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MONOLECTE: C’est l’été en Maurienne et je dois avoir 14 ans. Les journées sont longues, lumineuses, remplies de nos jeux et de nos cris. On est une bande de potes. On est les terreurs de la montagne. Il y a Steph’, bien … Lire la suite

Mes plus sinc?res salutations

MONOLECTE:

C?est l??t? en Maurienne et je dois avoir 14 ans. Les journ?es sont longues,?lumineuses, remplies de nos jeux et de nos cris. On est une bande de potes. On?est les terreurs de la montagne.

Il y a Steph?, bien s?r, ma s?ur de lait, ma s?ur?ennemie, celle qui nous vaut d?avoir toujours des tas de copains. Parfois,?l y a Fabrice, qui monte du chef-lieu, droit par les sentiers de vaches et le?plus souvent, il y a Fran?ois et Florence, les gosses du chalet juste au-dessus?du n?tre. Flo est souvent un peu en retrait, un peu plus s?che, plus volontaire?aussi, plus dure, mais ?a ne me d?range pas, m?me si je pr?f?re son fr?re. De?toute mani?re, j?ai toujours pr?f?r? les gar?ons, leur compagnie franche, leurs?jeux de guerrier, leurs blagues bien lourdes et leur brin de folie furieuse. Je?suis un peu sexiste sur les bords, mais je l?ai toujours ?t? un chouia. Du jour?o? ma grand-m?re a fait tomber mes longues anglaises blondes sous les ciseaux?furieux du merlan, j?ai toujours cultiv? un c?t? petit mec, m?me maintenant,?m?me normalis?e avec mes robes et mes talons.

Cet ?t?-l?, Fran?ois a construit le jeu de la mort, le vrai?: une esp?ce
de planche ? roulettes maison, plus large, moins maniable, avec une sorte de
caisse basse viss?e dessus dans laquelle on peut tenir jusqu?? deux, ?
condition de tenir les jambes relev?es ? l?ext?rieur. Le jeu de la mort, c?est
donc de remonter jusqu?? l??pingle ? cheveux au-dessus de notre hameau et de
s??lancer comme des braques sur la route d?fonc?e, printemps apr?s printemps,
par les rigueurs aqueuses du d?gel.

C?est une sacr?e petite route de montagne qui serpente haut, jusqu?? la
station, loin au-dessus. Ralliant le chef-lieu, loin au-dessous. Comme je suis
en cannes, cette ann?e-l?, il m?est d?j? arriv? de monter jusqu?au col, juch?e
sur le v?lo Barbie de Steph?. Ceux qui ne connaissent que les v?los modernes ?
21 vitesses ne peuvent pas comprendre, ni m?me seulement concevoir, comment on
parvient ? se hisser le long de la pente, avec cette machine r?tive, sur plus
de 1?000?m de d?nivel?. Disons que j?avais sacr?ment chaud et les
mollets qui tiraient un peu quand j?arrivais au col, mais que toutes les
douleurs du monde ne valaient pas l?intense jouissance que je pouvais ?prouver
juste apr?s, ? d?bouler sur les flancs de la montagne, enfilant les virages ?
la limite du d?crochage, gobant des moustiques dans de grands ?clats de rire,
r?pant les semelles de mes Stan Smith sur le bitume ?clat?, faute de
freins dignes de ce nom pour contenir ma folle chevauch?e.

Aussi, l?id?e de faire des concours de d?valement de pente ? tombeau
ouvert, le cul au ras du sol, dans un engin qui ne peut pratiquement ni freiner
ni tourner, est un pur d?lice d?excitation.

Si je pouvais me glisser dans la bande joyeuse, avec mes 40 balais bien entam?s
et mon regard de m?re toujours un peu inqui?te, je crois que j?attraperais une
chevelure blanche int?grale ? la vision de l?engin de la mort. Au lieu de cela,
je pousse la carriole comme une sorte de bobsleigh, avant de me jeter dedans,
de me faire malmener par les cahots de la route et le vent de la course qui
emm?le ma tignasse indisciplin?e, avant de finir ? moiti? r?p?e sur le
bas-c?t?. C?est une chance qu?il y a moins de circulation l??t? qu?? la saison
hivernale, quand le Parisien aux pneus lisses imagine vraiment qu?il arrivera ?
la station pour l?heure de la raclette. Sinon, j?aurais probablement fini ma
br?ve existence encastr?e sous un parechoc, un 75 imprim? sur le front.

Ce jour-l?, c?est Fran?ois qui a perdu. Enfin, non, il a commenc? par gagner.
Le meilleur chrono de la saison, trajectoire parfaite qu?il n?a m?me pas tent?
d?incurver ? l?approche du virage. Il est pass? tout droit, s?est envol? sur le
rebord de gravier, toujours un peu relev? pour coller les voitures ? leur
trajectoire sinueuse et il a bien d? rester en l?air une demi-?ternit?
triomphante, suspendu entre ciel et terre, avant d?aller s??craser ? grand
fracas dans le pierrier en contrebas. On est tous encore en train de courir
pour tenter d?aller ramasser les morceaux quand il escalade le rebord de la
route, en vrac, des estafilades sanglantes le marbrant sur toute la surface
d?couverte de sa peau, de grandes plaques rouges s??tendant ? vue d??il sur son
?piderme. L?engin de la mort n?est plus, fracass? dans la pierraille, mais par
chance, Fran?ois a atterri au beau milieu d?un ?norme bouquet d?orties qui ont
grandement amorti sa chute et fouett? son sang.

Ce soir-l?, je suis en train de faire la vaisselle quand j?entends confus?ment
des cris venir de dehors. Dans un premier temps, je pense bien s?r que les
parents sont au courant de nos chevauch?es fantastiques et qu?on va se ramasser
une foutue corv?e de ramassage de haricots verts ? la ros?e du matin pour au
moins 15 jours. Mais cela vient d?un peu plus loin et ?a hurle plut?t que ?a ne
crie.

Les cris ont cette tonalit? d?urgence et d?effroi qui nous fait soit fermer les?volets de trouille, soit sortir sur le seuil de notre porte, port?s par un ?lan?irr?sistible. Je pense au feu qui peut d?vorer avidement nos beaux chalets?alpestres, jusqu?? ne plus laisser que les fondations de pierre, nues et?noircies. Le tintamarre est terrible et je vois Flo et Fran?ois tirant leur?m?re sur le grand balcon de leur premier ?tage, pendant que leur p?re, comme?fou de rage surgit ? l?ext?rieur, rougeaud et ?ructant.

C?est une telle?explosion de haine que l??treinte de la peur glace ma colonne vert?brale. Il?est comme fou. Il a attrap? sa femme par les cheveux qu?elle a omis de couper?depuis le d?but de l??t? et il la fait valdinguer sous les cris de terreur de?nos copains. Je n?ai jamais rien vu de semblable et pourtant, ceux qui me?connaissent savent que j?en ai d?j? vu bien trop pour mon ?ge. Flo tente de?s?interposer et prend une beigne qui l?envoie bouler contre la rambarde. Je?retourne dans le chalet pour demander qu?un adulte intervienne avant que tout?bascule, m?me si, en vrai, tout a d?j? bascul?.

  • ?Oui, oui, calme-toi. ?a arrive, tu sais. ?a fait un moment que ?a dure.
    Avec les probl?mes ? l?usine, ?a n?arrange rien. T?inqui?te pas, il a d? boire
    un coup de trop.?
  • ?Non, non, mais c?est grave, il les tape, il va leur faire du?mal.?
  • ?Mais non, mais non.?
  • ?Mais il faut les aider, on ne peut pas rester sans rien faire.?

?changes de coups d??il silencieux et parlants ? la fois entre les adultes de
notre chalet.

  • ??coute, ?a ne nous regarde pas.?
  • ?Mais il va leur arriver quelque chose.?
  • ?Mais non, tu dramatises toujours. De toute mani?re, si ?a lui posait un
    probl?me, elle serait venue nous demander de l?aide. Si elle reste, c?est bien
    qu?elle y trouve son compte, non???

Le lendemain, c?est jour de march? au chef-lieu en bas. La plupart des gens des
hameaux alentour s?y retrouvent pour faire leurs courses et ?changer les
derni?res nouvelles. Je crois que je fais un peu la gueule. Mon truc, quand ?a
ne va pas, c?est de faire la gueule abondamment, consciencieusement, avec le
silence le plus bruyant que je puisse cr?er. Voil? justement le p?re de Flo et
Fran?ois en train de remplir son panier un peu plus loin. Je le connais bien.
Enfin, c?est que je croyais, quand je le saluais du haut de mon v?lo. L?, il
est venu seul au ravitaillement. Forc?ment, avec ce qu?il leur a foutu sur la
gueule la veille au soir, il n?allait pas les exhiber au bled en chef le
lendemain matin. Parce que derri?re nos volets ferm?s, je les ai encore entendu
gueuler un bon moment, les voisins.

  • ?Bonjour.?

Il serre la paluche de tout le monde, tout le monde lui serre la sienne. Il me
fout la naus?e. Rien, pas un mot, pas une allusion ? la veille. N?ayons l?air
de rien, surtout.

  • ?Ben alors, petit lion, tu boudes???

Si ma haine pouvait se mat?rialiser, l?, tout de suite, ce cr?tin serait
carbonis? sur pied et je cracherai sur ses cendres.
Je balance juste aussi fort que je peux?:

  • ?Je ne salue pas les connards qui frappent leur famille.?

L?instant d?apr?s, c?est comme si tout le march? s??tait mis ? bouder ? son
tour.?Je n?ai jamais revu Flo et Fran?ois, ?mais aujourd?hui, comme des tas d?autres jours depuis, je pense ??eux.

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