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    • Ancien professeur et chercheur en pharmacologie à l'Université de Montréal

    MÉDICAMENTS DANGEREUX : À QUI LA FAUTE?

    15 avril 2011 | 2 commentaire(s) | vu 1 489 fois

    Image Flickr par flxmx

    Chronique : La médecine du professeur Biron

    Entrevue avec Marc Girard

    Q – Marc Girard, vous êtes parisien, médecin, expert en pharmacovigilance et auteur d’un autre livre choc qui paraît en mai 2011 aux Editions Dangles, Escalquens. Qui sont donc ces fautifs sur qui vous tirez à boulets rouges?

    R – Ils appartiennent à quatre catégories : les médecins, les experts, les journalistes, les fabricants

    Q – Pourquoi encore un livre décapant sur les scandales médico-pharmaceutiques?

    R – Le climat dans lequel j’entends placer ce nouvel ouvrage sera celui de l’exaspération : les gens n’en peuvent plus de constater non seulement que rien ne change malgré l’accumulation des scandales – Vioxx®, Vaccins A/H1N1 et hépatite B, Mediator® – mais encore que tout semble s’aggraver dans une ambiance révoltante d’impunité.

    Q – Quelles sont les principales failles actuelles – pour ne pas dire faillites – du monde du médicament?

    R – La recherche d’une rentabilité maximale sans aucun souci de l’avenir, le remplacement d’une éthique professionnelle par une réglementation qui nourrit sa profusion tentaculaire de ses constants échecs, la privatisation de l’État (via une mainmise de fait sur l’assurance-maladie et l’administration sanitaire), « la colonisation des esprits » par l’exploitation intéressée des dérives morales contemporaines.

    Q- Sur quels problèmes voulez-vous orienter ce nouvel ouvrage?

    R – Quoique ma précédente contribution – focalisée sur la colonisation des esprits (les fausses alertes de santé publique), la corruption du monde expertal et les perversions du principe de précaution – reste utilisable pour comprendre les scandales actuels, le point de vue adopté dans le présent ouvrage est un peu différent, et moins abstrait : on partira le plus souvent d’expériences concrètes dont l’interprétation saute déjà aux yeux du plus profane, pour en tirer matière à une réflexion plus globale, tout en essayant de caractériser le rôle des différents acteurs à l’œuvre.

    Q –Qu’entendez-vous par la dérive des médecins vers le préventif?

    R – Si le prescripteur d’antan n’avait besoin de personne, c’est tout simplement parce qu’il était dans une pratique curative : à partir du moment où l’on soigne des gens effectivement malades, il est relativement facile de constater si l’on a guéri ou à tout le moins amélioré les signes ou les symptômes dont ils se plaignaient.

    En d’autres termes, la pratique d’une médecine curative a un potentiel de retour d’expérience : c’est pourquoi, naguère encore, des médecins – qui n’avaient aucune prétention scientifique et qui n’avaient certainement pas été les meilleurs de la classe au lycée – pouvaient, moyennant un minimum d’observation et de compassion (les deux sont liés), devenir d’excellents praticiens. Il en va bien différemment avec la médecine préventive, qui occupe aujourd’hui l’essentiel de mes confrères.

    Q – Y-a-t-il un retour d’expérience avec les ordonnances préventives?

    R – Aucun. Pour apprécier la valeur de leurs prescriptions, les praticiens d’aujourd’hui dépendent donc exclusivement d’une « information » qui leur est, pour l’essentiel, délivrée par ceux-là mêmes qui ont le plus intérêt à encourager la prescription de produits à usage préventif : les fabricants, bien entendu. Ce déport du curatif vers le préventif empêche tout retour d’expérience pour se solder, chez les praticiens, par l’effondrement du bon sens et, le cas échéant, de la prudence hippocratique.

    Même chose a fortiori lorsqu’ils prescrivent à un sujet de 40 ans un médicament contre la tension ou un anti-cholestérol au motif que son risque cardiaque va dégringoler – sachant de toute façon qu’on n’a jamais vu un prescripteur se faire hara-kiri lorsque l’un de ses patients sous statine fait un infarctus…Lorsqu’ils vaccinent contre l’hépatite B un nourrisson de quelques jours, quel retour d’expérience auront-ils sur l’efficacité de leur prescription?

    Q – Que pensez-vous des recommandations officielles et des contrats d’amélioration des pratiques?

    R – Pas toujours intelligents. On voit l’assurance-maladie donner des primes aux praticiens qui entraînent les femmes dans la mystification atterrante de la mammographie, qui dilapident les fonds publics en prescrivant des statines ou qui administrent larga manu les vaccins les moins bien étudiés, on se dit que, de fait, il y a quelque chose de pourri au Royaume d’Hippocrate.

    Q – Des exemples de médicalisation des facteurs de risque?

    R – L’hypertension ou l’excès de cholestérol présentés comme « maladies » alors qu’il ne s’agit que de « facteurs de risque ». On retrouve ce type de méprise dans les nombreux textes consacrés par l’administration sanitaire aux gens vaccinés contre l’hépatite B – qui sont presque systématiquement qualifiés de « patients » alors que toute la logique présumée de cette vaccination consiste à immuniser des gens en bonne santé pour les maintenir… en bonne santé !

    Le « facteur de risque », c’est une notion purement statistique fondée sur l’observation que, en moyenne, les sujets qui ont ledit facteur feront plus facilement telle ou telle pathologie. Par exemple, il est largement admis, sur la base d’investigations épidémiologiques, que l’obésité est un facteur de risque pour les pathologies cardio-vasculaires (infarctus…). Mais c’est une notion fondée sur des moyennes, qui ne signifie en rien que l’obésité soit une maladie : on a tous connus des obèses qui nous enterrerons tous.

    Q – Les conséquences sociétales de ces médicalisations à outrance?

    R – Les inconvénients d’une telle collusion professionnelle autour d’une médicalisation indue vont bien au-delà de simples risques iatrogènes – et méritent aussi d’être déchiffrés au niveau « politique » où entend se placer ma réflexion en dernière analyse. Car par leur prescription inconsidérée de médicaments surpayés, financés par les citoyens soit directement, soit indirectement (via l’assurance-maladie et les mutuelles, mais aussi par tous les mécanismes de réduction d’impôt sous prétexte de « recherche », etc.), les médecins sont aujourd’hui des agents essentiels de la perversion moderne qui consiste, aux antipodes du seul choix qui puisse fonder une démocratie, à rançonner les plus pauvres au bénéfice des plus riches.

    Q – Que pensez-vous des leaders d’opinion choyés par les industries?

    R – Comme les intéressés tirent justement leur prestige de « la » science dont ils se présentent comme les pieux servants, force est de conclure qu’ils sont tout bonnement des imposteurs. Ainsi plombés dans leurs conflits d’intérêts, sévèrement démentis par l’expérience quoique obstinés dans leurs erreurs, ces « experts » ne satisfont aucune caractérisation de l’activité dite « scientifique » : ils sont simplement les hommes de paille des lobbies. Et c’est précisément pourquoi ils sont inamovibles…

    Q – En quoi les journalistes sont-ils trop pressés?

    R – Sur arrière-fond non spécifique de confusion intellectuelle et d’inculture, les étudiants-journalistes sont dressés à réagir dans une urgence continuelle qui n’est certainement pas propice à l’approfondissement ou à l’autocritique. Au total, les journalistes – la majorité, disons – apparaissent comme des gens excessivement pressés.

    Q – Pourquoi écrivez-vous que les journalistes sont « doublement » corrompus?

    R – Par exemple par le mépris quasi systématique à l’égard de l’article L. 4113-13 du Code français de la santé publique (qui fait obligation à tout professionnel de santé intervenant dans un média de faire préalablement état de ses liens d’intérêts) qui relève, en dernière analyse, d’une consternante désinvolture à l’endroit d’une exigence pourtant élémentaire de vérification des sources : lorsque vous interviewez un « expert » sur un médicament, il n’est quand même pas tout à fait indifférent de savoir si, d’une façon ou d’une autre, cet expert a un intérêt personnel à la vente (ou, au contraire, au retrait) de ce produit.

    Il faut bien comprendre également qu’en se comportant ainsi en destinataires consentants – et même complaisants – des « informations » savamment concoctées par les services spécialisés des firmes, les journalistes mettent le doigt dans un bien dangereux engrenage. Ils se laissent dicter – sous un format généralement très séduisant et autrement plus facile à lire que les photocopies arides des sources primaires – et la nature, et la hiérarchisation, et l’interprétation des faits qui comptent dans le domaine de la santé : généralement, la découverte d’un médicament-miracle, ou l’étude providentielle qui réfute catégoriquement toute suspicion de toxicité portant sur tel ou tel produit.

    Ils sont doublement corrompus – par leurs conflits d’intérêts le plus souvent dissimulés comme par le contraste entre leur assertivité encyclopédique et la réalité de leur formation indigente ou de leur pauvre culture en plus d’être trop pressés – ils s’en remettent à des indicateurs de crédibilité extrêmement problématiques qui privilégient le pouvoir de séduction de leurs informateurs, la superficialité (donc l’intelligibilité facile) des versions, le tout ou rien – au détriment du sérieux, de la profondeur et de la nuance

    Q – Comment l’industrie maintient-elle une rentabilité extraordinaire sans innovations thérapeutiques réelles ?

    R – Malgré une incapacité d’innover de plus en plus radicale, l’industrie pharmaceutique a pu conserver une rentabilité insolente parce que, pour grossièrement mensongère qu’elle soit, sa promotion commerciale s’inscrit dans l’horizon d’attente d’une médicalisation de plus en plus démente, alimentée bien sûr par le consumérisme de l’époque

    Q – Quels en sont les secteurs les plus rentables?

    R – Par exemple, la cancérologie. À cause des prix exorbitants sous le prétexte constamment évoqué d’une pseudo « innovation » : on se rend compte qu’il existe des doutes majeurs sur l’intérêt des nouveaux produits relativement aux anciens pourtant bien moins onéreux.

    Un autre secteur très rentable est désormais celui des vaccins : les plus fidèles de mes lecteurs doivent commencer à comprendre pourquoi… Cette tendance illustre parfaitement la dérive vers le préventif : il faut bien comprendre que la plupart des « traitements » qui entretiennent la fortune de l’industrie et qui motivent la majorité des prescriptions sont eux aussi à visée préventive, c.-à-d. destinés à des gens en parfaite santé au motif problématique de leur épargner des désordres dont la probabilité est très faible moyennant des effets indésirables dont la probabilité l’est parfois nettement moins : médicaments contre la tension, le cholestérol ou l’ostéoporose, hormonothérapie de la ménopause, coupe-faim, etc.

    Q – Les associations de patient(e)s et le public sont-ils manipulés par les promoteurs?

    R – On ne peut décrire le business actuel de l’industrie pharmaceutique sans évoquer, même brièvement, les associations de patients et, par delà, la préoccupante propension des fabricants à adresser leur message promotionnel directement au public – par exemple sous le pieux prétexte d’éducation à la santé. Par la promotion directe vers le consommateur (DTCA pour Direct to Consumer Advertising) telle qu’actuellement autorisée aux USA et en Nouvelle-Zélande (et sous des formes insidieuses dans les pays où le laxisme des autorités le permet), l’industrie a parfaitement compris que le meilleur visiteur médical auprès des prescripteurs, c’est encore le consommateur moyen adéquatement manipulé.

    À titre d’exemple les campagnes de dépistage par mammographie. Ces campagnes, qui n’ont jamais pu justifier le moindre bénéfice en termes d’espérance de vie et dont l’inconvénient le mieux documenté est leur propension à reconnaître comme cancéreuses des femmes en parfaite santé (faux positifs) pour les traiter ensuite comme telles – à vie bien entendu : on voit mieux pourquoi ces campagnes sont financées par certains fabricants d’anticancéreux.

    Q – Les autorités sont-elles à l’écoute des citoyens ou est-ce une façade?

    R – Il existe cette collusion perverse des autorités sanitaires et l’exaspérante jobardise des politiques qui présentent comme une grande victoire de la « démocratie sanitaire » chaque insertion de « consommateurs » dans le processus d’évaluation (par exemple : la pharmacovigilance), de contrôle ou de décision, quand il est patent et facilement documentable que les risques de manipulation sont infiniment plus probables que les bénéfices d’un authentique contrôle citoyen.

    Q – Quels sont les impacts de la panne d’innovation actuelle sur les industries?

    R – L’industrie pharmaceutique a perdu l’essentiel de son savoir-faire et de son professionnalisme. Grâce à la connivence des administrations de tutelle et à la niaiserie des politiques, elle compense son incapacité d’innover par une fébrilité promotionnelle en faveur de produits à usage censément préventif dont le bénéfice tend de plus en plus vers zéro ; en parallèle, les dangers de ces produits résultent du risque iatrogène incompressible propre à tout médicament, auquel s’ajoutent des défectuosités de plus en plus patentes imputables, en dernière analyse, à l’amateurisme du management

    Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les méthodes modernes de la recherche clinique et de l’épidémiologie ouvrent la voie d’une pratique médicale relativement scientifique : à l’aune de ces méthodes, les produits actuels de l’industrie pharmaceutique apparaissent de plus en plus intolérablement défectueux – au sens légal du terme (ils n’ont pas « le niveau de sécurité auquel on peut légitimement s’attendre). •

    Q – Pourriez-vous cibler une cinquième catégorie de responsables de la crise actuelle?

    R – Bien sûr. Les instances de contrôle et de sanction, à savoir l’administration sanitaire, les ordres professionnels ainsi que la justice : toutes institutions dont les dysfonctionnements sont au cœur du sentiment évoqué dès l’Introduction – l’exaspération des citoyens devant la répétition des scandales et l’impunité des responsables.

    Q – Quelle est l’adresse de votre site web?

    R – http://www.rolandsimion.org/

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  • 2 commentaires

    « La colonisation de l’esprit ».

    Terme parfait pour décrive ce qui se passe à tous les niveau de notre société. Et ce, à partir de l’enseignement primaire.

    Merci pour cet article édifiant.

    Amicalement

    Elie l’Artiste

    Depuis que j’ai vu Agoravox censurer systématiquement les articles -écrits souvent par des médecins mêmes ! – critiques des scandales et des échecs du système médical, j’ai compris que, nonobstant la probité et le talents de certains médecins eux-mêmes et les spectaculaires progrès des connaissances, ce système était essentiellement une partie du dispositif d’exploitation des masses par cette « élite » financière, politique et culturelle devenue une oligarchie et que j’ai comparé à une mince moisissure à la surface de la société, ne laissant le reste s’en transformer qu’au rythme qui en permet la digstion confortable par ces élites

    Nous avons au Canada comme en France et surtout aux USA, le gouvernement de la médecine par les médecins et pour les médecins. Appliquons nous aujourd’hui la médecine que l’État de la science permettrait, ou seulement ce qui en est devenu accessible depuis des décennies et dont on optimise l’amortissement ?

    Pierre JC Allard

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