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Migrants: Sous les pavés, la jungle!

Camps Calais

Jean Bourbeau, Montréal 

Les autorités françaises ont commencé à raser une partie de la «jungle», un camp de réfugiés où règne une impressionnante ingénierie civile.

L’impuissance que j’appréhendais depuis mon retour s’est éveillée ce matin. Ce sentiment d’abattement vécu par celui qui souffre de regarder les mains liées. J’arrive tout juste d’un séjour humanitaire de dix jours dans la « jungle » de Calais, en France. À l’aide d’une équipe de bénévoles bretons, nous avons travaillé sans relâche des journées entières à braver la pluie froide et les vents du nord afin d’organiser l’inévitable destruction annoncée de la zone sud. Nous nettoyions la partie nord de ses déchets pour accueillir avec dignité les futurs arrivants. Et aujourd’hui, 29 février, du confort douillet de ma demeure, les bulldozers qui dormaient à mon départ se sont mis en marche vers le bidonville.

L’espace condamné par la préfecture concentre la majorité de la population du camp, mais aussi sa couleur, sa flamboyance et sa sociabilité unique exacerbée par une impressionnante ingénierie civile. À l’entrée sud, l’École laïque du chemin des Dunes se dresse fièrement où l’on enseigne les langues du matin au soir. Une garderie s’y annexe, réchauffée par la génératrice naturelle que sont les cris et les rires d’enfants s’amusant entre eux. Construit par Zimako, un Nigérian ayant fui les massacres de Boko Haram, ce lieu de savoir improvisé complète l’École des arts et métiers du Mauritanien Alpha, un spacieux atelier où l’on peut lire, dessiner, apprendre le piano ou les percussions. Le dôme du Good Chance Theater y a élu domicile. Chaque jour, des événements artistiques y sont orchestrés pour faire respirer des dizaines de migrants le temps d’un instant. Le long de l’artère principale couverte de boue, une véritable mosaïque urbaine s’est implantée ; bibliothèque, église érythréenne, café-narguilé tenu par des Bédouins koweïtiens, salons de barbier et bars africains à la musique tonitruante. Les petits commerces pachtounes foisonnent, comme celui de Moudjahid Khan et ses frères aux yeux verts, qui écoulaient leur réserve de tabac pour quitter plus léger. Un quartier vivant où se faufilent des adolescents à la course pour livrer le pain chaud aux restaurateurs charismatiques. On y retrouve la cuisine d’Ashram, qui distribue des repas chauds deux fois par jour, et un peu plus loin la maison d’Alice, où l’on enseigne le yoga éclairé aux bougies.

L’écran de mon ordinateur

Ce lieu exceptionnel d’une communauté planétaire ne sera plus que souvenirs pour des milliers de personnes entassées dans les cabanes déjà surpeuplés du nord. D’autres devront à contrecoeur se loger dans les conteneurs de la peur, un projet gouvernemental, ou plutôt une ignominie orwellienne dénuée d’intimité où les migrants s’empilent à douze par bloc pour dormir après s’être fait balayer la topographie palmaire. Pas surprenant que plusieurs se brûlent le bout des doigts pour rester dans la vitalité organique de la « jungle ».

Ce matin, j’ouvre les yeux en voyant, à travers l’écran de mon ordinateur, l’horreur d’une communauté que j’ai fréquentée et aimée. Des humains, dont j’ai ressenti une profonde générosité, se font assiéger par des centaines de policiers anonymes et la violence de leurs canons à eau. Zimako, qui quelques jours auparavant m’ouvrait gentiment la porte de chez lui en pleine nuit pour dormir après une soirée un peu trop arrosée chez les Soudanais, s’est fait passer les menottes tel un criminel. Sur une vidéo où l’on voit pleuvoir des gaz lacrymogènes sur la « jungle », je discerne Nour, un ami syrien avec qui je jouais régulièrement aux cartes dans un café iranien. Il a fui le groupe État islamique, comme ces nombreuses familles kurdes qui se sont installées près de la forêt pour réveiller leurs enfants aux chants des passereaux. Ils devront tous trouver un nouveau chez-soi dans un nuage de fumée noire.

On dit leur offrir un billet pour Montpellier, à plus de mille kilomètres de ce goulot d’étranglement où ils se sont installés après des mois de déplacement chaotique à travers déserts, montagnes et mers. À Calais, ils sont pourtant à quelques pas seulement d’un rêve jugé trop exigeant ; l’espoir d’un emploi dans un pays en paix. L’humanité de cette ville-monde qui ébranle la France est donc aujourd’hui lacérée, démolie à coups de masse et brûlée pour dissuader les migrants de venir y trouver refuge. De Montréal, j’écris ces mots pour témoigner de la beauté de ces battants et exorciser l’impuissance de celui qui est maintenant trop loin pour leur tendre la main.

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    Merci pour ce témoignage.