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Marion du Faouët : héroïne ou bandit en jupon ?

Née en 1717 dans une chaumière de Porz-en-haie, un hameau proche du Faouët (Morbihan), Marie Tromel est promise, comme toutes les gamines de sa condition, à une existence de dénuement dans une Bretagne régulièrement frappée par les épisodes de disette. Comment soupçonner que sommeille en elle la flamboyante Marion du Faouët, un personnage de légende dont la mémoire est encore très vive en Bretagne ?

Félicien Tromel est un journalier agricole aux revenus dérisoires et irréguliers. Son épouse  Hélène, née Kerneau, tente, quant à elle, de vendre sur les marchés et lors des pardons de modestes produits de mercerie qu’elle confectionne elle-même. C’est dans ce foyer précaire, caractérisé par une économie de survie à la limite de l’indigence, que naît le 6 mai 1717 la petite Marie Louise Tromel, troisième enfant du couple.

Félicien décédé, Hèlène épouse en secondes noces Jean Le Bihan et le suit avec ses enfants dans le hameau de Kerhoël à Persquen, près de Guéméné. Marie est âgée de 10 ans. Les années passent. La fillette, poussée par la nécessité, prend l’habitude de mendier à l’église et sur les marchés, à l’instar de nombreux autres enfants pauvres. Le cas échéant, elle commet également de petits vols à l’étalage lorsque l’occasion se présente. Les années passant, Marion s’enhardit : profitant de la cohue, elle se risque à détrousser les bourgeois quand leur bourse est mal protégée.

Marie a-t-elle des scrupules à agir ainsi ? Nul ne le sait, mais une chose est sûre : l’adolescente, désormais une belle jeune fille à la chevelure flamboyante, a décidé qu’elle ne connaîtrait pas la vie misérable de ses parents. Sa vie bascule en 1735. Cette année-là, elle rencontre Henry Pezron, un personnage de trois ans son aîné, en rupture de l’aristocratiee et plus connu dans le pays sous le surnom de Hanvigen. Lorsqu’il ne trouve pas à s’embaucher sur un chantier forestier avec quelques amis bûcherons, le jeune homme partage son temps entre les menus larcins et les parties de cartes truquées. Marion suit Pezron et ses amis puis, très vite, devient sa compagne. On parlera même d’un mariage secret sans certitude qu’il ait existé.

Le temps passant, Marion doit se rendre à l’évidence : une vie honnête est décidément impuissante, dans la Bretagne du 18e siècle, à nourrir correctement les journaliers et les domestiques occasionnelles. De fait, une majorité d’entre eux est maintenue dans un état proche de la misère. Nourris de pain rustique et de soupes claires où flotte rarement un bout de lard, ces pauvres gens sont le plus souvent vêtus d’habits rapiécés et chaussés de rudimentaires sabots. Quant à leur maison, c’est en général une masure de pisé au sol de terre battue couverte d’un mauvais chaume, et le mobilier y est réduit au strict nécessaire.

C’est Marion qui convainc ses compagnons de se lancer dans des embuscades perpétrées sur les chemins à l’encontre de négociants en déplacement ou de paysans de retour de foire, la bourse plus ou moins bien garnie. La bande agit sur des renseignements glanés ici et là sur les marchés ou dans les auberges. À ce jeu, la jeune femme n’est pas la plus maladroite. Il est vrai qu’elle use à merveille de son charme et de sa chevelure flamboyante pour délier les langues. Pour le plus dam des naïfs ou des concupiscents, stupéfaits de retrouver dans la cavalière en habits d’homme qui les dépouille avec ses affidés la belle créature en corsage de velours et jupe de ratine qui leur a tiré si habilement tiré les vers du nez.

Peu à peu, la réputation de la belle rousse grandit dans le sud de la Bretagne. Devenue chef de bande, on la nomme ici Marion du Faouët, là Marie Finefont, autrement dit Marie la rusée. Un surnom qui lui va comme un gant : habile à dénicher les affaires, la jeune femme sait également se concilier les faveurs de l’opinion, faisant ici des dons aux indigents à l’occasion des pardons, se refusant là à dépouiller des personnes du voisinage de son lieu de résidence. Marion évite en outre de voler des personnages trop haut placés dans la hiérarchie sociale car elle sait que la riposte judiciaire serait immédiate et conduite avec la plus grande rigueur. Outre le fait que Marion se refuse à tout crime de sang, elle fait preuve d’une étonnante singularité en délivrant à ses victimes un « intersigne », une sorte de sauf-conduit qui leur permet de circuler durant un an sans crainte d’être à nouveau dépouillées par des membres de la Compagnie Finefont.

Marquée au fer rouge

En 1743, Henri Pezron est arrêté en compagnie de quelques membres de la bande. Qu’à cela ne tienne, Marie les fait évader après quelques mois de prison et renforce le nombre des affidés de la « Compagnie Finefont ». Celle-ci compte désormais des dizaines de membres, répartis en différents lieux de la Bretagne sud, de la région de Quimper à celle de Vannes en passant par le pays de Carhaix. Le trouble à l’ordre public étant devenu par trop manifeste, du fait notamment de la popularité croissante de la bande, les autorités organisent résolument la traque.

Celle-ci se révèle longue et difficile, mais en 1746, Marion et Henry sont arrêtés avec deux de leurs complices non loin de Guéméné. S’ensuit un procès à Hennebont dont le verdict se veut exemplaire. Il l’est : les quatre brigands sont condamnés à être pendus. Il était toutefois possible à cette époque de faire appel d’une peine de mort, moyennant quoi les quatre condamnés sont transférés à Rennes pour y être rejugés. Pour protéger Marion, Henry Pezron assume la majeure partie des griefs retenus par la Justice. En conséquence de quoi, sa condamnation à mort est confirmée tandis que les deux comparses sont relaxés. Quant à Marion, probablement sauvée de la peine capitale par son état de mère*, elle est fouettée poitrine nue en place publique puis marquée au fer rouge du « V » des voleurs.

En mars 1747, après que son compagnon Hanvigen ait été pendu, Marion n’est plus tout à fait la même. De retour sans son pays du Faouët malgré l’interdiction qui la frappe, elle n’en reprend pas moins ses activités de brigandage à la tête de la Compagnie Finefont. Mais le temps a tourné et la population est d’autant plus fatiguée des exactions de ces malandrins qu’ils sont désormais voués aux gémonies par les prêtres, jusque-là restés sur une prudente réserve. De nouveau arrêtée en 1748, Marion réussit contre toute attente à amadouer les juges et à ressortir libre du tribunal de Vannes pour élever ce petit dernier né, dit-on, la nuit même de son arrestation à Auray.

Libre une nouvelle fois, Marion reprend ses activités délictueuses dans un climat de plus en plus lourd. Reprise à Poullaouen en 1752 puis évadée à Quimper où elle a été transférée, la flamboyante rousse fait ce qu’elle sait le mieux faire : diriger les brigands de sa compagnie en multipliant les victimes. Malheureusement pour elle, les pouvoirs publics, bien déterminés à mettre un point final à l’aventure de Marion, la poursuivent avec détermination de cache en cache. Sans résultat. Et c’est lors d’un banal contrôle pour vagabondage que la maréchaussée lui met la main dessus dans la ville de Nantes. Pas de chance pour elle, un bourgeois de Gourin qu’elle a personnellement escroqué la reconnaît formellement.

Transférée à Quimper, Marion ne s’en tire pas cette fois-ci : accusée du forfait commis sur l’homme de Gourin ainsi que de nombreux autres méfaits, elle est condamnée à subir, quelques années après Henri Pezron, le même sort que son compagnon. Le 2 août 1755, la détenue est amenée en place publique, tout près de la cathédrale Saint-Corentin, à la Tour-du-Châtel où ont lieu les exécutions capitales. Là, Marion se retrouve face à son bourreau, un dénommé Jacques Gloaer qui l’a préalablement soumise à la question en lui infligeant en vain de terribles brûlures aux jambes sans obtenir le moindre aveu.

Pendue au gibet dressé pour l’occasion, Marion meurt à l’âge de 38 ans. Ironie du sort, elle échappe à l’ultime humiliation : sa dépouille n’est pas, comme le veut la tradition de justice royale, suspendue aux fourches patibulaires du Mont Frugy, cette colline qui domine la ville, afin d’y servir d’exemple aux délinquants en devenir, et accessoirement de nourriture pour les corvidés. Ironie de l’histoire, le code ne prévoit en effet pas le cas d’une brigande de son espèce. Au petit matin, le corps de Marion du Faouët est dépendu puis jeté dans l’anonymat d’une fosse commune.

Une brigande au grand cœur

Corentin et Joseph Tromel, frère et neveu de Marion, tous deux membres de la Compagnie Finefont, seront ensuite exécutés en place des Lices à Rennes. D’autres affidés de Marion du Faouët connaîtront le même sort ou seront envoyés aux galères. Quant à René-Gabriel de Robien, issu d’une illustre famille de la noblesse bretonne et apparenté à l’ancien président du Parlement de Bretagne, il échappe à la mort malgré sa participation aux activités délictueuses de la Compagnie : sur lettre de cachet du roi Louis XV, il est interné dans la Maison de force de la Charité de Saint-Jean de Dieu à Pontorson.

Marion du Faouët a-t-elle été une héroïne ? Au sens romanesque du terme, incontestablement. Et c’est cela que le peuple de Bretagne a gardé en mémoire, en idéalisant une aventurière qui n’a, dans les faits, rien eu d’un Robin des Bois en jupe. Intelligente et rusée, Marion a su contenir les penchants à la violence de certains membres de la Compagnie Finefont. Et si elle a fait preuve, lors de pardons notamment, de compassion envers les si nombreux nécessiteux de l’époque, c’est plus pour protéger sa troupe en s’en faisant des alliés hostiles à la maréchaussée que par charité chrétienne ou grandeur d’âme. Mais le fait est là : transmis de génération en génération, le récit des exploits de Marion du Faouët s’est progressivement paré d’une aura de brigande au grand cœur, une amie du peuple habile à défier l’autorité.

En cela, la belle rousse rejoint d’autres brigands, également auréolés d’une image positive dans la tradition populaire. Parmi les plus connus figurent Louis-Dominique Cartouche (1693-1721), célèbre brigand parisien, et Louis Mandrin (1725-1755), le plus audacieux des contrebandiers du Dauphiné. Tous deux sont morts roués vifs, le premier en place de Grève à Paris, le second sur la place des Clercs à Valence. Moins connu au plan national, Jean Gourinchas (1811-1895), dit Burgou, a, quant à lui, fait sa « carrière » dans le Limousin où il bénéficie encore de nos jours d’une image de Robin des Bois comparable à celle de Marion du Faouët.

Malgré les turpitudes judiciaires qui l’ont conduite au gibet, Marion du Faouët est honorée par de nombreuses communes. On retrouve en effet son nom dans la voirie de Betton, Carhaix, Concarneau, Lécousse (agglomération de Fougères), Quimper, Rennes et Séné (agglomération de Vannes), pour ne citer que celles-ci. Une résidence locative Marion du Faouët a même été inaugurée récemment à Poulfranc par Vannes Golfe Habitat. Mieux encore : à Rennes, c’est une Maison de Quartier et une Crèche familiale municipale qui portent le nom de la brigande à la chevelure de cuivre. Rien de tel en revanche au pays natal de Marie Tromel, mais un ensemble vocal qui lui rend hommage : la chorale Marion du Faouët.

On le voit, près de trois siècles après sa naissance, le souvenir de la rebelle aux cheveux roux reste vif en Bretagne, et nulle remise en question ne saurait ternir la légende qui s’est forgée autour de cette personnalité hors normes. À cet égard, Marion n’est pas desservie par les livres qui lui ont été consacrés, le plus souvent sous la forme de romans épiques. Bien au contraire, ceux de Catherine Borgella, Marion du Faouët, brigande et rebelle (Robert Laffont 1997 et Pocket 1999), et Margot Bruyère, Marion du Faouët ou la révolte des gueux (Oskar Jeunesse 2008), destiné aux adolescents, font de Marie Finefont une héroïne attachante bien loin de l’image que l’on pourrait avoir d’une délinquante multirécidiviste.

Un téléfilm en deux parties, réalisé par Michel Favart, a également été consacré en 1997 à l’existence aventureuse de Marie Tromel, avec l’actrice Carole Richert dans le rôle-titre : Marion du Faouët. Côté musique, divers musiciens ont été inspirés par les aventures de la belle Bretonne rousse, et notamment le groupe Tri Yann qui nous donne à écouter la Complainte de Marion du Faouët :

« Mercière le jour, la nuit brigande, / Quérant fortune en grands chemins, / Rousse égérie menant ta bande, / Sans jamais de sang sur les mains », ainsi fut Marion du Faouët, la plus fameuse chef de bande que la France ait connue.

* En dépit de sa vie aventureuse, Marion Tromel a élevé quatre enfants

Illustration : Lowenael (son site)

À lire également, en rapport avec l’histoire de la Bretagne :

1386 : un jugement de Dieu emblématique

Un duel légendaire : Du Guesclin contre Cantorbery

Un affrontement mémorable : le Combat des Trente

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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