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M?ME LES SANS ABRIS ONT DES P?RES (Donnet Sisa-Nzenzo)

CPsans-abris

PAUL LAURENDEAU?? C?est sur un captivant ton de t?moignage ? l?emporte-pi?ce, d?cousu, syncop?, presque d?structur? dans son intensit? et sa col?re rentr?e, que Donnet Sisa-Nzenzo nous livre ce texte remarquable de v?rit? et de spontan?it?. Sur une p?riode de quelques ann?es (entre 2009 et 2011 environ), nous suivons Donnet qui nous relate, presque sans reprendre son souffle, ses m?saventures en Occident. Originaire du Congo Kinshasa (l?ancien Za?re), ce tout jeune homme, ? peine entr? dans la vie adulte, se rend en France officiellement pour ses ?tudes. Sit?t sur le territoire fran?ais, c?est la mise en place abrupte et irr?versible, comme fatale, des combines, des irr?gularit?s et de la d?merde pr?caire. Sens? s?inscrire en fac ? Lille, Donnet descend ? Toulouse et y fait toutes sortes de petits boulots. On comprend, bien s?r, qu?il est rejet? par la France. Mais la grande d?couverte que l?on fait, c?est, en fait, qu?il est cern? par l?Afrique?

Fils d?class? d?un haut cadre de banque africain retomb? au bas de l??chelle suite ? des d?boires financiers, Donnet doit subir la pr?sence autoritaire de son fr?re et la pr?sence indiff?rente de sa s?ur, sur Toulouse. On entre graduellement, inexorablement, dans la vie int?rieure de Donnet. On d?couvre l?incroyable r?seautage de contraintes et d?obligations archa?santes que le jeune africain mont? en Occident maintient, comme obligatoirement, envers sa m?re, son p?re, ses fr?res et soeurs, la communaut? congolaise expatri?e, et un floril?ge d?amis et de faux amis rest?s au pays. Ces conceptions d?une autre ?poque sont radicalement ?branl?es par le choc et les d?sillusions modernistes de toc du faux miracle occidental, lui-m?me gros de ses propres mensonges, aussi unilat?raux qu?involontairement propagandistes. Ainsi, quand Donnet arrive en fac, il s?imagine que les choses vont se passer comme dans le film American Pie: les copains foufous mais fid?les, les filles joyeuses et faciles, les boums torrides et la grosses rigolade. Sa sensibilit? d?africain re?oit l?attitude des ?tudiants occidentaux comme une froideur morne et, vite, rien ne va. Il n?a pas d?amis, pas d?amoureuse. Il souffre d?une douloureuse combinaison de solitude sociale et de pression des pairs. Il veut absolument s?affirmer, se promouvoir, se mettre en valeur. Donnet quitte donc ses ?tudes et se met ? se chercher du travail, tout en continuant de faire croire ? sa m?re rest?e au pays qu?il est encore en fac, qu?il passe les examens, qu?il poursuit sa formation. Il entre dans les arcanes de l?administration polici?re fran?aise pour tenter de faire changer son statut d??tudiant pour un statut de travailleur. Comme il est jeune, inexp?riment? et sans permis de travail, il emprunte litt?ralement l?identit? (empruntant aussi CV et documents d?identit?, incluant les documents avec photos) de son fr?re a?n?, pour se trouver des boulots de cantonnier et de plongeur. Pleinement complice de cette embrouille, son fr?re ne prend pas ce genre de risque l?gal par grandeur d??me. Il consid?re Donnet comme un investissement et entend faire main basse sur une partie significative de son salaire ? venir. Une autre partie de ce revenu anticip? devra aller au pays, pour ses parents qui sont dans l?indigence. La culture du m?tayage implicite et du parasitisme institutionnalis? est omnipr?sente. Le jeune africain finit d?chir? psychologiquement et mis en ?clisses socialement entre ceux qui l?exploitent, ceux qui le ponctionnent, ceux qui affectent de parfaire son ?ducation, ceux qui le rejettent, ceux qui le m?prisent et ceux qui s?illusionnent ? son sujet. Et cette incroyable complexit?, ce poids s?culaire de l?Afrique int?rieure, ne doit pas faire oublier la France qui, elle, maintenant, l?entoure et l?environne. C?est alors l?exploitation prol?tarienne frontale et ?hont?e, les heures de travail interminables, les arguties v?tillardes et kafka?ennes des administrations universitaire et constabulaire et (notamment sur le lieu de travail) le racisme le plus brutal et le plus crasse. Il y a l? tout un lot de m?saventures impr?vues et cuisantes pour le jeune ego d?boussol? d?un enfant de dix-neuf ans. Bienvenue en enfer, avait dit l?epsilon congolais venu le cueillir ? l?a?roport le jour de son arriv?e. Et c??tait cyniquement bien dit.

Le ton de ce t?moignage est d?une fra?cheur inimitable. Sans jouer les victime, sans cultiver une autocritique excessive non plus (mais avec une lucidit? croissante sur ses propres limitations), Donnet Sisa-Nzenzo nous donne ? lire les saisissants ?l?ments autobiographiques d?un jeune proto-clandestin africain ordinaire (l?ouvrage se termine juste avant son entr?e effective dans la vrais clandestinit? l?gale). Ce court r?cit, fulgurant, enlevant, d?routant et navrant, en remontre haut la main et sans m?me chercher ? le faire ? maints copieux trait?s de sociologie sur les immigrants africains en France. La langue ?crite de ce texte est, elle aussi, d?concertante. D?ailleurs, en sa qualit? d??diteur de la francophonie, ?LP se fait un devoir de respecter les particularit?s historiques et ethnoculturelles des vari?t?s de fran?ais du monde. Cet ouvrage a donc ?t? r?dig? par un jeune homme instruit du Congo Kinshasa. L??diteur en a scrupuleusement respect? le rythme, le ton, la syntaxe et l??locution, dans toutes leurs inflexions. M?me les sans abris du monde francophone sont francophones et leur langue vigoureuse est de plain pied un objet tant vernaculaire que litt?raire. Pour des raisons linguistiques, culturelles, sociologiques et historiques, on a ici une lecture en tout point d?paysante, un t?moignage hautement parlant dont l?amertume, la tristesse, la d?tresse et la force en disent bien long, comme indices de la vaste crise sociale, humanitaire et humaine qui est de plus en plus la n?tre.

Donnet Sisa-Nzenzo,?M?me les sans abris ont des p?res, Montr?al, ?LP ?diteur, 2012, formats ePub ou PDF.

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