Louis de Funès

Louis de Funès, populaire et odieux

 

« Eh bien, si on ne peut plus péter sous les étoiles sans faire tomber un Martien, il va nous en arriver des pleines brouettes ! » (Personnage du Glaude, dans « La Soupe aux choux », film de Jean Girault sorti le 2 décembre 1981).

Évidemment, la citation ci-dessous n’est pas très avenante, surtout pour l’avant-dernier film (un « navet » ennuyeux avec Jacques Villeret et Jean Carmet) d’un acteur comique qui a tourné plus de cent quarante films entre 1947 et 1982. À la limite de la vulgarité. Et pourtant, Louis de Funès était un acteur à l’humour à la fois fin et odieux. Il est mort il y a trente-cinq ans le 27 janvier 1983, à l’âge de 68 ans (né le 31 juillet 1914 à Courbevoie) alors qu’il travaillait sur le tournage de « Papy fait de la Résistance » (il fut remplacé dans son rôle par Jacques Villeret). C’est vrai, beaucoup de ses films furent des « navets » (comme la série du « Gendarme de Saint-Tropez », avec Michel Galabru), souvent par carences du scénario, mais pas tous !

Il y a un petit côté snob à ne pas aimer Louis de Funès. Ou plutôt, une volonté d’anti-conformisme très conformiste. Car il n’y a pas eu beaucoup d’acteurs à avoir rassemblé autant de personnes en salle. Aucun Français en tout cas : Louis de Funès fut le champion hors catégories avec quelque 314 millions d’entrées en salle rien qu’en France pour l’ensemble des films dans lesquels il a joué, sans compter les autres pays européens (y compris la Russie) qui l’ont beaucoup apprécié. En revanche, très peu aux États-Unis sauf pour « Les Aventures de Rabbi Jacob », film de Gérard Oury sorti le 18 octobre 1973 en France et le 1er février 1974 aux États-Unis (aux côtés notamment d’Henri Guybet, Jacques François, Claude Piéplu, Miou-Miou et Suzy Delair, qui a fêté ses 100 ans le 31 décembre 2017).


Sa jeunesse fut difficile. Louis de Funès a commencé entre 1932 et 1942 par des petits boulots, et se faisait souvent renvoyer. Il fut pianiste le nuit dans des bars parisiens. Ce ne fut qu’à l’âge de 28 ans qu’il a eu la vocation de la comédie. Cours d’art dramatique René-Simon (grâce aux « Fourberies de Scapin » de Molière) où il fit la connaissance notamment de Daniel Gélin qui l’a introduit pour sa première pièce et son premier film.

Les débuts de Louis de Funès au cinéma étaient difficiles : entre 1947 et 1956, il n’a obtenu que des petits rôles quasi-humiliants (une ombre qui passe, etc.). Sa « révélation » auprès du public et des professionnels (acteurs, réalisateurs), ce fut la brève prestation de l’épicier Jambier face aux géants Jean Gabin et Bourvil, dans « La Traversée de Paris », un film de Claude Autant-Lara sorti 26 octobre 1956, puis le premier rôle (le braconnier Léon Blaireau) dans « Ni vu, ni connu » (film d’Yves Robert sorti le 23 avril 1958).

Louis de Funès a tourné avec un grand nombre de réalisateurs et quasiment avec tous les acteurs (et actrices) français de son époque. Parmi les réalisateurs, on peut citer évidemment Gérard Oury, mais aussi Édouard Molinaro, Jean Girault, Georges Lautner, Yves Robert, Claude Zidi, Henri Verneuil, etc.

La plupart ont donné à Louis de Funès un rôle toujours de la même trempe : un mélange de lâche, colérique sinon hystérique, odieux, autoritaire, rancunier, radin, injuste, vaniteux, vénal, fourbe, condescendant, obséquieux, renégat, machiste, raciste, etc. plutôt dans le personnage du puissant peu reluisant. Ajouté à ses mimiques, sa gestuelle, cela donne un trait comique plébiscité par les spectateurs de tous les milieux. Pas le clown mais le symbole vivant du « méchant », de celui qui est du mauvais côté, qui est de mauvaise foi, qu’on aime haïr ou dont on aime se moquer.

Choisie par sa femme Jeanne de Funès (née le 1er février 1914 à Nancy et morte le 7 mars 2015 à Ballainvilliers), l’actrice Claude Gensac (morte le 27 décembre 2016 à 89 ans) fut sa fidèle complice de cinéma (jouant souvent le rôle de son épouse : « Ma Biche ! »), depuis « La Vie d’un honnête homme » (film de Sacha Guitry sorti le 18 février 1953) jusqu’au film « Le Gendarme et les Gendarmettes » (réalisé par Jean Girault et Tony Aboyantz, et sorti le 7 octobre 1982).

Beaucoup de ceux qui ont travaillé avec lui (réalisateurs, acteurs) ont témoigné que Louis de Funès n’était pas très drôle dans la vie, souvent entêté, colérique, pas facile, et ce dernier l’a même théorisé en 1968 : « Quand je joue au théâtre, j’ai la réputation de me brouiller avec tout le monde. C’est vrai, mais c’est exprès. Je fais tellement peur à la troupe qu’elle joue sans oser rigoler. Dans une pièce comique, c’est le public qui doit rire, pas nous. Et comme je suis moi-même rieur de nature, faire régner la terreur est le seul truc que j’ai trouvé pour que tout le monde soit sérieux. » (cité par Frédéric Vandecasserie, article en référence ci-dessous).

Au-delà des « navets » et de films comme la série « Fantomas » (avec Jean Marais), Louis de Funès a joué dans de très bons films devenus « culte » (comme on dit) qui sont, entre autres (je risque d’en oublier) : « La Traversée de Paris », « Pouic-Pouic » (film de Jean Girault sorti le 20 novembre 1963, avec Mireille Darc), « Le Corniaud » (film de Gérard Oury sorti le 24 mars 1965, avec Bourvil), « Le Grand Restaurant » (film de Jacques Besnard sorti le 7 septembre 1966, avec Bernard Blier), « La Grande Vadrouille » (film de Gérard Oury sorti le 8 décembre 1966, avec Bourvil), « Oscar » (film d’Édouard Molinaro sorti le 11 octobre 1967, avec Claude Rich), « Hibernatus » (film d’Édouard Molinaro sorti le 10 septembre 1969, avec son fils Olivier de Funès et Michael Lonsdale), « La Folie des grandeurs » (film de Gérard Oury sorti le 13 décembre 1971, avec Yves Montand et Alice Sapritch), « Les Aventures de Rabbi Jacob », « L’Aile ou la Cuisse » (film de Claude Zidi sorti le 27 octobre 1976, avec Coluche et Julien Guiomar), « La Zizanie » (film de Claude Zidi sorti le 22 mars 1978, avec Annie Girardot) et enfin « L’Avare » (film de Jean Girault sorti le 5 mars 1980).

Certains de ces films furent aussi des succès au théâtre. D’ailleurs, Louis de Funès était aussi un comédien de scène (il avait besoin d’un public pour certaines tirades, même lors du tournage d’un film). Il a joué dans une trentaine de pièces de théâtre entre 1942 et 1973, notamment aux côtés de Pierre Mondy, Raymond Souplex, Daniel Gélin, Jean Carmet, Arletty, Darry Cowl, Jean-Marc Thibault, Jean Richard, Micheline Dax, Marthe Mercadier, Jean Le Poulain, Claude Gensac, Jacques Legras, Jacqueline Maillan, Pierre Tornade, Maria Pacôme, Sabine Azéma, etc. L’une des premières pièces où Louis de Funès a joué (comme figurant) au Théâtre des Champs-Élysées fin décembre 1945 fut mise en scène par Pierre Henry.

Deux scènes comiques au moins ne pourraient plus être tournées aujourd’hui à cause du « politiquement correct« . La scène avec Herr Müller et le jeu d’ombre qui dessinait cheveux et moustache d’Hitler sur le visage de Louis de Funès dans « Le Grand Restaurant » (1966), et bien sûr la plupart des sketchs des « Aventures de Rabbi Jacob » (1973) avec un racisme et un antisémitisme latents du personnage joué par Louis de Funès qui donne le même ressort comique que lorsque Pierre Desproges parlait des Juifs, des femmes ou du cancer dans ses spectacles. Le dialogue entre Louis de Funès et Henri Guybet (le chauffeur) est très cocasse (« Écoutez, ça ne fait rien, je vous garde quand même »).

Après une première crise cardiaque en 1975, Louis de Funès a dû aménager radicalement de vie : régime alimentaire sévère, rythme moins soutenu pour ses tournages et surtout, moins de mouvements brusques, donc moins de « colères » dans les films, ce qu’il préférait car il avait fait le tour de ce comique-là et voulait changer un peu.

Je trouve que son meilleur film est « L’Aile ou la Cuisse » qui est à la fois une critique des institutions de l’époque (guide Michelin, Académie française, etc.) tout en restant d’une étonnante actualité (dans son combat contre la nourriture industrielle de Tricatel dont le patron est joué par Julien Guiomar).

De plus, le duo improbable entre Louis de Funès et Coluche a très bien fonctionné. Ce n’était pourtant pas gagné d’avance. Claude Zidi a reconnu qu’il a dû laborieusement convaincre Louis de Funès de jouer avec Coluche : « J’ai négocié avec lui durant des mois jusqu’à ce qu’il accepte enfin de le rencontrer. Là, il a totalement changé d’avis. Il m’a dit : « Mais, il fallait me le dire plus tôt, que ce jeune garçon était aussi talentueux ». ». (cité par Frédéric Vandecasserie).

Coluche aussi a été séduit, comme il l’a raconté le 28 janvier 1983 (voir dernière vidéo) : « On m’avait dit : « Il a une réputation épouvantable, il est méchant ». En fait, ce n’est pas vrai. C’est un homme charmant, qui a demandé à ce que je partage l’affiche en vedette avec lui alors qu’il n’était pas obligé. Quand il fait confiance, c’est comme le reste, il ne le fait pas à moitié. » (Antenne 2).

1. « L’Aile ou la Cuisse » (1976)

L’interview avec Michel Drucker le 31 octobre 1976 est « succulente ». Elle donne une idée de la personnalité qui se cache derrière l’acteur. Louis de Funès dit regretter de ne pas avoir joué à l’époque du cinéma muet car cela donnait beaucoup plus de liberté à l’acteur de s’exprimer. Les dernières mimiques sans son, normalement en off, sont extraordinaires et m’ont fait imaginer Louis de Funès jouant le rôle de François Mitterrand Président, alors qu’avec ses grimaces, on aurait pu l’imaginer en Alain Peyrefitte voire en Nicolas Sarkozy.

2. « Le Grand Restaurant » (1966)

3. « L’Avare » (1980)

4. « Oscar » (1967)

5. « La Zizanie » (1978)

6. Le journal de 20 heures du 28 janvier 1983 sur Antenne 2

Coluche était interviewé par Christine Ockrent et a rappelé le projet commun de jouer avec Louis de Funès un second film avec la particularité d’être sans paroles. Un film qui ne s’est jamais réalisé (Coluche est mort quelques années après De Funès) et qui pourrait faire penser un peu à « The Artist » (réalisé par Michel Hazanavicius et sorti le 12 octobre 2011, avec Jean Dujardin et Bérénice Bejo), même si De Funès l’aurait voulu plutôt se déroulant en période contemporaine.

Sylvain Rakotoarison (26 janvier 2018)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
« Le côté obscur de la farce », article de Frédéric Vandecasserie dans « Moustique » le 22 juillet 2014.
Georges Méliès.
Jeanne Moreau.
Louis de Funès.
Le cinéma parlant.
Charlie Chaplin.

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