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M?re, gardez vous ? droite !

Il y a quelques mois, lorsque Madame Royal a obtenu l’investiture du Parti Socialiste, j’ai ?crit un article triomphaliste qui, par la suite, est apparu bien pr?matur?. Parce qu’elle avait r?ussi ? prendre la gauche presque sans lutte et ne devant rien ? personne, il semblait que la candidate n’avait qu’? poursuivre le m?me plan de match et ? parler au peuple par-dessus la t?te de ses tribuns autoproclam?s pour ?tre port?e au pouvoir par la mar?e montante de tous ceux qui veulent aujourd’hui ?chapper aux vieux sch?mes partisans.

Il semblait qu’elle allait le faire sans difficult?, car ce n’est pas qu’? gauche que la France voulait prendre ses coud?es franches des id?es d’hier. Le m?me ph?nom?ne ?tait apparu ? droite, o? l’on avait parl? de rupture, et surtout au centre, o? l’on ne parlait m?me plus de partis. Quand on ?coute ce qui se dit et qu’on lit ce qui s’?crit sur les tribunes libres, on s’aper?oit bien que la France ne va pas vers l’affrontement, mais vers le consensus.

La tendance lourde, en France comme dans tous les pays de haute technologie, est n?cessairement d’aller vers le constat qu’une seule politique est possible : celle qui r?pond aux exigences des imp?ratifs techniques et ?conomiques, dans un monde o? tout et tous sont devenus interd?pendants. Sans une politique qui fasse largement consensus, un pays moderne n’est pas g?rable. Mme Royal semblait incarner ce consensus.

C’?tait un avantage pour Mme Royal de ne pas ?tre trop ?troitement li?e ? une politique de parti. Elle apparaissait ind?pendante d’une machine et confiante de pouvoir susciter par elle-m?me des structures populaires ad hoc capables de l’amener au pouvoir. En prenant ses distances des monstres sacr?s de la gauche, elle semblait avoir r?ussi ? se positionner comme une nouvelle force attentive aux messages venant de la base.

Une force capable de ratisser large, d’occuper toutes les cases du centre de l’?chiquier et donc de prendre le pouvoir, puisqu’en d?mocratie, le pouvoir est toujours au centre. Vous n’avez pas de parti ? Moi, la Nation, je serai votre parti, je vous aime ! Lib?r?e des « ?l?phants », elle semblait avoir toute latitude pour amorcer un d?rapage contr?l? vers la droite. Tout ?tait pr?t pour un nouveau et imparable « Fran?aises, Fran?ais… Je vous ai compris !… ».

Puis, tout ? coup, alors qu’aucune force ? sa gauche ne semblait la menacer, elle est all? donner des accolades aux vieilles gargouilles de la lutte des classes, reprenant ? sa charge les vieux th?mes qui ne sont plus porteurs et dont elle avait justement r?ussi ? se d?douaner. Bien triste qu’elle n’ait pas eu, comme Jean le Bon ? Poitiers, un jeune fils loyal et dou? pour lui crier que c’est ? droite, qu’il fallait se garder. En s’identifiant de nouveau ? la gauche traditionnelle, qui ne lui a d’ailleurs donn? en ?change que le soutien du bout des l?vres de ceux qui sont jaloux, elle a pris le risque de rappeler toutes les compromissions qu’elle aurait pu consentir lors de ses passages pr?c?dents au pouvoir.

Pourquoi avoir vir? ? gauche, radicalis? son messager et choisi de faire un pas vers un pass? qu’on avait oubli? ? Pourquoi avoir risqu? de se confiner dans un coin, quand une solide majorit? de la France, semblait l’attendre au centre, les bras grand ouverts ? Le besoin nostalgique de revoir les copains et d’entendre les antiennes de nagu?re ? Comme si le succ?s n’avait tout son charme que si les potes sont l? pour applaudir ? Une d?cision difficile ? comprendre, puisque sa victoire au palier du Parti, avait prouv? sans ?quivoque la perte d’influence, le discr?dit, m?me, des ?lites partisanes. Un rejet qui venait corroborer, d’ailleurs, la magistrale rebuffade servie par la population ? tous les partis bien-pensants, lors du vote sur la constitution europ?enne.

Dans un climat politique o? il ?tait clair que la France se voulait non partisane et au centre, la grande force de S?gol?ne ?tait justement que sa gauche apparaissait plus centriste que la droite de Sarkozy. ?videmment, le danger ?tait que cette force ne devienne une faiblesse, si apparaissait un candidat raisonnablement cr?dible qui assume pleinement son centrisme. Et, bien s?r, c’est ce qui est arriv?…

En faisant un pas vers la gauche, la candidate Royal a ouvert ? sa droite un corridor o? a pu se glisser un troisi?me candidat. Elle s’est donc retrouv?e coup?e du centre et en grand p?ril, car Bayrou, s’?tant faufil? ? sa droite, c’est lui d?sormais qui pouvait s’appuyer sur tout ce centre qui ne demandait qu’? appuyer quelqu’un qui ne suivait personne. Comme la force de Mme Royal avait ?t? de ne pas sembler une cr?ature du Parti socialiste, mais plut?t d’avoir conquis le Parti socialiste, de haute lutte contre ceux qui s’en croyaient les propri?taires, Bayrou apparaissait ? son tour providentiellement non partisan.

Non seulement il ne semblait pas inf?od? ? l’UDF, mais, de toute fa?on, qu’est-ce que l’UDF ? Qui peut voir l’UDF comme une chose dangereuse ? laquelle on puisse significativement s’inf?oder ? Bayrou est apparu non seulement comme un homme sans vrai parti, mais comme une cr?ature de ce centre mall?able de la n?buleuse politique o? il n’existe m?me pas de vrais programmes. La radicale mod?ration. La parfaite disponibilit?. La parfaite ?coute. ? moins que Bayrou ne commette l’erreur de faire un pas vers la droite et de la laisser le doubler, S?gol?ne Royale ne pourrait pas reprendre le contr?le du centre. Une partie difficile…

Baisser les bras ? Jamais ! Face au spectre de la d?route, S?gol?ne a prouv? qu’elle avait la classe d’un champion. Elle a lanc? une manoeuvre audacieuse, rappelant les strat?gies du jeu de go, o? l’attaque r?ussie de MacArthur au nord de la Cor?e, coupant les lignes d’approvisionnement de son anniversaire qui s’appr?tait au sud ? le chasser de la p?ninsule. Ne pouvant compter que Bayrou se d?placerait vers la droite et la laisserait passer, elle est elle-m?me pass?e ? droite de Bayrou. Loin ? droite.

Profitant de l’inattention de Le Pen, occup? ? se rendre tol?rable aux minorit?s ethniques et ? courtiser le Cameroun, elle est entr?e en territoire que le FN croyait conquis et est revenue avec un pr?cieux butin. Elle a regagn? le centre avec dans sa musette Jeanne d’Arc et la Marseillaise. Ce n’est pas rien. Et elle est all? loin dans l’imaginaire de la Droite, sans s’en compromettre avec aucun des poncifs.

Conclusions de cette manoeuvre, Le Pen et Sarkozy sont ? se battre dans les mar?cages, aux confins impr?cis de la Droite et du centre-droit, pendant que Bayrou, victime finalement du manque de panache qui le rendait rassurant, a laiss? l’incursion flamboyante de S?gol?ne lui ravir les manchettes et donner une apparence de m?diocrit? poussi?reuse ? cette neutralit? centriste qu’il incarnait aux yeux des Fran?ais. Bayrou ? Un homme de la IVe r?publique. Peut-?tre de la IIIe… Un homme de mesures prudentes.

Qu’est-ce qu’on fait en 2007 avec la prudence ! Maintenant, Bayrou redescend dans les sondages. S?gol?ne est une femme de gauche, mais elle a repris sa libert? de la gauche. Elle n’est pas de la gauche, c’est la gauche qui est ? elle ; Holland assure les fonctions vice r?gales. Elle n’est pas que la gauche, elle est aussi la droite, Jeanne d’Arc, le pays r?el… On ne les laissera pas br?ler S?gol?ne. Les Camelots du Roi seront l?, ma m?re !

M?re, gardez vous ? gauche, m?re, gardez vous ? droite. S?gol?ne n’est ni ? gauche, ni ? droite. Je suis persuad? qu’elle n’a aucune autre politique que celle de faire plaisir aux Fran?ais, ce qui arrive ? point au moment pr?cis o? les Fran?ais ne veulent rien d’autre qu’on leur fasse plaisir. Elle a l’intelligence de comprendre que nous sommes ? une ?poque o? c’est le courant qui impose la direction et que le bon barreur est maintenant celui qui garde la barque ? flot et ?vite les ?cueils.

La partie n’est pas encore jou?e. J’ai dit, il y a quelques mois, qu’il fallait aimer S?gol?ne les yeux grand ouverts. L’inconnue est de savoir si les Fran?ais le comprendront avant le scrutin et ne voteront pas pour des id?es pr?con?ues, mais pour l’intelligence qui permet d’en changer. Pour un barreur qui, dans les remous, sait se garder ? gauche comme se garder ? droite.

Pierre JC Allard

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