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L’Union Européenne montre ses muscles à Trump

« Les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner. » (Donald Trump, tweet du 2 mars 2018).

Évidemment que le tweet du Président américain Donald Trump est de la provocation pure. Non seulement les guerres commerciales ne sont pas bonnes mais elles sont difficiles à gagner, y compris pour les États-Unis. L’annonce, par Donald Trump, le 1er mars 2018, de taxer les importations d’acier (25%) et d’aluminium (10%) va avoir pour effet d’illustrer, malheureusement, la stupidité des politiques protectionnistes dans un monde globalisé. D’ailleurs, le principal conseiller économique de Donald Trump à la Maison-Blanche, Gary D. Cohn, ancien président de la banque Goldman Sachs de 2006 à 2017, vient de démissionner ce 6 mars 2018 de son poste de directeur du National Economic Council, car opposé à ce protectionnisme. Donald Trump a confirmé ces taxes douanières ce jeudi 8 mars 2018, avec quelques exemptions (dont l’Australie). Ce n’est pas un hasard si l’Europe s’est construite à partir de l’acier et du charbon.

Si elle est « corrosive », la démonstration sera quand même intéressante car elle pourra peut-être faire évoluer quelques esprits chagrins qui pensent que des accords commerciaux seraient néfastes et qu’il vaudrait mieux rester bien tranquille chez soi. Dans un monde globalisé, où tous les produits sont fabriqués partiellement partout dans le monde et sont consommés partout dans le monde, le principe même du protectionnisme est inopérant. Il ne fonctionnerait que dans un pays fermé, sans échanges économiques avec l’extérieur. Même la Corée du Nord aurait du mal à faire du protectionnisme total (c’est-à-dire, interdire tout échange commercial avec l’extérieur).

Dans son éditorial du 6 mars 2018, le journal « Le Monde » considère avec raison que « l’histoire montre au contraire que le protectionnisme, lorsqu’il est appliqué de façon aussi aveugle et systématique, ne fait que des perdants ». L’éditorialiste explique que la loi américaine permet ce genre de mesure au nom de la sécurité nationale pour garder l’indépendance d’un « potentiel effort de guerre », mais que Donald Trump « prend en effet le risque de se brouiller durablement avec ses alliés, tout en fragilisant gravement son économie ». En effet, ce fut John Kennedy qui a fait voter cette loi en pleine guerre froide, en 1962, qui fut intégrée dans les accords du GATT (article 21).

On peut évidemment comprendre la motivation première de Donald Trump : le déficit commercial des États-Unis et l’emploi aux États-Unis. Sauf que, à l’évidence, il se trompe de combat.

D’une part, le déficit est principalement creusé par la Chine en raison de sa politique de dumping, mais ce pays ne pâtira pas beaucoup des nouvelles taxes d’importation de l’acier et de l’aluminium car les États-Unis ne sont pas une destination de première importance des exportations chinoises (la Chine ne représente que 3% des importations américaines d’acier).

D’autre part, si effectivement 140 000 salariés américains travaillent dans le secteur de l’acier et de l’aluminium aux États-Unis, il faut savoir que 6,5 millions de travailleurs américains sont employés dans des secteurs très demandeurs en acier et en aluminium (comme l’aéronautique, l’automobile, la construction) et que ces secteurs risquent de voir le coût de production monter en flèche avec ces nouvelles taxes.

Les contempteurs du traité transtlantique, à savoir les accords commerciaux entre l’Union Européenne et les États-Unis, pourront se réjouir qu’il ne sera jamais mis en œuvre et pas même signé : l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche avait de toute façon sérieusement remis en cause cette perspective.

Sera-ce un avantage pour l’Union Européenne ? Probablement pas. En revanche, cette affaire vient de montrer une chose assez peu connue : si elle le veut, l’Union Européenne peut aussi jouer avec ses muscles ! Le Président de la Commission Européenne Jean-Claude Juncker l’a même confirmé à Hambourg le 2 mars 2018 : « Nous aussi, nous pouvons être stupides ! ». Il avait réagi le 2 mars 2018 ainsi : « Nous ne resterons pas les bras croisés pendant que notre industrie est frappée par des mesures injustes. ». Même les Britanniques sont inquiets et en colère, comme l’a déclaré l’ambassade britannique à Washington : « Nous avons été clairs sur le fait que nous sommes particulièrement inquiets de toute mesure qui pourrait avoir des conséquences sur l’acier du Royaume-Uni et sur ses industries d’aluminium. ».

Peut-être que le Royaume-Uni va comprendre un peu tard que la seule manière de lutter efficacement contre ces mesures démagogiques et suicidaires de protectionnisme, c’est l’union, l’Union Européenne. Même la Russie est inquiète : « C’est une situation qui mérite la plus grande attention. De nombreuses capitales européennes ont déjà exprimé leur extrême préoccupation par rapport à cette décision [américaine]. Nous partageons cette préoccupation et allons analyser attentivement la situation en ce qui concerne nos relations commerciales avec Washington. » (Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, le 2 mars 2018).

La guerre des deux Donald (Trump et Tusk, Président du Conseil Européen) aura-t-elle lieu ? Le risque de la surenchère est dans tous les esprits.

Pour une fois, comme je l’ai écrit, l’Europe a réagi promptement et efficacement. Les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) autorisent les pays lésés par un autre pays en matière commerciale de prendre des mesures de rétorsion pour un niveau équivalent aux dommages économiques subis. L’Union Européenne exporte aux États-Unis environ 5 milliards d’euros d’acier et 1 milliard d’euros d’aluminium.

Lors de la réunion du collège des commissaires européens du 7 mars 2018 à Bruxelles, l’Union Européenne a adopté le principe de mesures protectionnistes sur environ 2,8 milliards d’euros des importations provenant des États-Unis. Cela concernerait seulement des produits finis (distribués au grand public) et des produits connus et symboliques : les jeans Levi’s, les motos Harley-Davidson, le whisky Bourbon. Ces mesures ne seront appliquées qu’en cas de confirmation des taxes douanières américaines sur l’acier et l’aluminium (confirmation prévue le 9 mars 2018).

L’idée est assez habile : en visant des marques américaines emblématiques, de produits fabriqués dans des États américains républicains qui soutiennent Donald Trump, l’Union Européenne veut aussi influer sur les élections à mi-mandat (pour élire le nouveau Congrès américain) qui auront lieu le 6 novembre 2018. Avec le plus possible d’impact politique aux États-Unis et le moins possible de conséquences économiques sur le peuple européen. En ne touchant pas à des produits qui pourraient être utilisés par les industries européennes, elle évite un protectionnisme suicidaire qui nuirait en premier lieu aux entreprises européennes et donc à l’emploi en Europe.

Certes, Donald Trump a immédiatement riposté à ces mesures en disant qu’il lèverait, le cas échéant, d’autres barrières à l’importation, comme la taxation des voitures européennes (ce serait l’Allemagne qui serait très atteinte, comme avec l’acier), ce qui a fait écrire à Laurent Joffrin, directeur de « Libération », le 7 mars 2018 : « C’est la grande peur suscitée par la conception trumpienne : mettre le cap sur un monde de nouveau compartimenté, morcelé par une compétition douanière acharnée. Si la guerre commerciale se substitue à la coopération, tout le monde perd. ».

C’était déjà une guerre commerciale de ce type, déclenchée après la crise de 1929, qui avait abouti à une baisse drastique de la croissance mondiale, à une hausse massive du chômage et à la montée du nazisme en Europe. Cela n’a pas été inutile que le Président Emmanuel Macron rappelât le 5 mars 2018 la célèbre formule de François Mitterrand le 17 janvier 1995 à Strasbourg : « Le nationalisme, c’est la guerre ! ». Y compris le nationalisme économique…

Sylvain Rakotoarison (08 mars 2018)
http://www.rakotoarison.eu

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