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Mediator : 1800 morts. Jacques Servier ? Toujours Grand-croix de la Légion d’honneur

Malgré une hécatombe chez les malades traités au Mediator, le défunt Jacques Servier, le (riche) promoteur de ce médicament, est toujours titulaire du plus haut grade de la Légion d’honneur. Sommes-nous dans une république bananière ? Hélas non, cela se passe ici et maintenant, en France…

Selon les sources médiatiques et les études de référence, les estimations du nombre de décès directement liés à la prise du Médiator varient entre 1000 et 2000, le nombre de 1800 morts, largement relayé dans les médias depuis l’année 2013 étant probablement le plus proche de la dramatique réalité des dégâts causés dans la population. 1800 morts parmi les diabétiques en surcharge pondérale et les personnes non-diabétiques auxquelles le Mediator a également été prescrit comme coupe-faim. 1800 morts ! Et pourtant, l’homme qui a commercialisé ce très profitable médicament et tout fait, grâce à des juristes particulièrement retors et à l’usage de rapports biaisés émis par des scientifiques complaisants, pour en retarder le retrait du marché puis l’interdiction figure encore bel et bien au tableau d’honneur de la Nation.

Jacques Servier reste en effet titulaire à ce jour de la Grand-croix de la Légion d’honneur, le 5e et plus haut grade de cette distinction prestigieuse créée par Napoléon en 1802 pour récompenser des « mérites éminents ». C’est Nicolas Sarkozy en personne qui, le 31 décembre 2008, a remis l’insigne au pédégé des Laboratoires Servier dont il fut l’avocat. Certes, la scandaleuse « affaire du Mediator » n’avait pas encore éclaté en France, malgré les soupçons émis dès 2007 au CHU de Brest par la pneumologue Irène Frachon, mais ce médicament avait d’ores et déjà été interdit de vente en Suisse, en Espagne et en Italie, pays où son principe actif, le benfluorex, était également soupçonné d’être à l’origine de graves valvulopathies potentiellement mortifères.

Rappelons que c’est grâce à l’extraordinaire opiniâtreté d’Irène Frachon que la France a pu, au terme d’un long et éprouvant combat contre la puissance des Laboratoires Servier et la suffisance de quelques mandarins peu regardants sur les conflits d’intérêt, découvrir l’ampleur de la catastrophe sanitaire engendrée par l’administration du benfluorex à des personnes sans antécédents cardio-vasculaires. Parmi les éléments déterminants de cette lutte du pot de terre contre le pot de fer figurent la publication en juin 2010 par le courageux éditeur brestois Charles Kermarec du livre d’Irène Frachon Mediator 150 mg : Combien de morts ?*, mais aussi la publication concomitante par la non moins courageuse étudiante rennaise en pharmacie Flore Michelet d’une thèse de doctorat** indiquant pour la première fois un nombre de victimes du Mediator. En l’occurrence 500 morts, nombre depuis revu très nettement à la hausse par les enquêtes de santé publique initiées à la suite de la parution de ces deux documents.

L’effrayant cynisme de Jacques Servier

D’autres personnages ont également joué un rôle déterminant dans l’affaire du Mediator. Parmi eux, la journaliste Anne Jouan qui, par ses articles publiés dans les colonnes du quotidien Le Figaro à compter du mois d’octobre 2010, a permis la médiatisation nationale du combat d’Irène Frachon en vue d’interdire définitivement la commercialisation du benfluorex. Quant à l’épidémiologiste Catherine Hill, constamment en soutien de la « lanceuse d’alerte » brestoise dans sa juste croisade contre le médicament homicide, elle a été rejointe en août 2010 par le député socialiste et cardiologue Gérard Bapt ; dans une tribune publiée par Le Monde, le député de Haute-Garonne n’a pas hésité à reprendre à son compte la question d’Irène Frachon : Le Mediator, combien de morts ?

On retrouve tous ces personnages dans le film d’Emmanuelle Bercot La fille de Brest. Conçu comme un thriller, le dernier opus de la réalisatrice souligne les extraordinaires difficultés rencontrées par Irène Frachon et les équipes médicales du CHU de Brest pour faire reconnaître par l’AFSSAPS*** la dangerosité de ce médicament, à l’origine de valvulopathies mortelles. Pour des raisons de production, quelques éléments secondaires du film ont fait l’objet d’une adaptation scénarisée, mais les principales étapes du récit de cette lutte de la « Fille de Brest » confrontée au puissant labo ont conformes à la réalité, de l’aveu même d’Irène Frachon, interprétée à l’écran par l’actrice danoise Sidse Babett Knudsen.

On ne saura jamais avec précision combien de décès peuvent être imputés au Mediator, mais une chose est sûre : le nombre de 500 morts avancé, à partir d’une extrapolation, par Flore Michelet dans sa thèse, et conforté par l’AFSSAPS en novembre 2010 est bien en dessous de la réalité. En février 2012, l’épidémiologiste Agnès Fournier publie pour le compte de l’INSERM une étude portant sur les années 1976 à 2009, soit la totalité de la période de commercialisation du Mediator ; le bilan est édifiant : 1 300 morts et 3 100 hospitalisations, selon la chercheuse qui précise en outre : « il s’agit vraisemblablement d’une sous-estimation ».

Des données accablantes qui n’ont jamais empêché Jacques Servier de dormir. Pire : doté d’un effrayant cynisme, ce vieillard indigne semble être resté jusqu’au bout dans le déni des drames atroces que la prise du Mediator a fait subir à des milliers de malades et à leurs familles. Mis en examen pour « homicides et blessures involontaires » en décembre 2012, Jacques Servier, bénéficiant de manœuvres dilatoires, n’a jamais comparu devant les juges pour répondre de ce chef d’accusation : il est décédé le 16 avril 2014 dans sa très cossue propriété de Neuilly.

« Pas de condamnation, pas de radiation », semblent dire, par leur inertie, le Grand chancelier et le Grand maître de l’Ordre de la Légion d’honneur. Deux personnages qui se grandiraient aux yeux des Français en effaçant le nom de Jacques Servier, responsable du plus grand scandale sanitaire de l’après-guerre, des tables de l’Ordre. La décision leur appartient. Ils se nomment respectivement Benoît Puga, général d’armée, et – ès fonctions – François Hollande, président de la République.

Censuré par la Justice suite à une plainte de Servier, le sous-titre a été rétabli quelques mois plus tard après que le laboratoire eut été débouté par la Cour d’appel de Rennes

**  La thèse soutenue par Flore Michelet s’intitule « Utilisation de nouveaux outils en pharmacovigilance : à propos du retrait du Mediator (benfluorex) »

*** Sigle de l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, devenue en 2012 l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM)

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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