J'ai eu peur du chien, j'ai eu mal, j'ai été aux urgences, je n'ai pas dormi, mais le maître, sa haine et sa connerie hargneuse, c'est juste trop pour moi.

Dix minutes plus tard, le maire de mon village est là et on parle. Effectivement, ce genre de merde, c'est son pain quotidien. Il appelle son premier adjoint au boulot. Il m'apprend alors que tout le quartier s'est déjà plaint du chien, mais comme ça, en informel, en discutant. Pas un voisin qui ne s'est pas déjà fait coincer par le clébard. Des mois que ça dure. Et tout le monde qui s'attendait à ce qui se passe quelque chose. Une tuile.

Ils ont tenté de raisonner le maître. Deux maires, un pour chaque commune concernée. Je vois bien à la tête du mien que ça a marché autant que de pisser dans un violon. Ils ont obtenu un suivi vétérinaire obligatoire et un signalement en gendarmerie.
Ils sont revenus le soir prendre de mes nouvelles et m'en donner. Le maire et le conseiller préféré. Ils sont plutôt bien emmerdés par la tournure des événements.
  • Son fils est passé me voir pour le premier PV du véto, lequel a déclaré que c'est un gentil chien. Et ils ont décidé de l'enchaîner.
  • Comprends-nous bien, Agnès, du point de vue de notre responsabilité collective, ce n'est pas très satisfaisant : une chaîne, ça finit toujours par casser, et ce jour-là, on aura un fait divers sur les bras. C'est l'arrêt de bus du village. C'est 10 gamins qui vont attendre tous les jours à l'endroit même où tu as été mordue. Je comprends qu'il est venu t'intimider pour que tu ne portes pas plainte et je vois qu'il a réussi. En attendant, c'est toi qui as été mordue et il n'y a que toi qui peux porter plainte. Voilà où on en est. On ne parle pas d'un petit problème isolé, on parle d'un chien qui sort de chez lui depuis des mois, qui terrorise tout le quartier et pour lequel le maître ne fait rien. On parle des voisins qui n'osent plus se promener dans le coin, des gosses qui ne sortent plus, de gens qui se sont déjà fait coincer par le chien.
  • Je sais, je sais, mais je n'ai pas honte d'avoir peur. Le gars agit comme si j'étais responsable de tous ses malheurs et il en fait une affaire personnelle.
  • Tu sais qu'on est avec toi. On comprend que tu as été impressionnée, mais je pensais que tu avais plus de gueule que cela.
  • Tu sais, je rentrais juste chez moi à vélo, un soir. Et depuis, c'est le merdier. Ma vie est un merdier. Et c'est moi la plus emmerdée dans l'histoire. Je dois écrire pour des clients, c'est mon gagne-pain et je n'ai que de la merde qui sort. Je suis sûre que l'autre dort sur ses deux oreilles, en ce moment.
  • Non, on est tous emmerdés et la vérité, c'est que si ce chien bouffe un gosse, nous serons juste tous responsables, tous autant qu'on est.


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J'ai la naïveté crasse ou la connerie incommensurable de croire que les choses importantes ne peuvent que se dire face à face, le regard vrillé dans le blanc de l'œil de son interlocuteur.

Rosée perlée sur toile arachnéenneDans un premier temps, j'avais dit que je passerai chez eux pour régler des détails, mais la nuit porteuse de conseils s'était étirée en une longue insomnie qui m'avait abondamment rejoué la scène de la morsure, jusqu'à ce que je comprenne bien que retourner me jeter dans la gueule du loup n'était absolument pas indispensable.

Ils sont donc venus chez moi, le matin suivant, le mari et la femme. Je leur demande s'ils veulent boire quelque chose, histoire de fluidifier le dialogue. J'ai eu toute la nuit pour repenser au fait qu'à aucun moment il ne s'est soucié de moi ou de mon état, qu'elle seule s'est inquiétée de ma blessure, mais je mets cette réaction primaire sur le compte de l'émotion. J'ai déjà pu expérimenter qu'être témoin d'un incident est pratiquement aussi stressant que d'y participer. Nos réactions instinctives sont violentes, impérieuses et assez imprévisibles. Nul ne sait réellement comment il réagira tant qu'il n'est pas lui-même soumis à l'adversité. Ce sont des voisins agréables avec qui je pense entretenir de bons rapports. Je n'ai pas de raisons particulières de me méfier d'eux en dehors d'un vague malaise que j'attribue à ma fatigue cumulée et à un brin de culpabilité quant à la suite des événements.

Il commence par me proposer un arrangement à l'amiable, c'est à dire sans impliquer les assurances. Comme j'ai passé une bonne partie de la nuit à repenser à la jambe de Guillaume Depardieu et que dans mes rares moments de sommeil comateux, je me suis vue escalader une falaise avec une prothèse en fibre de carbone profilée pour la grimpe, je décline l'offre en précisant qu'en cas de complications, comme un staphylo récalcitrant, ça pourrait vite chiffrer sec cette histoire, et qu'il vaut mieux qu'il pense à protéger financièrement ses arrières. Il souscrit à mes arguments et j'éprouve comme un grand soulagement à l'idée que l'affaire va bientôt être réglée, que je vais juste me taper 15 jours de soins infirmiers un peu pénibles et qu'ensuite, tout va rentrer dans l'ordre dans le meilleur des mondes.

Au moment de se quitter, je me sens moralement obligée de le regarder dans les yeux pour lui dire :

Et là, c'est le drame !
Immédiatement, il se fige, son visage se crispe dans un rictus mauvais et il me balance d'une voix totalement méconnaissable :
  • Nous y voilà. Je le savais depuis le début que c'est ce que tu cherchais. Je le savais. C'est ce que tu voulais. J'ai toujours su que tu étais une femme à problèmes. De toute manière, tout le monde le sait. À la MMA, tout à l'heure, ils m'ont dit qu'ils te connaissaient bien, va. Tu cherches des ennuis ? Et bien, avec moi, tu vas les trouver !

Je reçois sa haine en pleine face et immédiatement un flot d'adrénaline pure noie l'ensemble de mon organisme. Je ressens physiquement et intellectuellement la puissance du flux hormonal. La peur à l'état brut. La sensation de solitude absolue, de vulnérabilité. Chaque fibre de mon corps me pousse à la contre-attaque, à l'affrontement. Je me sens agressée au plus profond de moi. J'étais victime, me voilà coupable. La seconde d'après, la colère, brutale, sauvage, prend le relais, cette bonne vieille colère qui me porte, qui soutient mes jambes brusquement toutes molles. J'ai une pulsion immonde, une envie folle de lui dégueuler ma rage et mon dégoût à la face, de lui hurler tout ce que je contiens depuis la veille au soir.
Mais ce n'est pas ce que je veux. Ce n'est pas ce qui doit se passer. Je ne suis pas un animal et je ne veux pas être soumise à mes émotions. Je veux penser. Je veux être la plus forte. Je veux être raisonnable pour tout le monde. C'est au prix d'un effort violent et désespéré que je parviens à ne pas exploser, à continuer à lui faire face et à commencer à argumenter d'une voix que je tente de contrôler de toutes mes forces.
  • Je te rappelle que tout ce que je faisais, c'était de rentrer chez moi à vélo.
  • C'est bon, on avait réglé les questions d'argent. Comme si je n'avais pas assez d'ennuis comme ça.
  • Des ennuis !?! Tu n'as pas la moindre idée de ce que tu aurais pu avoir comme ennuis. Tu ne te rends même pas compte à quel point tu as du bol d'être tombé sur moi et pas sur quelqu'un d'autre. La plupart des gens ne se seraient pas fait chier à venir te parler en face. Tu sais très bien que si ça avait été un des gars du coin, il serait revenu avec un fusil et aurait plombé ton chien dans l'élan.
  • Tu n'as jamais aimé mon chien.
  • Non, c'est vrai, il fait chier tout le monde depuis un sacré bout de temps. Mais tu ne te rends vraiment pas bien compte. Deux heures avant, je passais là avec ma gosse. Putain, tu te rends compte ? Et si ça avait été un gosse, hein ? Si ça avait été le petit de chez Tintin, hein ? Ou Chacha ? Tu te vois en train de vivre avec un gosse bouffé sur la conscience ? Non, mais tu te rends compte ?
  • Non, mais ça va, on n'a plus rien à faire ici. Vas-y, fais ce que tu veux, mais on sait tous qui tu es.
Elle se tourne vers moi avec un grand air désolé :
  • Non, vraiment, je ne vois pas à quoi ça sert.
Je les suis jusqu'à leur voiture :
  • Tu ne te rends pas compte : et si ça avait été un gosse ?
  • Je l'ai toujours su, des ennuis. Mais là, tu vas les trouver.

Je n'ai pas perdu la tête, mais maintenant que l'adrénaline reflue une fois de plus, je suis totalement désemparée et je ne sais absolument plus quoi faire. Jusque-là, les choses étaient totalement limpides pour moi, sauf que je commence à me demander ce que j'attendais de cette confrontation.
Une sorte de happy end tout pourri à la Hollywood, avec le mec qui prend un air dramatique et pénétré et me sort : ça me déchire le cœur en deux, mais j'ai pris conscience de la situation et je vais faire ce qui doit être fait.
J'ai connu des chasseurs et des amoureux des chiens et tous m'ont appris la loi du maître : chien qui mord = chien mort. Il y a un an ou deux, c'était le caniche de mon beau-père qui avait mordu sans raison ma fille à la cuisse, la renforçant dans sa peur des canidés. Le beau-père, ça l'avait ravagé, mais le lendemain, il amenait son chien adoré chez le véto. Il avait dû passer une sale nuit avec son clebs blotti au creux des bras, mais il avait fait ce qu'il devait faire. Pour tout l'or du monde, je n'aurais pas voulu être à sa place.

Et là, personne n'y est, à ma place.
Une femme à problèmes... Tout le monde le sait.
Lui, il est du bled. Un gars du coin. Moi, je suis une estrangers. Qu'est-ce qui va se passer, ensuite ? Les gens vont penser que je suis une fouteuse de merde, que je réglais un putain de compte personnel avec le voisin ? Si le village se ligue contre moi, ma vie va devenir un vaste océan de merde.
On rentre les chats. Surtout le gros plein de poils, confiant et aimable. De la viande à plombs, oui !

Et ma fille ? Dans trois semaines, elle descendra du bus scolaire avec les autres gosses du quartier. Puis elle devra rentrer toute seule à la maison, en passant forcément devant chez le type aux menaces et son chien con de 25kg. Qu'est-ce qui est juste ? Qu'est-ce qui est rationnel ? J'ai peur et je n'ai pas honte de le dire. J'ai peur et je me sens seule. J'ai peur et je n'arrive plus à penser. Je pleure de trouille immonde.

Comme je ne sais plus rien, je fais comme chez Foucault : j'appelle un ami. Ceux qui sont là quand tout le reste fout le camp. Je sanglote comme une merde dans l'oreille de sa femme.
  • Appelle le maire : ce genre de merde, c'est son job. Tu peux me croire, mon père a été maire de son bled pendant des années.
Je n'y avais même pas pensé.
J'appelle et je n'arrive même pas à parler.
J'ai eu peur du chien, j'ai eu mal, j'ai été aux urgences, je n'ai pas dormi, mais le maître, sa haine et sa connerie hargneuse, c'est juste trop pour moi.

Dix minutes plus tard, le maire de mon village est là et on parle. Effectivement, ce genre de merde, c'est son pain quotidien. Il appelle son premier adjoint au boulot. Il m'apprend alors que tout le quartier s'est déjà plaint du chien, mais comme ça, en informel, en discutant. Pas un voisin qui ne s'est pas déjà fait coincer par le clébard. Des mois que ça dure. Et tout le monde qui s'attendait à ce qui se passe quelque chose. Une tuile.

Ils ont tenté de raisonner le maître. Deux maires, un pour chaque commune concernée. Je vois bien à la tête du mien que ça a marché autant que de pisser dans un violon. Ils ont obtenu un suivi vétérinaire obligatoire et un signalement en gendarmerie.
Ils sont revenus le soir prendre de mes nouvelles et m'en donner. Le maire et le conseiller préféré. Ils sont plutôt bien emmerdés par la tournure des événements.
  • Son fils est passé me voir pour le premier PV du véto, lequel a déclaré que c'est un gentil chien. Et ils ont décidé de l'enchaîner.
  • Comprends-nous bien, Agnès, du point de vue de notre responsabilité collective, ce n'est pas très satisfaisant : une chaîne, ça finit toujours par casser, et ce jour-là, on aura un fait divers sur les bras. C'est l'arrêt de bus du village. C'est 10 gamins qui vont attendre tous les jours à l'endroit même où tu as été mordue. Je comprends qu'il est venu t'intimider pour que tu ne portes pas plainte et je vois qu'il a réussi. En attendant, c'est toi qui as été mordue et il n'y a que toi qui peux porter plainte. Voilà où on en est. On ne parle pas d'un petit problème isolé, on parle d'un chien qui sort de chez lui depuis des mois, qui terrorise tout le quartier et pour lequel le maître ne fait rien. On parle des voisins qui n'osent plus se promener dans le coin, des gosses qui ne sortent plus, de gens qui se sont déjà fait coincer par le chien.
  • Je sais, je sais, mais je n'ai pas honte d'avoir peur. Le gars agit comme si j'étais responsable de tous ses malheurs et il en fait une affaire personnelle.
  • Tu sais qu'on est avec toi. On comprend que tu as été impressionnée, mais je pensais que tu avais plus de gueule que cela.
  • Tu sais, je rentrais juste chez moi à vélo, un soir. Et depuis, c'est le merdier. Ma vie est un merdier. Et c'est moi la plus emmerdée dans l'histoire. Je dois écrire pour des clients, c'est mon gagne-pain et je n'ai que de la merde qui sort. Je suis sûre que l'autre dort sur ses deux oreilles, en ce moment.
  • Non, on est tous emmerdés et la vérité, c'est que si ce chien bouffe un gosse, nous serons juste tous responsables, tous autant qu'on est.


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P?dale avec les loups

C'est comme dans mes souvenirs : une petite allée derrière les poubelles, un cône de lumière encore affadi par les dernières lueurs du jour, une grande porte vitrée coulissante et une petite sonnette perdue dans un grand panneau rouge : URGENCES : sonnez et attendez que l'on vienne vous chercher.

AutonomieIl m'a fallu rentrer à la maison sur mon vélo, le ranger, sortir la gosse du lit et son père de son film. Les urgences sont à 18km de la maison et mon cerveau baigne toujours dans un océan d'adrénaline : je délègue la conduite. J'ai un barbouillis de sang qui coule le long de mon mollet et ça m'agace de salir des chaussettes et des pompes de sport neuves.

Une infirmière arrive immédiatement de l'intérieur du bâtiment : c’est pour quoi ? J'ai envie de répondre un double cheese, un Coca et une grande frite, mais je me contente d'un lapidaire morsure de chien en tournant mon mollet vers elle.
  • Suivez-moi !

Depuis que la clinique a été rachetée par un grand groupe privé, il y a eu quelques changements, comme cette nouvelle vélocité ou l'alignement de boxes où elle nous conduit. Elle appuie sur un bouton dérobé à nos regards et une porte en verre dépoli coulisse devant nous en un très réjouissant chuintement qui me fait penser aux sas qui barrent les couloirs du Nostromo. Le triage se fait donc dans de petits boxes individuels et chaque patient est isolé du couloir d'arrivée par ces portes coulissantes. Je trouve ce nouvel agencement judicieux et assez soucieux de l'intimité des patients qui ne se retrouvent pas à exposer leurs petites misères au tout-venant. Le fond opposé de ma cellule donne sur un nouveau couloir, côté médecins, cette fois-ci. Je me sens d'humeur étrangement guillerette, voire déconnante et je me dis que c'est certainement parce que l’antagoniste de l'adrénaline doit saturer mon organisme. D'ailleurs, mon mollet se rappelle à mon bon souvenir en de longues pulsations pas encore franchement douloureuses.

  • Je vais nettoyer ça pour voir où on en est. Vous avez mal ?
  • Non, pas trop, ça commence tout juste.
  • Que s'est-il passé ?
  • Beauceron contre vélo. J'ai perdu.

Elle ne cille pas.
  • Ah oui, quand même. Ne bougez pas, on va venir vous chercher.
Et elle disparaît.

La gamine reste seule avec moi dans le box. Je lui raconte des conneries, comme à mon habitude, pour qu'elle ne stresse pas. Je lui explique qu'elle vient de gagner son premier cours de médecine gratos et que je compte sur elle pour tout bien regarder et tout bien noter. Du couloir, je saisis une conversation entre un homme jeune et un autre à la voix plus grave.
  • Tu as l'air crevé, ce soir.
  • Oui, j'ai passé le week-end aux fêtes de Dax.
  • Tu t'es bien éclaté ?
  • Super : j'ai passé 48 heures de garde à recoudre du poivrot à la chaîne !

  • Vous pouvez marcher ?
C'est la voix jeune qui m'interpelle. J'espère qu'il n'est pas médecin. Non pas que je le trouve trop jeune pour être compétent, mais juste parce que confier ma santé à un médecin qui a la moitié de mon âge me renvoie inévitablement au temps qui passe et ne revient pas. Je le suis docilement jusqu'en salle d'examen tout en me sentant un peu gênée d'être là. Pour moi, les urgences, c'est civière ou rien. C'est au moins une fracture ouverte avec 10 bons centimètres d'os qui ont perforé la peau. C'est du sang, des larmes et de la douleur. Je me fais l'effet d'une touriste. J'ai presque envie de m'excuser d'être là. Mais le service est calme. Je me dis qu'au moins, je ne prends la place de personne.

  • Qu'est-ce qu'on a là ?
La voix grave vient d'entrer dans mon champ de vision et Mazel Tov !, le toubib est un croisement des plus réussis entre Patrick Pelloux (sans les bonnes joues) et Doug Ross (heureusement, sans le regard par en dessous qui tue). Je décide de relancer ma vanne :
  • Beauceron contre vélo. Le vélo a perdu.
Cette fois, ça marche, j'obtiens un bon sourire bien franc.
  • Ah oui, quand même... il ne vous a pas ratée... un bon centimètre de profondeur. Vous le connaissez ?
  • De quoi ?
  • Le chien ?
  • Oui, ce n'est pas la première fois qu'il essaie de me coincer, mais cette fois, il m'a eue.
  • Portez plainte !
  • Ah bon ?
  • Portez plainte et vous sauverez un gosse... Bon, le problème avec ce genre de plaie, c'est le risque d'infection.
  • Faut couper ?
  • Non, pas tout de suite, balance-t-il avec un clin d'œil pour la gosse, d'abord, on va nettoyer. Avec ça !

Et là, il sort une sorte de seringue à vacciner les T-Rex, une monstruosité qui fait refluer 50 % de mon euphorie post-traumatique. Il s'adresse directement à ma fille :
  • Tu vas voir, on va bien se marrer : on va faire un volcan dans la jambe de maman.

Il enfonce le pipeline dans la plaie, suivant l'angle de pénétration des crocs et balance une énorme giclée de Bétadine© accompagnée d'une pincée de Xilocaïne©, mais dans un premier temps, la xilo ne fait pas effet et j'ai juste la sensation assez dégueulasse des chairs qui se dilatent sous la pression des liquides.
  • Put... de bord... de chiasse...
  • Waouh, maman tu devrais voir ça, c'est énorme, y a plein de mousse rose qui sort de ta jambe.
  • Il vous a gâtée, le chien : il y a une sacrée collection là-dedans.
  • Une collection ?
  • Ce qui est entré dans la blessure : ici, de la terre, du gravier, de l'herbe et sûrement pas mal d'autres trucs. Je pense qu'on va remettre ça pour bien nettoyer. Viens voir, on va faire un plus gros volcan, encore.
La gosse est aux anges, la xilo fait effet, va pour l'Etna.

  • Tu comprends maintenant pourquoi il faut bien te laver les crocs avant de mordre quelqu'un, ma chérie?
  • Oui, m'man.
  • Manière, on s'en fout, je me suis fait bouffée par un chien zombi. Alors, qu'est-ce qu'il faut faire quand maman se fait bouffer par un chien zombi ?
  • On bute le chien.
  • C'est bien, mais ce n'est pas tout, ma fille... réfléchis bien !
  • Ha oui, on colle une balle dans la tête de maman !
  • C'est bien, mon poussin.

L'urgentiste se marre assez franchement.
  • Celle-là, on ne me l'avait encore jamais faite.
  • Ben quoi, vous n'allez pas me contredire, non plus : il faut toujours apprendre les premiers soins aux enfants.
Il appelle l'infirmier pour lui résumer ma vision des premiers secours en rigolant.

Pendant qu'il me pose des crins de Florence qu'il referme d'un point, il m'explique plus posément son point de vue sur mon histoire de chien. Comme moi, il est cycliste et comme tous les cyclistes, il a déjà eu affaire à des chiens menaçants. En tant qu'urgentiste, il en a ras le cul de voir défiler des gens et surtout des gosses, à moitié bouffés par des chiens gentils.
  • Vous savez, je suis une victime collatérale des lois Bachelot. Avant, j'étais généraliste dans le Mercantour.
  • Ah, on vous appelait pédale-avec-les-loups ? C'est encore plus paumé que par chez nous. Vous deviez passer plus de temps dans la voiture qu'en consult', non ?
  • Oui, quelque chose comme ça. C'est surtout que je pratiquais la propharmacie.
  • Gné ?
  • Dans les hameaux isolés, je délivrais aussi les médicaments, cela complétait mon activité et rendait bien service à mes patients.
  • Oui, je comprends, c'est plus rationnel quand tout est loin que vous soyez deux-en-un.
  • Oui, grâce à ça, je ne faisais pas de gras, mais j'étais à l'équilibre. Mais les lois Bachelot ont bien organisé les déserts médicaux et ont donc restreint l'usage de la propharmacie. Du coup, je me suis mis à perdre de l'argent et j'ai dû quitter le Mercantour.
  • Et un désert médical de plus !
  • Oui.
  • Et ici, ça vous va, ce n'est pas trop terrible ? Pour le vélo, il y a encore de belles petites grimpettes dans le coin, rien d'aussi beau que le Mercantour, mais bon...
  • Je suis sur Mont-de-Marsan, c'est plutôt plat, mais il y a de belles pistes cyclables dans les Landes.
  • Oui, ici, on a des collines, des camions... et des chiens.
  • Je suis sérieux : portez plainte. Je vous le répète : portez plainte et vous sauverez un enfant.


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C'est comme dans mes souvenirs : une petite allée derrière les poubelles, un cône de lumière encore affadi par les dernières lueurs du jour, une grande porte vitrée coulissante et une petite sonnette perdue dans un grand panneau rouge : URGENCES : sonnez et attendez que l'on vienne vous chercher.

AutonomieIl m'a fallu rentrer à la maison sur mon vélo, le ranger, sortir la gosse du lit et son père de son film. Les urgences sont à 18km de la maison et mon cerveau baigne toujours dans un océan d'adrénaline : je délègue la conduite. J'ai un barbouillis de sang qui coule le long de mon mollet et ça m'agace de salir des chaussettes et des pompes de sport neuves.

Une infirmière arrive immédiatement de l'intérieur du bâtiment : c’est pour quoi ? J'ai envie de répondre un double cheese, un Coca et une grande frite, mais je me contente d'un lapidaire morsure de chien en tournant mon mollet vers elle.
  • Suivez-moi !

Depuis que la clinique a été rachetée par un grand groupe privé, il y a eu quelques changements, comme cette nouvelle vélocité ou l'alignement de boxes où elle nous conduit. Elle appuie sur un bouton dérobé à nos regards et une porte en verre dépoli coulisse devant nous en un très réjouissant chuintement qui me fait penser aux sas qui barrent les couloirs du Nostromo. Le triage se fait donc dans de petits boxes individuels et chaque patient est isolé du couloir d'arrivée par ces portes coulissantes. Je trouve ce nouvel agencement judicieux et assez soucieux de l'intimité des patients qui ne se retrouvent pas à exposer leurs petites misères au tout-venant. Le fond opposé de ma cellule donne sur un nouveau couloir, côté médecins, cette fois-ci. Je me sens d'humeur étrangement guillerette, voire déconnante et je me dis que c'est certainement parce que l’antagoniste de l'adrénaline doit saturer mon organisme. D'ailleurs, mon mollet se rappelle à mon bon souvenir en de longues pulsations pas encore franchement douloureuses.

  • Je vais nettoyer ça pour voir où on en est. Vous avez mal ?
  • Non, pas trop, ça commence tout juste.
  • Que s'est-il passé ?
  • Beauceron contre vélo. J'ai perdu.

Elle ne cille pas.
  • Ah oui, quand même. Ne bougez pas, on va venir vous chercher.
Et elle disparaît.

La gamine reste seule avec moi dans le box. Je lui raconte des conneries, comme à mon habitude, pour qu'elle ne stresse pas. Je lui explique qu'elle vient de gagner son premier cours de médecine gratos et que je compte sur elle pour tout bien regarder et tout bien noter. Du couloir, je saisis une conversation entre un homme jeune et un autre à la voix plus grave.
  • Tu as l'air crevé, ce soir.
  • Oui, j'ai passé le week-end aux fêtes de Dax.
  • Tu t'es bien éclaté ?
  • Super : j'ai passé 48 heures de garde à recoudre du poivrot à la chaîne !

  • Vous pouvez marcher ?
C'est la voix jeune qui m'interpelle. J'espère qu'il n'est pas médecin. Non pas que je le trouve trop jeune pour être compétent, mais juste parce que confier ma santé à un médecin qui a la moitié de mon âge me renvoie inévitablement au temps qui passe et ne revient pas. Je le suis docilement jusqu'en salle d'examen tout en me sentant un peu gênée d'être là. Pour moi, les urgences, c'est civière ou rien. C'est au moins une fracture ouverte avec 10 bons centimètres d'os qui ont perforé la peau. C'est du sang, des larmes et de la douleur. Je me fais l'effet d'une touriste. J'ai presque envie de m'excuser d'être là. Mais le service est calme. Je me dis qu'au moins, je ne prends la place de personne.

  • Qu'est-ce qu'on a là ?
La voix grave vient d'entrer dans mon champ de vision et Mazel Tov !, le toubib est un croisement des plus réussis entre Patrick Pelloux (sans les bonnes joues) et Doug Ross (heureusement, sans le regard par en dessous qui tue). Je décide de relancer ma vanne :
  • Beauceron contre vélo. Le vélo a perdu.
Cette fois, ça marche, j'obtiens un bon sourire bien franc.
  • Ah oui, quand même... il ne vous a pas ratée... un bon centimètre de profondeur. Vous le connaissez ?
  • De quoi ?
  • Le chien ?
  • Oui, ce n'est pas la première fois qu'il essaie de me coincer, mais cette fois, il m'a eue.
  • Portez plainte !
  • Ah bon ?
  • Portez plainte et vous sauverez un gosse... Bon, le problème avec ce genre de plaie, c'est le risque d'infection.
  • Faut couper ?
  • Non, pas tout de suite, balance-t-il avec un clin d'œil pour la gosse, d'abord, on va nettoyer. Avec ça !

Et là, il sort une sorte de seringue à vacciner les T-Rex, une monstruosité qui fait refluer 50 % de mon euphorie post-traumatique. Il s'adresse directement à ma fille :
  • Tu vas voir, on va bien se marrer : on va faire un volcan dans la jambe de maman.

Il enfonce le pipeline dans la plaie, suivant l'angle de pénétration des crocs et balance une énorme giclée de Bétadine© accompagnée d'une pincée de Xilocaïne©, mais dans un premier temps, la xilo ne fait pas effet et j'ai juste la sensation assez dégueulasse des chairs qui se dilatent sous la pression des liquides.
  • Put... de bord... de chiasse...
  • Waouh, maman tu devrais voir ça, c'est énorme, y a plein de mousse rose qui sort de ta jambe.
  • Il vous a gâtée, le chien : il y a une sacrée collection là-dedans.
  • Une collection ?
  • Ce qui est entré dans la blessure : ici, de la terre, du gravier, de l'herbe et sûrement pas mal d'autres trucs. Je pense qu'on va remettre ça pour bien nettoyer. Viens voir, on va faire un plus gros volcan, encore.
La gosse est aux anges, la xilo fait effet, va pour l'Etna.

  • Tu comprends maintenant pourquoi il faut bien te laver les crocs avant de mordre quelqu'un, ma chérie?
  • Oui, m'man.
  • Manière, on s'en fout, je me suis fait bouffée par un chien zombi. Alors, qu'est-ce qu'il faut faire quand maman se fait bouffer par un chien zombi ?
  • On bute le chien.
  • C'est bien, mais ce n'est pas tout, ma fille... réfléchis bien !
  • Ha oui, on colle une balle dans la tête de maman !
  • C'est bien, mon poussin.

L'urgentiste se marre assez franchement.
  • Celle-là, on ne me l'avait encore jamais faite.
  • Ben quoi, vous n'allez pas me contredire, non plus : il faut toujours apprendre les premiers soins aux enfants.
Il appelle l'infirmier pour lui résumer ma vision des premiers secours en rigolant.

Pendant qu'il me pose des crins de Florence qu'il referme d'un point, il m'explique plus posément son point de vue sur mon histoire de chien. Comme moi, il est cycliste et comme tous les cyclistes, il a déjà eu affaire à des chiens menaçants. En tant qu'urgentiste, il en a ras le cul de voir défiler des gens et surtout des gosses, à moitié bouffés par des chiens gentils.
  • Vous savez, je suis une victime collatérale des lois Bachelot. Avant, j'étais généraliste dans le Mercantour.
  • Ah, on vous appelait pédale-avec-les-loups ? C'est encore plus paumé que par chez nous. Vous deviez passer plus de temps dans la voiture qu'en consult', non ?
  • Oui, quelque chose comme ça. C'est surtout que je pratiquais la propharmacie.
  • Gné ?
  • Dans les hameaux isolés, je délivrais aussi les médicaments, cela complétait mon activité et rendait bien service à mes patients.
  • Oui, je comprends, c'est plus rationnel quand tout est loin que vous soyez deux-en-un.
  • Oui, grâce à ça, je ne faisais pas de gras, mais j'étais à l'équilibre. Mais les lois Bachelot ont bien organisé les déserts médicaux et ont donc restreint l'usage de la propharmacie. Du coup, je me suis mis à perdre de l'argent et j'ai dû quitter le Mercantour.
  • Et un désert médical de plus !
  • Oui.
  • Et ici, ça vous va, ce n'est pas trop terrible ? Pour le vélo, il y a encore de belles petites grimpettes dans le coin, rien d'aussi beau que le Mercantour, mais bon...
  • Je suis sur Mont-de-Marsan, c'est plutôt plat, mais il y a de belles pistes cyclables dans les Landes.
  • Oui, ici, on a des collines, des camions... et des chiens.
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