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Londres, Wall Street et l’étonnant départ de Yanis Varoufakis

Étonnante, la démission de Yanis Varoufakis. L’ex-ministre grec de l’économie l’avait effectivement évoquée, sa démission, mais uniquement dans le cas d’une majorité accordée au « oui » dans le referendum de dimanche dernier. Alors comment expliquer son « départ volontaire » puisque le « non » a obtenu une écrasante  majorité? Où est passé l’homme qui voulait « détruire les réseaux sur lesquels l’oligarchie grecque a appuyé son pouvoir depuis des décennies » ? Pourquoi n’a-t-il pas saisi l’occasion historique de sortir de l’euro ?

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La vraie raison, nous explique le journal Le Monde, c’est que Yanis Varoufakis ne plaisait pas à ses interlocuteurs européistes. Il s’était « mis à dos tous ses pairs de l’Eurogroupe en raison de son style jugé déplacé dans les couloirs de la Commission européenne. » En effet, précise Le Monde, « au fil des mois, il n’a quitté ni son style vestimentaire décontracté, ni son attitude jugée arrogante et déplacée, teintée d’un fort ego qui passait mal autour de la table des négociations. » Rien n’est plus cohérent, en effet, puisque tout le monde sait que la Commission européenne est connue à la fois pour l’excellente tenue de ses membres et pour l’attitude humble et discrète qu’ils ont l’habitude d’arborer devant les drapeaux bleus et étoilés de la rédemption démocratique. Varoufakis, qui osait s’adresser sans prendre de gants aux représentants de l’ordre établi, dérangeait, on le comprend. Face à ces tartuffes, la sincérité et la fermeté d’un ministre soucieux de remplir sa mission ont été perçues comme l’arrogance et les manières irrespectueuses d’un adolescent mal éduqué.

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Photographies : à gauche, Yanis Varoufakis; à droite, Euclide Tsakalotos

Un commissaire-surveillant de « l’Institution européenne du Sacré-Cœur néolibéral » témoigne : « L’élève d’origine modeste Yanis Varoufakis a secoué et presque giflé des camarades qui, bien élevés et issus de familles honorables et bancaires, s’étaient emparés de lui, avaient déchiré ses vêtements et cherché à le dépouiller des quelques pauvres pièces qu’il gardait jalousement dans un porte-monnaie usé légué par ses parents morts durant la famine dite « de la Troïka ». En représailles pour son comportement qui a semé l’émoi dans notre sainte institution, nous l’avons congédié sur-le-champ et avons demandé à son tuteur, M. Tsipras, de nous envoyer, pour le remplacer, son cousin Euclide, connu pour sa discrétion, sa fortune et ses excellentes manières. »

Alexis Tsipras, l’homme du changement, l’homme qui a été porté au pouvoir par ceux qui attendent de lui qu’il les sorte du marasme de l’austérité, a-t-il obéi à ses ennemis aux dents longues et à l’appétit féroce, en laissant partir volontairement celui qui avait lancé un défi à l’oligarchie, pour le remplacer par Euclide Tsakalotos, un homme n’ayant rien à voir avec le « bouillant ministre des Finances »? Chez Euclide Tsakalotos, tout est rassurant : son calme est « British », il parle anglais avec l’accent « British », il a fait de longs séjours en Angleterre et il vit, « last but not least », dans la banlieue la plus chic d’Athènes, ce qui doit rassurer les membres de la Commission, soucieux, nous le savons puisqu’ils sont cachottiers, de maintenir les débats dans l’entre-soi des enfants gâtés de la mondialisation heureuse.

Le magazine Challenge raconte que ce Grec anglais, cet Anglais grec embauché par l’entreprise Syriza pour tenir tête aux exigences austéritaires de ceux qui ont décidé de se payer sur le cadavre de la Grèce, tire sa fortune d’honnêtes placements réalisés auprès de la banque JP Morgan (connue pour être l’une des principales responsables de l’escroquerie des subprimes qui est à l’origine de la crise de 2008) et du fonds d’investissement Blackrock, moins connu du public, mais qui est et le plus gros gestionnaire d’actifs du monde  (lire: Emmanuel Garessus,« Le pouvoir de BlackRock », Le Temps, 1er octobre 2013).

On comprend la discrétion du bon élève Tsakalotos puisque, si on y regardait de plus près, on se rendrait probablement compte du fait que, parmi les dollars amassés par lui, certains doivent bien porter la marque infamante de l’endettement des ménages  et de l’appauvrissement des États, rançonnés à taux élevés, comme la Grèce par exemple, son pays qu’il va devoir défendre. Mais n’insistons pas, car en l’absence de preuves et dans l’attente que soient rendues publiques les opérations financières qui sont à l’origine de la fortune du nouveau ministre grec des finances, rien ne permet d’affirmer que M. Euclide Tsakalotos n’est pas un honnête bourgeois, patriote et soucieux du bien-être de ses concitoyens.

BlackRock Institutional Trust Company est un cas intéressant cependant. Cette compagnie fait partie des actionnaires majoritaires des banques de Wall Street ainsi que de Bank of America, aux côtés de The Vanguard Group, Fidelity Management & Research Company et State Street Global Advisors principalement. BlackRock a aussi recruté le banquier suisse Philipp Hildebrand qui a dû renoncer, en janvier 2012, à son poste de président de la Banque nationale suisse suite à un soupçon de délit d’initié impliquant sa femme. Mais sans doute a-t-il fini blanchi de tout soupçon. Philipp Hildebrand, puisque nous parlons de lui, est aussi membre du Groupe des Trente, un comité d’experts issus de la Haute Banque, que le site Corporate Europe Observatory  a accusé de s’être livré à des activités de lobbying auprès de la Commission européenne. Le Groupe des Trente compte parmi ses membres des stars comme Jean-Claude Trichet et Mario Draghi, mais aussi des personnes plus discrètes comme le discret Domingo Cavallo, le ministre néolibéral argentin de l’économie qui avait dû fuir Buenos Aires en catastrophe en 2001 devant la montée des manifestations populaires. Il est dirigé par Jakob Frenkel, de JP Morgan, et ses membres sont des représentants des grosses firmes bancaires mondiales. Comme le signale Corporate Europe Observatory, « au moment de négocier les accords de Bâle II ; le Groupe des Trente a appuyé le plus grand lobby du secteur, l’IFF (Institut de la Finance Internationale), pour promouvoir un système de management des risques appelé Value-at-risk (VaR). Un système plus tard désigné comme responsable d’un nombre important des désastres de la crise de 2008. »

Serviteurs empressés de la voracité des banques et de la destruction des États, les amis d’Euclide Tsakalotos vont enfin pouvoir s’entretenir avec un interlocuteur « so British », respectueux des bonnes manières et bon connaisseur des codes des beaux quartiers de Londres ou d’Athènes puisqu’appartenant au même milieu qu’eux et ayant fait fortune comme eux, grâce aux instruments qui permettent de mener à bien le dépècement systématique des nations.

A l’instant où se termine la rédaction de cet article, voici ce qu’on peut découvrir sur le site « live » de The Guardian :

« Le Ministre des finances Euclide Tsakalotos a fait la demande d’un troisième plan de sauvetage ce matin, offrant une action immédiate sur les taxes et les pensions, si les créanciers avaient l’obligeance de considérer cette demande urgente. »

Pourquoi Tsipras ne sort-il pas de la zone euro? Préfère-t-il que l’Europe en prenne la responsabilité?

Bruno Adrie

Source:  Mondialisation.ca, 09 juillet 2015

8 juillet 2015

Les extraits de journaux ou sites en anglais ont été traduits en français par l’auteur

Commentaires

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9 Commentaire

  1. avatar

    Comment ne pas voir que Tsipras se fait rassurant auprès du FMI quant à sa capacité à diriger (et le mot a tout son sens) le peuple en servant sur un plateau un référendum aux allures de supercherie en guise de promesse de soumission ? C’est à se demander s’il réalise que la prochaine sortie du peuple risque de n’avoir rien à voir avec une histoire de vote…

    Il s’est donné le feu vert, presqu’envers et contre tous. Cette pause référendum avant les négociations finales a permis que le peuple regarde ailleurs pendant qu’on s’activait à sceller son sort. Il est et demeurera le grand perdant et il le vivra au quotidien. Au service de la dette ! Tentons de ne pas nous demander de quoi est faite cette dette qui étrangle ceux qui n’ont pas les moyens de lui tourner définitivement le dos. Nous pourrions réaliser le destin inhérent des sociétés qui finissent par être complètement ravagées…

    Ces négociations ont l’air de faire craindre Madame Merkel qui semble y voir un jeu nébuleux elle aussi, si jeu il y a, d’une Grèce ayant cherché refuge auprès de la Russie, laquelle ne peut lui offrir l’argent dont elle a besoin, mais semble disposée à l’accueillir dès qu’elle aura la tête hors de l’eau. Et là, le FMI financerait la sortie de la Grèce de l’UE. C’est un scénario possible.

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      @elyan

      tout à fait d’accord avec votre analyse, à mon sens le référendum grec est utilisé comme Imprimatur pour la servitude moderne du peuple grec et fera école pour les nations qui suivent la même direction que l’usure mondiale leur impose…

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    …. C’est à se demander s’il réalise (Tsipras) que la prochaine sortie du peuple risque de n’avoir rien à voir avec une histoire de vote…

    http://www.leparisien.fr/economie/grece-tsipras-a-fait-valider-l-accord-mais-s-est-mis-en-danger-16-07-2015-4948667.php

    http://www.20minutes.fr/monde/1652063-20150715-grece-echauffourees-entre-manifestants-policiers-athenes

    Le peuple grec est sous haute tension et se sent (se sait ?) trahi de toutes parts. Le peuple avait voté: un geste symbolique qui s’est avéré bien inutile… Qui l’entendra? Le FMI peut-il faire la preuve que les injections d’argent précédentes auraient dû suffire à remettre la Grèce sur les rails? Sinon ne devrait-il pas veiller à ce que le peuple grec ne fasse pas éternellement les frais de mesures inefficaces, insupportables, voire invivables? Celui-ci a plusieurs bourreaux en face de lui… et on aura beau tourner la situation dans tous les sens, le peuple n’est en rien responsable de la déconfiture de l’état ni des erreurs du FMI. Il y a longtemps qu’il emprunte le peu de bien-être qu’il a sur les marchés… et plus le temps passe, plus sa condition s’envenime et moins il a de chances de voir luire le soleil un jour.

    Ça devient une sorte de génocide financier et on a envie de dire: stoppez le massacre!

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      Vous faites référence à une insurection probable du peuple grec; un modèle de règlement que la finance est à tester sur une petite nation pour en connaitre les répercutions sociale et la soumission espérée des peuples à cette oligarchie du cupide.
      On a envie de mourir pour cette cause pour stopper le massacre?

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      Nous serons fixés bientôt. Le gouvernement grec a fait savoir que l’argent servira dans un premier temps à payer les fonctionnaires et qu’il ferait suivre rapidement les mesures d’austérité pour le peuple. Dit ainsi… c’est quasi indécent… considérant ce que le peuple grec a vécu, vit encore et aura à vivre, le tout s’accentuant. Il ne peut plus se leurrer sur le sort qu’on lui réserve, ni sur le peu de considération qu’on a à son égard.

      Une fois toutes les illusions perdues et rien pour le consoler, la patience du peuple risque de ne plus être au rendez-vous. Tsipras exerce un mandat dont la durée est incertaine dorénavant. Des milliers de grecs n’ont plus rien à perdre et rien à espérer. Ce sont des conditions explosives.

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      CE N’EST PLUS ATHÈNES, C’EST POMPÉI

      Une partie de la population est très en colère, surtout la jeunesse. Et il est difficile de savoir comment cette rage va s’exprimer dans les heures et les jours qui viennent.

      80 départs d’incendie au total. Des dégâts immenses. Une population désespérée, qui lutte dans des conditions très difficiles. Beaucoup de jeunes parmi les volontaires pour éteindre les feux. Une température caniculaire. Une véritable fournaise. De la fumée jusqu’à l’Acropole.

      Ce qui se passe en Grèce depuis deux jours.

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      CE N’EST PLUS ATHÈNES, C’EST POMPÉI

      En effet. Il fallait voir le peu de moyens pour faire face à ces incendies qui menacent une capitale. C’était quasi surréaliste.

      La colère du peuple est grande. Il serait étonnant qu’il se laisse apaiser par de vagues promesses de croissance, soit la seule avenue qui aurait pu permettre à Tsipras de recouvrer une mince crédibilité.

      Mais Tsipras n’aura pas le temps de mettre en place une stratégie destinée à se faire des alliés au sein de la population et des fonctionnaire aussi. La population sait très bien que les plus riches qui pourraient encore croire à une sortie possible d’un tel marasme, sont ceux que l’ensemble des mesures d’austérité n’affecte pas réellement, parce qu’ils ont la possibilité de quitter le pays ou d’investir ailleurs. Ce sont donc toujours les mêmes qui feront face à la musique: ceux qui n’ont même plus d’instrument pour en jouer.

      Tsipras s’est brûlé les ailes au jeu de la duperie. Pour peu que les forces de l’ordre lui résistent… on approche du chaos. Il sera forcé de démissionner car le pays sera ingérable. D’ailleurs à ce stade, les forces de l’ordre ne gagneraient rien à exercer une répression systématique dans le seul but de le maintenir au pouvoir.

      Qui sait ce qu’aurait été le résultat des négociations si Tsipras avait livré le véritable message du peuple grec. Le peuple était prêt à prendre le risque. Après tout, c’est lui qui souffre.

      La colère gronde. L’avenir de la Grèce se jouera à partir de ce que cette colère forcera comme changements. Ces gens n’ont plus rien à perdre. On vient de rendre une sentence à vie pour une grande majorité d’entre eux. Leur avenir est tracé et quel avenir… Il faut des dirigeants prétentieux pour croire que sans espoir le peuple acceptera de courber l’échine. On ne lui laisse même pas le sentiment de se sacrifier pour les générations futures. Tout ceci ressemble à une boucherie politique, sociale et humaine.

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    à voir et à revoir cette analyse de notre civilisation

    DE LA DERVITUDE MOSERNE

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    @ Elyan et Denis,

    Vous faites de très bonne analyse, maintenant je pense qu’ils ont compris (les banquier et autre magouilleur) que l’élastique est étendu au maximum. Ce que je pense qu’ils vont faire est simplement d’allouer un pourcentage plus élevé en service direct à la population, dans les prêts précédents environ 75 à 80% des emprunts ne transitait pas par La Grèce et allait direct dans les Banques. Ils vont sûrement baisser le pourcentage et la population n’y verras que du feu et rentreras bien sagement dans leur chaumière.

    La commission Grecque sur la légitimité de la dette??? Les banquiers l’ont encore de travers dans la gorge et avec cette capitulation de Tsipras, je suis curieux de voir la suite du spectacle.