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Dernier supermarch? avant la fin du monde

Déconsommation accélérée en temps de paix.

RencontreFinalement, on n'apprécie ce que l'on a qu'au moment où on le perd.
C'est ballot.
La satisfaction par l'absence. La fin du confort signe ses inénarrables bienfaits.

Ça a commencé par l'eau. En fait, ça a commencé bien avant, avant même la tempête où j'ai pris conscience de notre terriblement vulnérabilité, de notre dépendance à l'énergie, où j'ai ressenti, pour la première fois, la nostalgie du quotidien. En fait, ça a commencé avant même le jour où mon père a troqué la Commodore pour la 4L. C'est comme si j'appartenais à la dernière génération qui a pu entrevoir le formidable bonheur consumériste au moment même où les cornes de l'abondance ont commencé à se tarir, ou plutôt, au moment où les plus gros convives ont commencé à refermer les portes de la salle du banquet au nez des nouveaux arrivants.

Du coup, on s'habitue à se souvenir des bonnes choses.
Comme de la sensation quasi orgasmique que peut procurer une bonne douche bien chaude de bon matin.
Ce n’est rien une douche, de nos jours, c'est le RSA du confort moderne, le minimum vital sans lequel on est en droit de gueuler pendant des heures au guichet. N'empêche que quand la régie intercommunale a décidé de réparer notre château d'eau, j'ai ressenti avec une précision douloureuse l'absence d'un débit suffisant d'eau. J'ai passé une petite quinzaine de jours à glapir sous un petit filet anémique de flotte tiédasse et pas réconfortante pour un sou. À moment donné, j'ai même envisagé de me raser le crâne pour m'épargner l'épreuve du rinçage sans fin de l'après-shampoing dans l'extravagante longueur de ma chevelure.
Puis, la pression est revenue et la première chose que j'ai faite, c'est me prendre l'explosion de mon pommeau hors d'âge de douche en pleine poire.
Autant dire que cela m'a beaucoup, beaucoup contrariée.

Par contre, je ne saurais décrire l'incroyable impudeur de la première douche après le remplacement du pommeau. Un jet parfaitement adapté en largeur et en puissance pour obtenir une magnifique pluie tropicale en plein mois de décembre. J'ai vraiment adoré cette douche. Et la suivante. Et celle d'après. En fait, je ne m'en lasse carrément pas tout en sachant qu'il est complètement vain de vouloir partager cette toute nouvelle félicité qui est probablement parfaitement incompréhensible pour 99 % de la population de ce pays. Se pâmer du simple plaisir d'une bonne douche, voilà qui est absolument incongru dans le cinquième pays le plus riche du monde.


D'un autre côté, s'il y a vraiment un truc que je fuis de plus en plus comme la peste et le choléra réunis, ce sont les courses.
Pousser connement un charriot rétif et couinant dans un hangar en taule ondulée encombré de longues travées de choses remarquablement inutiles et clinquantes dans le meilleur des cas, potentiellement toxiques et délétères, le tout dans un brouhaha de musique dégoulinante, au milieu d'autres pousseurs de charriots rétifs, au regard vide et au rictus concentré, est l'une des activités les moins intéressantes et stimulantes que je connaisse.
Sans compter que tout cela se fait aux dépens d'un temps de vie affreusement étriqué et dans un contexte économique tendu où chaque transaction commerciale ressemble de plus en plus à un braquage à main armée. Au final, on rentre dans sa tanière, épuisé et vaguement nauséeux, lesté d'une nouvelle cargaison de choses inutiles et clinquantes qu'il faudra entasser dans une nouvelle armoire fabriquée par des esclaves au bout du monde.
Et en ce moment, c'est encore pire que le reste de l'année.

Je touche au but. J'ai acheté des choses meilleures que d'habitude, parce que si on n'achète pas des choses meilleures que d'habitude, on a l'impression d'être un peu un pissefroid, un traitre à la patrie et un mauvais parent, tout à la fois. J'ai fait une folie, un plaid double couche ultra doux qui permettra de lutter longtemps et efficacement contre l'inflation énergétique qui refroidit lentement et surement l'intérieur de nos tanières. Le frigo sera un peu plus plein, ce soir, je pense que j'ai bien lu toutes les foutues étiquettes pour ne pas me faire fourguer du chocogras, de l'huile de palme où une autre merde cancérigène ou moulée au jus d'esclave. J'ai fait attention, tout de même, c'est devenu comme une seconde nature, de faire attention. Tout le temps. À tout. Ça me rappelle un jeu de rôle où il fallait répéter régulièrement au maitre de jeu qu'on était hyper-vigilant, sous peine de se faire buter et virer du jeu sans autre forme de procès.

Bref, j'ai fait mon devoir de bonne petite maitresse de maison, rien d'y penser, ça me fait chier, et en plus, je n'en retire pas le quart de la moitié du bonheur que peut me procurer la bonne douche bien chaude et bien calibrée du matin.
Mais bon, le récif des caisses barre l'horizon avant le retour au port, et je godille avec une petite joie, quand même, vers la file immobile qui attend.

Devant la caisse, il y a une femme qui a l'air de discuter civilement du beau temps et des fêtes qui approchent bêtement. La caissière sourit, mais plutôt vers les autres, qui attendent. Et là, je remarque que la femme vide son cabas au lieu de le remplir, ce qui est extrêmement contreproductif en bout de caisse.

Un peu plus tôt dans ma déambulation de bagnard, j'ai croisé avec une pointe de satisfaction revancharde, un jeune cadre dynamique dans un assez beau costume noir, plutôt seyant, en train de décharger à grands gestes les palettes de fruits et légumes du magasin. Chaque jour, les salariés du discounter doivent jongler entre les caisses, les palettes, les rayons, les balais et tout le bordel, mais planqués dans leurs blouses informes et règlementaires, ils font juste partie d'un paysage familier. Aujourd'hui, ce sont les arrivages de Noël, des cartons pleins de nourriture pas forcément meilleure, mais assurément plus chère que d'habitude, des objets inutiles et clinquants — en fait, encore plus inutiles et clinquants qu'à l'accoutumée ; c'est ce que l'on nomme l'esprit de Noël — des monceaux de marchandises qu'il faut placer en flux tendu. Et comme les corps cassés de deux salariés n'ont pas répondu présents cette semaine, ce sont les directeurs de secteur qui s'y collent.
Une certaine vision de l'égalité en entreprise.

La caissière appelle le type au costard noir. Il arrive avec une petite clé qu'il introduit dans la caisse. Il s'agit d'annuler les produits surnuméraires de la femme. Devant moi, les gens font mine de regarder à peu près partout sauf vers la caisse et évitent comme des fous de croiser le regard de qui que ce soit. La femme babille tout en commentant ses renoncements. La seule chose qui ne rend pas ce moment totalement insupportable, c'est que par une sorte d'accord tacite, personne ne fait montre de la moindre impatience, ce qui, dans une file d'attente bloquée, est plutôt exceptionnel.

Il n'y avait déjà rien dans son cabas et pourtant, elle arrive à en sortir encore plus. Annulés : la purée en sachet, la bouteille d'huile, la boite de bière à 8,6°. Mais il faut encore en sortir. Elle renâcle à abandonner le pot de mayonnaise et elle s'accroche à un cubi de vin de pays comme une naufragée à sa bouée. Petits sourires entendus entre tous les spectateurs involontaires. J'ai envie d'arrêter le massacre et de payer ce qui manque. Arrêter le jugement de valeur. Je sais qu'elle sait que les autres sourient parce qu'elle ne veut pas lâcher le cubi de picrate. Et j'ai honte parce que je ferme ma gueule et que mes pupilles sont irrésistiblement attirées par la contemplation silencieuse du bout de mes pompes. Et j'ai encore plus honte, alors je la regarde. Elle tient le coup, elle sourit, malgré son vilain coquard à l'œil gauche et sa dégaine de pochetronne arrivée au bout de tout. Elle trouve finalement deux euros supplémentaires au fond d'une poche et embarque son maigre butin tout en continuant à deviser doctement sur l'importance fondamentale de la mayonnaise dans sa gastronomie personnelle.

Je nous déteste tous. Les ricanants, les silencieux, les honteux, les planqués, les plumés, les fins de mois précoces. Les lâches. Les égoïstes.

Je la retrouve dehors, seule avec son cabas lesté de pinard et de gras. Elle appelle un abonné absent sur son portable. Et elle repart à pied, au milieu de la zone commerciale, juste comme ça. Comme si cela était sa vie normale et habituelle.
Parce que cela est sa vie normale et habituelle.

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Bon débarras!

Franchement, l’année 2014 était médiocre pour la plupart d’entre nous. En dehors de la poignée de profiteurs pour lesquels le pillage des biens communs s’est traduit par un enrichissement personnel totalement indécent, pour la grande majorité des gens, ils peuvent s’estimer…

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Rentr

Tout à l’heure, elle a préféré qu’on ne l’accompagne pas dans la cour de récréation.

Éclaboussures C’est assez logique : elle revient en territoire connu, c’est sa dernière année d’école, celle d’avant le grand saut dans l’inconnu, celle où elle fait enfin partie des grands avant de redevenir une petite nouvelle.

La rentrée, c’est toujours pareil et c’est toujours différent. Ou alors, c’est nous qui changeons et c’est cette récurrence des cycles de vie qui nous informe que la grande horloge continue de tourner inexorablement vers l’heure de la sortie.
J’ai eu mon content de petits matins de septembre frisquet, de platanes jaunissants, de cette formidable impatience de devoir tout recommencer tout en sachant que ce sera totalement différent.

J’ai toujours aimé ces derniers jours d’été, où la chaleur se fait moins mordante, mais où le ciel est d’un bleu implacable. J’ai toujours, en même temps, regretté ce moment de l’année où je remarque à de petits signes que les jours sont nettement plus courts. J’aime le rythme de l’été, ces matins à peine frais où l’on est réveillé de bonne heure par la lumière du jour et on l’on étire les soirées dans un crépuscule lent et paresseux, à l’ombre des étoiles pâles. Mais j’aimais aussi, en même temps, cette sorte de retour à la vie, à frénésie du troupeau, à la nécessité du temps, tout en rejetant formellement la dictature de l’horloge. Je crois que j’aurais voulu vivre toute l’année des journées de juillet avec les couleurs et les sons de septembre, juste pour en avoir un peu plus, un peu plus longtemps.

Quand j’étais gosse, les vacances me faisaient un peu suer. Non pas que je n’aimais pas retrouver mon père et nos amis communs ou que je n’appréciais pleinement la rupture des rythmes, le changement de décor, d’activités, de socialité et l’exquis sentiment d’étrangeté à moi-même que cela me procurait, mais en même temps, je trouvais trop long ce temps hors du temps, hors de la vraie vie, celle des copains, du quotidien parfois ennuyeux, et de l’apprentissage, de ces connaissances que l’école ne distribuait pourtant qu’avec une parcimonie mesquine.
Après le 15 aout, déjà, j’avais envie d’ombre, de papier neuf et craquant et de l’odeur follement enivrante des manuels scolaires fraichement sortis de la presse. Que je sois parachutée dans une école où je ne connaissais rien ni personne — ce qui m’est arrivé bien souvent — ou que je retourne en terrain conquis, auprès de ces amis que j’aurais tant voulu garder toute ma vie, je finissais toujours par crever d’impatience de replonger dans le carcan rigide et rassurant de l’Éducation nationale, ne serait-ce que parce que là, j’avais enfin des règles à enfreindre et d’autres à inventer.

Je ne me souviens pas d’un temps où je n’ai pas aimé profondément ce lieu où l’on détient pourtant tant d’enfants contre leur gré. Je crois que j’ai même dû aimer l’effroi du premier plongeon dans l’inconnu, de la première séparation, de cette promesse de conquête d’une nouvelle autonomie, de découverte d’un nouveau monde, de nouveaux visages, de nouvelles sensations. J’ai toujours aimé la manière dont le piaillement aigu des enfants rebondit sous le préau, les jours de crachin, le grondement rocailleux des pieds de chaises que l’on traine sur le parquet balafré par les générations, la pluie mate des semelles de basket dans les escaliers, le murmure des files d’attente dans les couloirs, les hurlements de délivrance lors de la dernière sonnerie du soir, la cacophonie indigeste et métallique de la cantine aux heures de pointe, les chuchotements sous la couette, le soir, après l’extinction des feux, le bourdonnement du silence pendant les interros, tout ce brouhaha de la vie en collectivité.

 La gosse m’a l’air bien moins émotive en ce premier jour de sa dernière année d’écolière. Envie de voir les potes, certes, de raconter nos petites aventures de l’été, mais pas de réelle impatience, plutôt une sorte de volonté contrôlée de vivre le moment, juste le moment.
Elle n’avait pas besoin du rituel du premier jour, un peu comme si elle l’économisait pour le grand saut dans le monde de l’année prochaine.
Je la regarde traverser les mêmes instants que ceux par lesquels je suis passée. C’est la même chose, mais c’est définitivement différent. Chaque moment est complètement différent parce que c’est un peu comme si, aujourd’hui, je le revivais, mais de l’autre côté du miroir.

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Auto-stops

Sa silhouette p?le s’est brutalement mat?rialis?e ? la lueur de mes phares. Je suis crev?e et il est pit? ? un endroit improbable, ? la sortie du rondpoint, juste ? l?embranchement de la bretelle d?acc?s de la voie rapide. Il agite les bras comme un s?maphore et je me dis ...

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Les mauvaises fr?quentations

Je viens d’un pays banal où les fenêtres ont des oreilles et des rideaux qui se soulèvent sans aucune brise.

Fenêtre sur natureC’était un monde d’une extrême bienveillance où une foule invisible de braves gens veillaient en permanence à ce que je ne sorte jamais des sentiers bien balisés. Rien n’était jamais dit, mais tout se savait.

Mais que faisais-tu à trainer avec le petit Barabas ?

C’était ma grand-mère qui m’alpaguait au moment où je rangeais mon vélo dans l’abri du jardin. J’étais, d’une certaine façon, plus libre que les enfants d’aujourd’hui puisque je pouvais trainer avec la bande du quartier loin du regard de ma grand-mère. Mais d’un autre côté, elle avait trouvé, comme tout le monde dans le bled, d’aimables extensions à ses yeux myopes et quoi que je fasse, quoi que je dise, tout lui était rapporté dans la minute par quelque ésotérique moyen de communication qui enfonçait, de loin, la mythique barrière de la vitesse de la lumière.

Le petit Barabas, comme bien d’autres, faisait partie des mauvaises fréquentations. Non pas qu’il fut particulièrement plus turbulent, chahuteur, menteur, voleur, tricheur ou déconneur que la moyenne des gosses du quartier, mais c’est qu’il venait d’une famille à la mauvaise réputation et que ce seul fait suffisait à lui régler son compte de manière définitive.

C’est qu’ils ne vivaient pas vraiment comme tout le monde, ces gens-là. Et puis, d’ailleurs, qui savait réellement ce qu’ils trafiquaient dans leur coin ? Et la mère, pour qui elle se prenait, avec ses grands airs, à ne saluer personne les rares fois où elle descendait en ville ?

J’avais dans l’idée qu’elle avait bien dû tenter de briser la glace deux ou trois fois et qu’elle avait fini par laisser tomber, rabrouée par la morgue malveillante des commères du village, les gardiennes du temple de la moralité, celles qui faisaient ou défaisaient la réputation des uns et des autres en quelques mots expéditifs.

Malheur aux différents ! Malheur aux pas comme nous ! Ils se retrouvaient murés vivants dans une gangue de mépris et de suspicion qui les isolaient plus surement du reste de la communauté que s’ils avaient vécus sur la Lune.

C’était con, parce que j’ai toujours préféré la société des marginaux, des pas pareils, des pas fréquentables, de ceux devant lesquels on change de trottoir et on baisse la voix en chuchotant. Pas juste parce qu’ils étaient des réprouvés, pas juste par esprit de contradiction — encore que, quand même, un peu —, mais par envie d’aller vers ce qui n’est pas connu, reconnu et balisé, ce qui n’a pas reçu l’approbation normative des vieilles barbues à l’haleine fétide et aux idées étroites.

La bonne société des mouflets de mon âge, c’était les premiers de la classe, les gosses de notables et de commerçants, souvent de remarquables petites pestes suffisantes et cruelles que je jugeais précisément totalement infréquentables. L’entre-soi déjà moisi du mépris social. Les mauvaises fréquentations, c’étaient les immigrés, les gosses d’ouvriers et de prolos, ceux dont les parents ne frayaient pas avec les braves gens du bled, quitte à pochetronner jusqu’à pas d’heure au troquet du coin où j’allais régulièrement chercher mon grand-père. J’étais juste au milieu de ce bel ordre social, avec une assez bonne réputation, entachée par ma tendance à préférer les infréquentables. Bonne élève, plutôt mignonne et gentille, même si j’avais déjà ce que les commères appelaient paradoxalement une langue bien pendue, c’est-à-dire non pas un organe à baver interminablement sur autrui, mais une manière plutôt impertinente de poser les mauvaises questions au mauvais moment et aux mauvaises personnes.

Même ça, même ta tronche était un enjeu central du contrôle social : pas de place pour les moches, ou alors en braves souffre-douleur, ni pour les trop belles, forcément des putes et des Marie couche-toi là. Tout était tellement soigneusement pesé, calibré, référencé, rapporté, comparé et archivé : la longueur de la jupe, ni trop haute (ça fait pute) ni trop basse (ça fait romano), si tu souris juste assez, ni aguicheuse, ni hautaine, l’heure à laquelle tu sors, celle à laquelle tu rentres, à qui tu parles, où et comment... tu es juste comme un insecte dans un labyrinthe de verre.

Je ne sais pas trop comment, mais ça a continué plus tard, après, même (et surtout) quand je suis partie à la fac, loin dans la ville. C’est ça, la magie du village : loin des yeux et près du cœur.

Un jour ma grand-mère m’appelle, en colère et affolée :

  • Tu dois rentrer tout de suite à la maison.
  • Je ne peux pas, j’ai partiels !
  • Arrête de mentir, je sais tout !

Arf, qu’est-ce que le téléphone arabe du bled avait bien pu trouver à lui rapporter d’au-delà des frontières lointaines de notre grande ruralité ? Que je fumais comme un pompier, que je picolais parfois comme un Polonais (et même avec, quand la soirée était bonne), que j’avais des potes qui se camaient, d’autres qui vendaient leur cul pour arrondir leurs fins de mois, que ma résidence universitaire regroupait tellement de nationalités différentes qu’on aurait pu se croire à une séance plénière de l’ONU, que je trainais dans les quartiers louches à des heures indues et qu’il m’arrivait de piquer du nez en cours après des nuits plus longues que des jours sans pain ?

  • Tu sais quoi ?
  • Que ce n’est pas vrai, que tu n’es pas à l’université. On m’a dit que le Mirail, c’est une cité HLM et que tu y vas te faire sauter par des bougnoules. On ne met pas d’université dans les banlieues, tout le monde sait ça.

Le weekend suivant, je lui ai rapporté ma carte d’étudiante, celle de la BU, les tickets RU, des brochures de la fac, des notes de cours, tout ce que j’ai pu trouver. Plus tard, je lui ai même ramené un diplôme, puis un autre d’une fac plus prestigieuse. Et encore un autre. Mais cela n’avait aucune importance. Je crois bien qu’elle est morte en n’ayant absolument jamais rien compris de ce que je suis, de ce que je pense ou de ce que je fais de ma vie. Elle m’a toujours demandé si j’allais avoir un jour un vrai boulot, un vrai métier et une vraie famille. Des choses simples et faciles à comprendre. Des choses comme tout le monde, des choses comme font les gens bien.

Les gens qu’on a envie de fréquenter, dans son monde.

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Partis sans laisser d?adresse

Il m’a fallu plusieurs semaines, entre autres activités, pour finir de nettoyer mes flux RSS.


La biche
En fait, tout cela, c’est de la faute à Google. Un peu comme, il y a 10 ans, c’était forcément de la faute de Microsoft. Parce que Google a pris une place énorme dans la vie de la plupart des connectés et que, comme je le prédisais à l’époque, il nous murmure à l’oreille et voit même à travers nos yeux.

Toujours est-il que Google offre plein de services réellement très utiles et que, quand la firme décide que l’un d’entre eux n’est plus rentable et le ferme, cela fout un peu la merde dans nos vies numériques et nous rappelle toujours à bon escient à quel point il est bon de ne pas toujours mettre tous nos œufs dans le même panier.

Ainsi donc, tout a commencé il y a un peu plus d’un mois. Voire deux, je ne sais plus, tellement le temps s’est accéléré. Google m’annonce qu’il va fermer l’agrégateur de flux RSS Google Reader.

C’est probablement la page Internet que je consultais le plus, chaque jour, depuis des années. C’est le premier site où je me connectais, chaque matin, en sirotant mon thé brûlant, la première réponse à cette question vitale : mais qu’est-ce qu’il s’est passé depuis hier soir dans ce monde où le soleil ne se couche jamais ?

Google Reader était ma mémoire du Net, plus de 800 sites référencés au fil du temps et dont je surveillais ainsi les nouvelles fraîches pratiquement tous les jours. Il y avait un peu de tout : des blogs de potes, beaucoup, des blogs intelligents, drôles, tragiques, bien écrits, des sites d’information d’ici et d’ailleurs, des portails scientifiques, des plateformes de publications de photos, de BD, des informations, des tas d’informations, de partout, sur tout, tout le temps, la substantifique moelle de mon rapport au monde, l’endroit où je m’abreuvais directement dans le flux, où je prenais des nouvelles, des uns et des autres, le maeltröm dont je triais la masse jusqu’à trouver ce petit fait insignifiant qui résumait le mieux l’état du monde.

Je ne pense pas que l’on puisse ressentir la puissance d’Internet si l’on pas déjà goûté à l’ivresse du flux RSS en continu, quelque chose d’encore plus énorme de Twitter et l’AFP réunis, parce que fabriqué sur mesure, au fil du temps, des navigations, des échanges de mails, des commentaires pertinents, de-ci, de-là. Un trésor de guerre que le géant de pixels se propose de définitivement enterrer.

Comme tous les autres nerds hyperconnectés, j’ai cherché un autre endroit où transférer cette mémoire vivante et d’export en migrations, j’ai fini par arriver sur theolreader  projet qui a pour ambition de remplacer le défunt service de Google. Rien que cela.

J’importe donc ma grosse base de flux, d’articles favoris et commentés et plaf, un clic intempestif réduit à néant tout le classement construit par les années.

Commence alors cette longue période que je viens juste de clore et où j’ai vérifié chacun de mes flux, un à un.
Regarder s’il y a eu une publication récente. Aller sur le site pour en vérifier l’identité. Vérifier que lors d’une mise à jour, le flux RSS n’a pas changé d’adresse. Comprendre pourquoi telle source n’a rien écrit depuis 2 ou 3 ou 4 ans. Trouver le nouveau site pour ceux qui ont bougé. Et pour mes préférés, à présent aux abonnés muets, écrire un mail directement pour savoir s’ils vont bien.

Deux mois de travail et la moitié des flux en moins. Quelques-uns écrivaient que les blogs étaient morts. Ils n’ont pas totalement tort. La grande prolifération de l’âge d’or d’Internet est derrière nous. Des blogs meurent et se créent chaque jour. Certains traversent le temps avec, toujours intacte, la petite flamme du début; beaucoup s’assèchent lentement, progressivement, jusqu’au grand silence final; d’autres, enfin, s’interrompent brutalement, faute de combattants.
Peut-être était-ce parce que je suivais beaucoup de monde de la Gauchosphère. Toujours est-il que l’élection de Hollande a coupé le sifflet à beaucoup d’entre eux. Se faire une tartine de Sarko, le matin, avant de se mettre en piste, avait tout de même, pour eux, une autre saveur que de se tirer dans le pied à énumérer les renoncements permanents de la GÔche au pouvoir.

Et puis, on a changé. On a grandi. On a des gosses. Un boulot. Ou plus assez de ressources pour continuer. Tiens, même moi, là, j’ai bonne mine à balancer sur les autres alors que je maintiens à peine assez de publications pour ne pas totalement disparaître. Plus le feu, plus le temps... même pas.
Il m’arrive souvent de me punir d’écriture pour me forcer à terminer un boulot pas évident : « tiens, tant que je n’aurais pas rendu le bousin, j’écris rien dans Le Monolecte. » Sauf que le temps passe, et qu’il y a toujours autre chose dans les tuyaux, pendant que les histoires que j’écris dans ma tête finissent immanquablement par se dissoudre dans le flux du temps. Et puis, bon, à force de croiser mes lecteurs dans la rue, en faisant mes courses ou même dans les petites bouffes entre potes, j’ai fini par me censurer. Bon, ça, je ne peux pas l’écrire, ça la foutrait mal par rapport à Machin. Et si Truc me lit, il se reconnaîtra tout de suite. Ça, c’est du lourd, mais si un client tombe dessus, pour le prochain contrat, je l’ai dans le cul...

Et sinon, il y a toujours tellement autre chose à faire : la famille, les potes, les courses, les impôts, le boulot ou même juste un peu de temps pour dormir.

S’il faut, c’est comme cela que meurent les blogs.

Mais rien n’est jamais tout à fait perdu. Car la discussion, la grande conversation, ne s’interrompt jamais. Elle continue juste ailleurs, autrement, un coup sur Facebook, un autre sur Twitter, ou Scoopit, ou Seenthis dans le flux partagé. Qui tomberont tous en désuétude, à leur tour. 

Mais la discussion continuera toujours.
Encore.
Ailleurs.
Parce que c’est dans notre nature.

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Schiste happens

Les plus confiants d’entre nous en étaient restés à l’idée rassurante et confortable que le nouveau président en exercice avait interdit pour toute la durée de son quinquennat l’exploitation des gaz de schiste par fracturation hydraulique, ce qui nous laisserait largement le temps de voir si ce nouvel eldorado énergétique tenait vraiment toutes ses promesses dans les autres coins du monde où il tourne à plein régime.

C’était bien, cette idée que la mobilisation citoyenne fait reculer les hyènes capitalistes, celles qui ne s’encombrent d’aucune préoccupation annexe en dehors de se faire un maximum de fric, le plus vite possible. Cela dit, les collectifs citoyens sont restés vigilants et comme d’habitude, cette prudence s’est révélée fondée.
Assez rapidement, il s’est avéré que les permis d’exploration des gaz de schiste déjà accordés étaient toujours en cours de validité et surtout que de nouvelles demandes de permis sont régulièrement déposées par des compagnies minières et qu’à notre surprise générale, elles reçoivent régulièrement des réponses positives. Voilà qui contraste singulièrement avec la position officielle d’interdiction totale des conneries schisteuses.

Dans mon bled, c’est à dire là où vivent les pedzouilles de la République, autrement dit, des gens considérés comme suffisamment négligeables pour être passés prestement en pertes et profits, le moins que l’on puisse dire, c’est que nous n’avons pas franchement l’impression d’être à l’abri des dommages collatéraux des gaz de schistes. Et la dernière grande charge médiatique des pro-schiste (qui ont généralement l’intéressante caractéristique d’habiter très loin des zones d’explorations, ce qui relativise grandement leurs discours lénifiants) n’est pas pour nous rassurer. Puisqu’il n’est pas possible de fracturer la roche, ce qui, vous en conviendrez, est assez barbare, ils se proposent doctement de la masser, ce qui est nettement plus avenant.

Donc, il faut bien comprendre que le lobby des profiteurs des gaz de schiste n’a jamais désarmé et s’est, très récemment, remis en bon ordre de marche propagandaire, à nous asséner que les gaz de schiste, c’est écolo, c’est beau, ça va résoudre tous nos problèmes d’un coup, à commencer par la Vilaine Crise qui nous sape le moral depuis 2008, comme une grosse dépression sibérienne qui stationnerait sur nos têtes depuis trop longtemps. En gros, les gaz de schiste, c’est notre anticyclone des Açores, mais en mieux !
Pour ceux qui pensent que j’exagère, on peut aussi se souvenir des discours lénifiants sur les nombreux avantages que nous tirerions de la diffusion massive des OGM. Souvenez-vous, Monsanto, en fait, c’était Mère Thérésa et tout ça, c’était juste pour éradiquer la faim dans le monde, rien que ça. Mais si cet exemple célèbre d’altruisme éhonté ne suffit pas, voici ce que les habitants du bled ont trouvé sur leur pare-brise ce week-end pascal (et accessoirement grande messe de la course automobile).

  

C’est beau, comme un démontage de MacDo par José Bové !
On admire la rhétorique fine et enlevée : les gaz de schiste vont nous sortir de la crise ! Rien que ça ! Moi qui croyais bêtement que c’était de la faute aux 35h ! Et puis, c’est propre, les gaz de schiste, même qu’il y a des autorités indépendantes et incontestables qui le clament ! Alors que les opposants, ce ne sont rien que des menteurs et des falsificateurs. On admire le style très dépouillé de la maquette, façon militants roulés sous aisselles, parce qu’il ne faudrait pas que ça fasse trop agence de com' grassement rémunérée qui tente un coup de marketing viral en tractant comme des gauchistes de l’ancien temps; parce qu’on est bien d’accord, pour toucher les bouseux, il faut tracter sur les parebrise, vu qu’on n’a pas encore découvert l’Internet dans nos contrées sauvages aux sous-sols affolants.
En tout cas, je suis bien d’accord avec ces braves gens : effrayer n’est pas informer ! Et quand on prétend lutter contre la désinformation, on commence par le faire à visage découvert et non pas avec un bout de papier même pas signé !

Et si, encore, les gaz de schiste n’étaient que la chronique d’une catastrophe écologique annoncée ! Mais non, même d’un point de vue purement économique, c’est une énorme impasse.
Bref, pour vous faire une bonne idée des enjeux et des réalités de la guerre des gaz de schiste, je ne peux que vous conseiller de lire et suivre assidûment la compilation Seenthis des gaz de schiste.

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Schiste happens

Les plus confiants d’entre nous en étaient restés à l’idée rassurante et confortable que le nouveau président en exercice avait interdit pour toute la durée de son quinquennat l’exploitation des gaz de schiste par fracturation hydraulique, ce qui nous laisserait largement le temps de voir si ce nouvel eldorado énergétique tenait vraiment toutes ses promesses dans les autres coins du monde où il tourne à plein régime.

C’était bien, cette idée que la mobilisation citoyenne fait reculer les hyènes capitalistes, celles qui ne s’encombrent d’aucune préoccupation annexe en dehors de se faire un maximum de fric, le plus vite possible. Cela dit, les collectifs citoyens sont restés vigilants et comme d’habitude, cette prudence s’est révélée fondée.
Assez rapidement, il s’est avéré que les permis d’exploration des gaz de schiste déjà accordés étaient toujours en cours de validité et surtout que de nouvelles demandes de permis sont régulièrement déposées par des compagnies minières et qu’à notre surprise générale, elles reçoivent régulièrement des réponses positives. Voilà qui contraste singulièrement avec la position officielle d’interdiction totale des conneries schisteuses.

Dans mon bled, c’est à dire là où vivent les pedzouilles de la République, autrement dit, des gens considérés comme suffisamment négligeables pour être passés prestement en pertes et profits, le moins que l’on puisse dire, c’est que nous n’avons pas franchement l’impression d’être à l’abri des dommages collatéraux des gaz de schistes. Et la dernière grande charge médiatique des pro-schiste (qui ont généralement l’intéressante caractéristique d’habiter très loin des zones d’explorations, ce qui relativise grandement leurs discours lénifiants) n’est pas pour nous rassurer. Puisqu’il n’est pas possible de fracturer la roche, ce qui, vous en conviendrez, est assez barbare, ils se proposent doctement de la masser, ce qui est nettement plus avenant.

Donc, il faut bien comprendre que le lobby des profiteurs des gaz de schiste n’a jamais désarmé et s’est, très récemment, remis en bon ordre de marche propagandaire, à nous asséner que les gaz de schiste, c’est écolo, c’est beau, ça va résoudre tous nos problèmes d’un coup, à commencer par la Vilaine Crise qui nous sape le moral depuis 2008, comme une grosse dépression sibérienne qui stationnerait sur nos têtes depuis trop longtemps. En gros, les gaz de schiste, c’est notre anticyclone des Açores, mais en mieux !
Pour ceux qui pensent que j’exagère, on peut aussi se souvenir des discours lénifiants sur les nombreux avantages que nous tirerions de la diffusion massive des OGM. Souvenez-vous, Monsanto, en fait, c’était Mère Thérésa et tout ça, c’était juste pour éradiquer la faim dans le monde, rien que ça. Mais si cet exemple célèbre d’altruisme éhonté ne suffit pas, voici ce que les habitants du bled ont trouvé sur leur pare-brise ce week-end pascal (et accessoirement grande messe de la course automobile).

  

C’est beau, comme un démontage de MacDo par José Bové !
On admire la rhétorique fine et enlevée : les gaz de schiste vont nous sortir de la crise ! Rien que ça ! Moi qui croyais bêtement que c’était de la faute aux 35h ! Et puis, c’est propre, les gaz de schiste, même qu’il y a des autorités indépendantes et incontestables qui le clament ! Alors que les opposants, ce ne sont rien que des menteurs et des falsificateurs. On admire le style très dépouillé de la maquette, façon militants roulés sous aisselles, parce qu’il ne faudrait pas que ça fasse trop agence de com' grassement rémunérée qui tente un coup de marketing viral en tractant comme des gauchistes de l’ancien temps; parce qu’on est bien d’accord, pour toucher les bouseux, il faut tracter sur les parebrise, vu qu’on n’a pas encore découvert l’Internet dans nos contrées sauvages aux sous-sols affolants.
En tout cas, je suis bien d’accord avec ces braves gens : effrayer n’est pas informer ! Et quand on prétend lutter contre la désinformation, on commence par le faire à visage découvert et non pas avec un bout de papier même pas signé !

Et si, encore, les gaz de schiste n’étaient que la chronique d’une catastrophe écologique annoncée ! Mais non, même d’un point de vue purement économique, c’est une énorme impasse.
Bref, pour vous faire une bonne idée des enjeux et des réalités de la guerre des gaz de schiste, je ne peux que vous conseiller de lire et suivre assidûment la compilation Seenthis des gaz de schiste.

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L’incompr?hension

Le diable se cache dans les détails

Pré ado

Il est difficile de décrire l'atmosphère d'une époque, d'exprimer clairement ce qui n'est que de l'ordre du ressenti et de la sidération, aussi. De ma totale incompréhension.
Je suis le dinosaure. Je vais m'éteindre. Et refermer la porte en sortant.

J'ai donc profité d'un aller-retour express au bled en chef pour recharger mon sobre destrier. En fait, après moult calculs, je me suis rendu compte que le carburant étant toujours plus cher dans les bleds paumés comme le mien, mais que d'aller jusqu'au bled plus abordable revenait encore plus cher, même avec une caisse ne consommant que 6 litres aux 100 kilomètres. L'idéal, c'est de remplir le réservoir chaque fois que je me déplace dans une ville assez importante pour que le 95 y soit vendu 10 cents de moins au litre que chez moi. Même si ma jauge annonce encore un réservoir aux trois quarts plein. Ce qui ventile d'ailleurs efficacement mon budget transport.

Bref, me voilà en vue de la station-service réputée la moins chère du bled en chef, selon le dernier calcul d'itinéraire de Carbeo, station qui s'étend devant moi comme une barre de péage le lendemain de la rentrée des classes. Je n'ai que l'embarras du choix entre la douzaine de pistes dont une seule autre est déjà occupée.

Tout à l'heure, à l'hypermarché qui est à l'autre bout de la ville, c'était un peu la même chose lors du passage en caisse ou même sur le parking : il n'y avait tellement personne, que j'aurais pu me garer directement devant le rayon qui m'intéressait. S'il faut, Golfech a pété, là-haut, un peu plus au nord, et les gens ont été évacués. Les caissières sont tellement désœuvrées que j'ai dû demander à celle que je visais si elle était encore en service. Le temps de poser mon truc, trois personnes étaient derrière moi, à jouer des coudes pour poser leurs achats sur le tapis roulant soudain trop petit. Derrière la barre de séparation, mon voisin avec une tête de Papy Brossard a juste posé un bouquet de roses rouges. Du coup, on s'est souri.

J'ai choisi une pompe du bon côté de la voiture, celui du réservoir, tant il m'est pénible habituellement de m'arc-bouter sur le tuyau en gros caoutchouc noir pour réussir à lui faire contourner mon pot de yaourt et à bien vouloir incliner du bec dans le réservoir à colibri, sans que l'enrouleur me bloque à cinq centimètres du but ou, pire encore, ne ravale goulûment l'appendice noirâtre dans ses entrailles, me traînant lamentablement à sa suite. Je n'aime pas tellement me battre contre les choses. Ni contre les gens, d'ailleurs.
Je prends le temps de noter le kilométrage sur mon téléphone, mais je n'ai même pas celui de sortir de ma voiture qu'un break dont je me contrefous d'identifier le modèle ou la marque vient se coller à mon parechoc.

Là, je ne comprends juste pas.
Plus de la moitié des bornes de distribution sont encore totalement libres, désertes, accueillantes, il suffit d'y aller pour commencer à se servir, mais non, cette femme doit avoir un chiffre fétiche, une manie inavouable ou un gros problème de vue, toujours est-il qu'elle s'est collée derrière moi et qu'elle commence immédiatement à attendre.

Vous avez remarqué comme les caissières des supermarchés sont devenues terriblement rapides, ces derniers temps ? Bip, bip, bip, elles passent les articles au scanner à toute berzingue, ça couine encore pire que le cœur d'un écureuil sous ecsta, le temps de le dire, une semaine de votre vie de famille s'entasse de l'autre côté de la caisse et vous n'avez même pas fini de décharger le caddie. Vite, vite, vite ! Les trucs volent et arrivent plus rapidement que vous ne parvenez à les saisir. Alors, ranger la camelote, vous n'y pensez pas ! Malgré toutes vos stratégies dans l'agencement des marchandises sur le tapis roulant en amont, il arrive toujours un moment de l'autre côté où vous vous retrouvez à balancer la boite d'œufs au fond du gros sac de conserves, à cogner les bouteilles entre elles en espérant que l'apéro ne va pas finir par goutter lamentablement sur le parking. Et alors que vous présentez tous les signes les plus évidents de la débâcle logistique, les autres clients, déjà, poussent leurs propres monticules dérisoires à l'assaut du vôtre tout en vous faisant bien sentir que vous ne dégagez pas assez vite le plancher, quand bien même ils vont passer un quart d'heure ensuite à donner des nouvelles du petit-neveu tout en triant un annuaire de bons de réduction.

Ça n'arrive pas qu'à moi, n'est-ce pas ?
Et vous aussi, vous détestez ça ? Comme tout ce qui va avec : les étiquettes qu'il faut décrypter avec une encyclopédie des poisons et un tableur Excel, la musique geignarde ou faussement hystérique qui donne envie de se coller du Destop dans les esgourdes, les caddies en travers qui bloquent tout un rayon dans l'indifférence goguenarde de leur locataire du moment, les fausses promos où le pack familial est vendu nettement plus cher que la dose bourgeoise à l'unité. Ce genre de choses pas très intéressantes et assez stressantes que sécrète forcément la société de consommation...

Je n'ai donc pas envie de me presser. Je n'ai pas envie de traîner non plus, l'endroit manque singulièrement d'attraits. Je veux juste faire les choses calmement, à leur rythme, sans pression. Sans cette sensation trop récurrente d'être le foutu lapin d'Alice au Pays des merveilles. Je me dis même que si j'agis posément, la femme au break va finir par comprendre qu'elle a d'autres possibilités. Ou alors, décider qu'elle aussi, elle n'est pas spécialement pressée à l'heure la plus creuse de la journée.

Eh bien non !

Elle doit trouver que je n'ai pas le rythme qui lui convient, parce qu'elle envoie deux ou trois petits coups d'accélérateur bien éloquents quant à ce qu'elle doit penser être sa très légitime impatience.

C'est là que je suis très fière de moi.

J'ai carrément refoulé l'envie d'exploser de colère, de fondre sur sa portière, de l'extraire par la vitre et de lui défoncer la gueule sur le bitume huileux et malodorant en l'agonissant d'injures : mais putain, sale connasse, qu'est-ce que tu viens me faire chier la rate alors que la station est déserte ?!?! J'ai également résisté à la pulsion d'accélérer que quelque manière que ce soit le mouvement ou même de ralentir, ou même de réagir à cette provocation délibérée. Je suis restée concentrée sur le moment, l'enchaînement des opérations, ne pas oublier d'aller chercher le ticket pour vérifier les chiffres, les reporter dans l'application prévue à cet effet, remettre le compteur journalier à zéro et m'en aller sans hâte vers la suite de mon étrange et néanmoins banale destinée.

Cela dit, je ne comprends toujours pas le comportement de cette femme.

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