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Centpapiers

  • Mes plus sincères salutations

    25 novembre 2011 | 0 commentaire(s) | vu 383 fois

    C’est l’été en Maurienne et je dois avoir 14 ans. Les journées sont longues,
    lumineuses, remplies de nos jeux et de nos cris. On est une bande de potes. On
    est les terreurs de la montagne.

    Ma saison préféréeIl y a Steph’, bien sûr, ma sœur de lait, ma sœur
    ennemie
    , celle qui nous vaut d’avoir toujours des tas de copains. Parfois,
    il y a Fabrice, qui monte du chef-lieu, droit par les sentiers de vaches et le
    plus souvent, il y a François et Florence, les gosses du chalet juste au-dessus
    du nôtre. Flo est souvent un peu en retrait, un peu plus sèche, plus volontaire
    aussi, plus dure, mais ça ne me dérange pas, même si je préfère son frère. De
    toute manière, j’ai toujours préféré les garçons, leur compagnie franche, leurs
    jeux de guerrier, leurs blagues bien lourdes et leur brin de folie furieuse. Je
    suis un peu sexiste sur les bords, mais je l’ai toujours été un chouia. Du jour
    où ma grand-mère a fait tomber mes longues anglaises blondes sous les ciseaux
    furieux du merlan, j’ai toujours cultivé un côté petit mec, même maintenant,
    même normalisée avec mes robes et mes talons.

    Cet été-là, François a construit le jeu de la mort, le vrai : une espèce
    de planche à roulettes maison, plus large, moins maniable, avec une sorte de
    caisse basse vissée dessus dans laquelle on peut tenir jusqu’à deux, à
    condition de tenir les jambes relevées à l’extérieur. Le jeu de la mort, c’est
    donc de remonter jusqu’à l’épingle à cheveux au-dessus de notre hameau et de
    s’élancer comme des braques sur la route défoncée, printemps après printemps,
    par les rigueurs aqueuses du dégel.
    C’est une sacrée petite route de montagne qui serpente haut, jusqu’à la
    station, loin au-dessus. Ralliant le chef-lieu, loin au-dessous. Comme je suis
    en cannes, cette année-là, il m’est déjà arrivé de monter jusqu’au col, juchée
    sur le vélo Barbie de Steph’. Ceux qui ne connaissent que les vélos modernes à
    21 vitesses ne peuvent pas comprendre, ni même seulement concevoir, comment on
    parvient à se hisser le long de la pente, avec cette machine rétive, sur plus
    de 1 000 m de dénivelé. Disons que j’avais sacrément chaud et les
    mollets qui tiraient un peu quand j’arrivais au col, mais que toutes les
    douleurs du monde ne valaient pas l’intense jouissance que je pouvais éprouver
    juste après, à débouler sur les flancs de la montagne, enfilant les virages à
    la limite du décrochage, gobant des moustiques dans de grands éclats de rire,
    râpant les semelles de mes Stan Smith sur le bitume éclaté, faute de
    freins dignes de ce nom pour contenir ma folle chevauchée.

    Aussi, l’idée de faire des concours de dévalement de pente à tombeau
    ouvert, le cul au ras du sol, dans un engin qui ne peut pratiquement ni freiner
    ni tourner, est un pur délice d’excitation.
    Si je pouvais me glisser dans la bande joyeuse, avec mes 40 balais bien entamés
    et mon regard de mère toujours un peu inquiète, je crois que j’attraperais une
    chevelure blanche intégrale à la vision de l’engin de la mort. Au lieu de cela,
    je pousse la carriole comme une sorte de bobsleigh, avant de me jeter dedans,
    de me faire malmener par les cahots de la route et le vent de la course qui
    emmêle ma tignasse indisciplinée, avant de finir à moitié râpée sur le
    bas-côté. C’est une chance qu’il y a moins de circulation l’été qu’à la saison
    hivernale, quand le Parisien aux pneus lisses imagine vraiment qu’il arrivera à
    la station pour l’heure de la raclette. Sinon, j’aurais probablement fini ma
    brève existence encastrée sous un parechoc, un 75 imprimé sur le front.

    Ce jour-là, c’est François qui a perdu. Enfin, non, il a commencé par gagner.
    Le meilleur chrono de la saison, trajectoire parfaite qu’il n’a même pas tenté
    d’incurver à l’approche du virage. Il est passé tout droit, s’est envolé sur le
    rebord de gravier, toujours un peu relevé pour coller les voitures à leur
    trajectoire sinueuse et il a bien dû rester en l’air une demi-éternité
    triomphante, suspendu entre ciel et terre, avant d’aller s’écraser à grand
    fracas dans le pierrier en contrebas. On est tous encore en train de courir
    pour tenter d’aller ramasser les morceaux quand il escalade le rebord de la
    route, en vrac, des estafilades sanglantes le marbrant sur toute la surface
    découverte de sa peau, de grandes plaques rouges s’étendant à vue d’œil sur son
    épiderme. L’engin de la mort n’est plus, fracassé dans la pierraille, mais par
    chance, François a atterri au beau milieu d’un énorme bouquet d’orties qui ont
    grandement amorti sa chute et fouetté son sang.

    Ce soir-là, je suis en train de faire la vaisselle quand j’entends confusément
    des cris venir de dehors. Dans un premier temps, je pense bien sûr que les
    parents sont au courant de nos chevauchées fantastiques et qu’on va se ramasser
    une foutue corvée de ramassage de haricots verts à la rosée du matin pour au
    moins 15 jours. Mais cela vient d’un peu plus loin et ça hurle plutôt que ça ne
    crie.
    Les cris ont cette tonalité d’urgence et d’effroi qui nous fait soit fermer les
    volets de trouille, soit sortir sur le seuil de notre porte, portés par un élan
    irrésistible. Je pense au feu qui peut dévorer avidement nos beaux chalets
    alpestres, jusqu’à ne plus laisser que les fondations de pierre, nues et
    noircies. Le tintamarre est terrible et je vois Flo et François tirant leur
    mère sur le grand balcon de leur premier étage, pendant que leur père, comme
    fou de rage surgit à l’extérieur, rougeaud et éructant. C’est une telle
    explosion de haine que l’étreinte de la peur glace ma colonne vertébrale. Il
    est comme fou. Il a attrapé sa femme par les cheveux qu’elle a omis de couper
    depuis le début de l’été et il la fait valdinguer sous les cris de terreur de
    nos copains. Je n’ai jamais rien vu de semblable et pourtant, ceux qui me
    connaissent savent que j’en ai déjà vu bien trop pour mon âge. Flo tente de
    s’interposer et prend une beigne qui l’envoie bouler contre la rambarde. Je
    retourne dans le chalet pour demander qu’un adulte intervienne avant que tout
    bascule, même si, en vrai, tout a déjà basculé.

    • Oui, oui, calme-toi. Ça arrive, tu sais. Ça fait un moment que ça dure.
      Avec les problèmes à l’usine, ça n’arrange rien. T’inquiète pas, il a dû boire
      un coup de trop.
    • Non, non, mais c’est grave, il les tape, il va leur faire du
      mal.
    • Mais non, mais non.
    • Mais il faut les aider, on ne peut pas rester sans rien faire.

    Échanges de coups d’œil silencieux et parlants à la fois entre les adultes de
    notre chalet.

    • Écoute, ça ne nous regarde pas.
    • Mais il va leur arriver quelque chose.
    • Mais non, tu dramatises toujours. De toute manière, si ça lui posait un
      problème, elle serait venue nous demander de l’aide. Si elle reste, c’est bien
      qu’elle y trouve son compte, non ?

    Le lendemain, c’est jour de marché au chef-lieu en bas. La plupart des gens des
    hameaux alentour s’y retrouvent pour faire leurs courses et échanger les
    dernières nouvelles. Je crois que je fais un peu la gueule. Mon truc, quand ça
    ne va pas, c’est de faire la gueule abondamment, consciencieusement, avec le
    silence le plus bruyant que je puisse créer. Voilà justement le père de Flo et
    François en train de remplir son panier un peu plus loin. Je le connais bien.
    Enfin, c’est que je croyais, quand je le saluais du haut de mon vélo. Là, il
    est venu seul au ravitaillement. Forcément, avec ce qu’il leur a foutu sur la
    gueule la veille au soir, il n’allait pas les exhiber au bled en chef le
    lendemain matin. Parce que derrière nos volets fermés, je les ai encore entendu
    gueuler un bon moment, les voisins.

    • Bonjour.

    Il serre la paluche de tout le monde, tout le monde lui serre la sienne. Il me
    fout la nausée. Rien, pas un mot, pas une allusion à la veille. N’ayons l’air
    de rien, surtout.

    • Ben alors, petit lion, tu boudes ?

    Si ma haine pouvait se matérialiser, là, tout de suite, ce crétin serait
    carbonisé sur pied et je cracherai sur ses cendres.
    Je balance juste aussi fort que je peux :

    • Je ne salue pas les connards qui frappent leur famille.

    L’instant d’après, c’est comme si tout le marché s’était mis à bouder à son
    tour.

    Je n’ai jamais revu Flo et François,
    mais aujourd’hui, comme des tas d’autres jours depuis, je pense à
    eux
    .

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